‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 70 sur 154 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

« KaX* (bien) , » lui répondit le cadavre. « Tu as cependant l’air de sortir de l’autre monde. » Janni secoua la tète et ouvrit lentement la porte de son habitation. Je crus voir un fantôme rentrant dans son tombeau. « Allons-nous-en, dis-je à Dimitri ; à quoi bon empêcher cet homme de dormir ? Laisse lui quelques paras et de l’eau-de-vie , et déjeunons ailleurs. » — « Il n’y a pas moyen , me répondit-il; d’ici à ce soir, nous ne rencontrerons pas d’autre khan sur notre route, et pas une seule goutte d’eau, ni pour nous ni pour nos chevaux. Je vois bien que la vue de cet homme vous ennuie ; mais que voulez-vous? il a la Gèvre, et d’ailleurs, je vous raconterai son histoire en déjeunant. » Il fallut bien entrer, malgré ma répugnance. Janni était allé se blottir sous le manteau d’une cheminée sans feu ; mon guide chercha vainement dans la salle du bois et de l’eau; tout manquait. Depuis longtemps le malheureux Janni n’avait plus la force de sortir de chez lui pour aller aux provisions. Sans notre arrivée, il serait peut-être mort de faim et de soif avant le soir. Ses dents et ses cheveux étaient tombés; ses yeux regardaient avec fixité, comme ceux d’un homme qui vient de rendre le dernier soupir; sa peau tannée et ridée était collée contre ses os; c’était un squelette à travers lequel un reste de vie jouait encore comme un souffle attardé.

« Croiriez-vous, reprit mon guide , pendant que je mangeais à contre-cœur un maigre déjeûner, croiriez-vous que cet homme était, il y a un an,

MEGARIDE.

renommé pour sa beauté? C’est la fièvre et un amour malheureux qui l’ont réduit à ce piteux état. Oui, tel que vous le voyez, le pauvre diable est amoureux. N’est-ce pas, Janni, que tu es amoureux? » Janni ne répondit pas, et Dimitri lui jeta un morceau de pain qu’il saisit avidement, mais qu’il put à peine entamer. «Tais-toi donc, dis-je à mon guide ; est-ce que tu vas t’amuser à ses dépens ? Laisse le donc mourir tranquille , puisque nous ne pouvons rien pour lui. »

« C’est vrai, j’avais tort de le plaisanter; en attendant, voici son histoire. Depuis un grand nombre d’années, il est propriétaire de cette misérable masure où il héberge les voyageurs. Avant de tomber malade, c’était un intrépide chasseur et, comme je vous l’ai dit, un superbe garçon. Pendant la mauvaise saison, peu de gens passent ici et sa présence cesse d’y être nécessaire; il profitait de ce moment pour aller à Mégare. Tout le monde l’y connaissait et l’aimait ; les femmes , qui sont belles dans cette petite ville, étaient loin de le mépriser. Il devint amoureux de l’une des plus jolies filles du pays; il la suivit longtemps à la dérobée, sans oser lui parler et sans que celle-ci semblât se douter du motif qui le conduisait sans cesse sur ses pas. Leurs regards finirent cependant par se rencontrer , et bientôt il comprit qu’il était aimé. Il se hasarda alors à la demander en mariage à ses parents ; ceux-ci le repoussèrent d’abord, alléguant sa pauvreté et le revenu trop précaire de son khan; mais ils durent

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céder aux instances de leur fille. Dès ce moment celle-ci devint sa fiancée; il y eut des serments échangés entre eux le soir, aux abords du puits commun où les femmes vont s’approvisionner d’eau. Car c’est le lieu que l’usage désigne en Grèce pour les légitimes rendez-vous d’amour. Bien qu’aucun engagement légal n’eùt encore été pris , ils étaient irrévocablement unis aux yeux de tous les autres ; chez nous , la foi jurée est une chose sacrée ; ces liens librement conçus et acceptés de part et d’autre sont indissolubles, et l’on voit bien peu de femmes renier leurs serments pour satisfaire un caprice.

Janni revint ici avec la belle saison, et ne put plus se rendre aussi souvent à Mégare. Mais sa fiancée venait le voir plusieurs fois par semaine et lui apportait du pain, du raki et des olives pour approvisionner son auberge. Un jour un violent orage la surprit ici ; elle partit après la pluie , mais un large torrent barrait le chemin à l’entrée du Kakiscala. Elle ne pouvait cependant rester sans se compromettre. Janni, qui l’avait accompagnée, la prit entre ses bras vigoureux et , malgré le danger presque inévitable d’être entraîné par le courant , il se mit à l’eau et la transporta sur l’autre bord ; l’onde n’avait même pas effleuré le bas de la robe de la jeune fille. Il l’accompagna quelques pas encore, et passa une seconde fois le torrent pour rentrer chez lui. Malheureusement, le froid l’avait saisi; le soir, il fut en proie à une fièvre violente. La maladie fit

MEGARIDE.

des progrès rapides, et sa fiancée, étant revenue quelques jours après, le trouva grelottant et méconnaissable sous ses couvertures. Cette femme était indigne d’ètre aimée par qui que ce fut; elle n’avait pas de cœur. Au lieu de le soigner et de le consoler, elle fit une visite plus courte qu’à l’ordinaire et repartit en lui disant au revoir; mais elle ne comptait plus revenir. Il n'était plus beau, ni fier, ni fort; elle ne l’aimait plus. Cet homme lui avait sauvé la vie et peut-être l’honneur , en lui faisant passer le torrent; mais il avait la fièvre qui défigure, qui engourdit l’àme et le corps. Elle ne songea même pas qu’avec son amour et quelques soins, la force et la beauté reviendraient à son amant. Elle oublia tout ce qui s’était passé entre eux et , peu de semaines après, en ayant épousé un autre, elle partit de Mégare pour Spezzia, patrie de son mari.

« Depuis ce temps , Janni ne s’est plus relevé ; j’ignore s’il a appris son mariage ; il sait seulement qu’il n’est plus aimé, puisqu’elle n’est pas revenue. Vous voyez où il en est; il aurait pu guérir de la fièvre, commebien d’autres, mais le chagrin a maintenu et attisé la maladie qui le tue. Il mourra bientôt sans doute, seul et sans entendre prononcer autour de lui une dernière parole de consolation. Si je repasse ici dans quelques jours, je le retrouverai peut-être couché au soleil comme aujourd’hui, mais je crois bien qu’il ne me répondra plus. Quant à son infidèle amante , elle est punie de son crime. Celui qu’elle a épousé se faisait passer pour un riche

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