‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 71 sur 154 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

armateur de Spezzia , tandis qu’il n’a , en réalité , pour tout bien, qu’une mauvaise barque de cabotage. Elle traîne avec lui dans son île, loin de Mégare, une vie triste et rude. »

Nous partîmes après déjeuner et nous fûmes remplacés dans le khan par des Armatoles, guerriers disséminés dans les montagnes, l’effroi des Turcs à l’époque des guerres de l’indépendance, et maintenant à la solde du Gouvernement tout en conservant leur vie indépendante. Le visage cadavéreux de Janni me poursuivait comme un cauchemar, et je ne l'oubliai qu’au bas de Kakiscala. La route devient alors un sentier étroit, creusé sur le flanc d’un rocher à pic, environ à quatre cents pieds au-dessus de la mer. Tantôt le roc nu du mont Géranion forme une muraille unie contre laquelle la main ne trouverait aucune aspérité pour se retenir, si le vertige venait à vous saisir; tantôt une forêt incendiée dresse au-dessus de votre tête ses troncs noircis et son feuillage roux. Une sublime tranquillité règne dans ces lieux déserts. La mer est si bas à vos pieds, que son continuel murmure échappe à votre oreille ; et la cime de la montagne est si élevée, que l’on ne peut entendre le vent qui se brise contre ses aspérités. Là , ce qui donne le vertige, c’est moins la profondeur du précipice que l’immensité du paysage sur lequel on plane et qui vous apparaît comme un gouffre gigantesque. Tout le golfe de Salamine se déroule au-dessous de vous ; sur le bord opposé , l’ile élève ses hautes

MEGAR1DE.

montagnes aux flancs baignés d’azur, aux ombres épaisses, aux vallées profondes. La mer surtout vous attire; elle est bleue, unie, muette; elle menace et sourit à la fois; ses vagues, dont la crête se couvre d’une blanche écume, paraissent d’en haut comme des fleurs semées sur une immense prairie. Les sirènes à la voix perfide vous appellent au sein de cette couche molle et voluptueuse. On les entend, comme un bruit vague, dans les airs, à travers l’espace saturé d’âcres parfums et traversé par d’invisibles génies dont on croit apercevoir la trace impalpable. Si l’on restait un instant immobile à considérer, avec les yeux de l’esprit, ce qui se passe entre la mer et soi, on s’y précipiterait invinciblement, comme le fitlno à cet endroit même, entraînant avec elle son plus jeune fils Mélicerte. Nous étions en effet en ce moment sur la roche Moluride , consacrée chez les anciens par ce triste souvenir. C’est aussi là que le cruel Sciron exerçait ses brigandages; il précipitait tous les passants dans la mer, du haut de ces roches qui prirent le nom de roches Scironniennes. Une tortue, qui se trouvait en bas dans les flots, entraînait aussitôt les cadavres. Sciron fut à son tour pris et jeté à la mer par Thésée, qui accomplit dans ces contrées des travaux analogues à ceux d’Hercule chez les Doriens.

Les habitants du pays prétendent qu’un brigand terrible désolait cette même montagne, il y a environ un siècle. Il dépouillait tous ceux qui se hasardaient

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