CHAPITRE IX
sur ce dangereux sentier, et les pendait aux arbres penchés sur la mer. Leur cadavre restait là, servant de pâture aux oiseaux de proie, jusqu’à ce que la branche cédât au poids inerte de leur masse agitée par le vent. Un nouveau Thésée, dont l’histoire n’a pas gardé le nom, s’empara de cet homme féroce et lui fit subir le supplice qu’il avait infligé à ses nombreuses victimes. Je ne sais si ce brigand redoutable et digne des temps héroïques a réellement existé. Je serais plutôt porté à reconnaître dans cette tradition le souvenir de Sciron qui s’est confusément propagé d’âge en âge , et que chaque génération a rajeuni en l’attribuant à la génération précédente. Quoi qu’il en soit, ces lieux ont été de tout temps infestés par des bandes de brigands; la solitude, l’étroit sentier, l’abîme, tout les y attire. Ce n’est que depuis quelques années, grâce à la vigilance du Gouvernement actuel , qu’on peut traverser cette route impunément.
M égare.
Peu à peu, le sentier s’élargit, la montagne prend une base plus large, son sommet s’abaisse, la mer s’éloigne et bientôt, en tournant à gauche, on aper-
MKÜARIUE.
çoit Mégare au milieu d’une grande plaine couverte d’oliviers. Elle élale en amphithéâtre, sur une petite colline, ses maisons blanches et rapprochées, et elle ressemble ainsi à un bouquet de marguerites , oublié au sein du bois sacré par une déesse distraite.
J’arrivai à Mégare le dimanche; toute la population se trouvait réunie en nombreux groupes au sein de la ville , et , comme le travail ne l’appelait point au dehors, je pus l’observer tout à mon aise, du khan où je fus installé et dont le large balcon donnait sur la rue principale. Je puis dire que l’antiquité se révéla tout-à-coup à moi, et que jamais elle ne m’apparut aussi vivante qu’à Mégare, non plus dans sa gloire et ses grandes actions, mais dans sa vie intime. Le nom de Mégare n’a point été transformé en une obscure dénomination; la ville elle-même est restée telle que le jour où naquirent dans son sein le poète Théognis, la courtisane Aspasie et le philosophe Euclide. Bien qu’aucune ruine d’édifice ancien n’y frappe la vue , son aspect primitif n’a point été altéré par les siècles. Dans toutes les autres villes de la Grèce, à côté des antiques édifices et de la splendeur qu’ils rappellent, on retrouve l’époque actuelle dans son progrès ou dans sa misère; le présent y obscurcit le passé; il faut un effort de mémoire pour évoquer les ombres d’autrefois. A Mégare , point d’ombres à évoquer, point de froids fantômes à réveiller dans leur tombe ; ce qui s’y est passé au temps de son existence historique , s’y passait encore