CHAPITRE IX
le jour où j’y arrivai. A la vérité, le temple qui renfermait les statues des douze grands dieux n’existe plus et l’on ne retrouve plus que des torses mutilés, des mains’ et des pieds séparés de leur tronc de marbre et enfouis dans une misérable cabane; mais on y retrouve mieux que cela, la vie, les moeurs, les figures d’autrefois. Est-ce une impression que d’autres trouveront fausse ou exagérée ? ou bien un rêve ne m’aura- t-il point surpris tout éveillé, au détour du Géranion , sur les bords de la mer de Salamine? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’avec ses maisons basses, blanches, surmontées de terrasses, les unes tapissées de vignes, les autres ceintes d’une galerie en bois, toutes disposées en étages les unes au-dessus des autres et séparées entre elles par de petites places échelonnées à diverses hauteurs, ce que je sais, dis-je, c’est que Mégare avait ainsi une physionomie qui me semblait familière et dont le pressentiment me venait du souvenir confus des classiques mal étudiés et mal compris dans mon enfance, de ces classiques qui me paraissaient maussades , qui faisaient le désespoir de mes heures de travail et que je retrouvai soudain, pendant tout le cours de ce voyage , comme de vieux amis trop longtemps méconnus et comme des guides pleins de charme et de poésie.
Les femmes de Mégare portent l’antique toge blanche, ornée au bas de guirlandes brodées en laine de couleur , laissant les bras nus et les épaules presque découvertes. Quelques-unes ont en outre
MEGARIDE.
une ample chasuble, sur laquelle se trouve brodée une espèce de croix rouge ou noire. Leurs cheveux épars, ou divisés en deux tresses, sont luisants et noirs et tombent en liberté. Elles étaient toutes dispersées sur les nombreuses petites places de la ville. Sur les places les plus basses et les plus rapprochées de moi, je les voyais distinctement, les unes, se promenant par groupes; les autres, assises sur le seuil de leurs maisons, rêvant ou semblant agitées par un regret ou un espoir, tandis que leurs vieilles mères se tenaient dans l’intérieur, sommeillant à demi, auprès de leurs fuseaux et de leurs rouets inactifs à cause du dimanche. Sur les places les plus élevées , à un second plan assez éloigné pour rendre les formes un peu indécises, d’autres jeunes filles dansaient en chantant elles-mêmes ou en se réglant sur le chalumeau de quelque ménétrier errant. Elles dansaient des danses tontes de fantaisie; le mouvement et les attitudes arrivaient suivant l’inspiration du moment; aussi, étaient-elles expressives, imprévues et gracieuses. On eût dit les choeurs légers des nymphes Sythnides, natives de Mégare, dont la fontaine était située au nord dans la plaine.
A quelques pas du khan , se trouvait une espèce de cabaret ; une vigne épaisse formait un arceau vert passant d’un côté de la rue à l’autre. Au-dessous , des hommes fumaient, buvaient et riaient; je reconnaissais en eux la gaieté proverbiale des Mégariens. De temps à autre, une discussion animée