‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 74 sur 154 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

s’élevait ; je croyais entendre alors les disciples d’Euclide engageant une lutte de sophismes et cherchant à établir, sans y croire eux-mêmes, la vérité de leurs paradoxes.

Le soir, quand le soleil fut descendu entre les deux cornes des monts Kératas (cérates, cornus), les places devinrent désertes et la rue se remplit d’une longue file de jeunes femmes allant puiser de l’eau au puits commun , situé en dehors de la ville. Les unes portaient sur leur épaule gauche l’antique amphore en terre rouge, et la maintenaient en équilibre avec leur bras droit gracieusement arrondi au-dessus de leur tête ; les autres poussaient devant elles des ânes destinés à porter l’eau et sur le dos desquels se trouvaient des enfants joufflus, criant , riant et gesticulant comme aurait pu le faire Bacchus dans son enfance. Un peu plus tard , elles revinrent, celles-ci joyeuses et le regard animé; celles-là, tristes et préoccupées. Ainsi que je l’ai dit, c’est au puits commun que les jeunes filles retrouvent chaque soir leur amant; c’est là qu'elles reçoivent leurs serments, ou bien qu’elles s’aperçoivent de leur indifférence ou de leur infidélité. Voilà pourquoi les unes s’en reviennent heureuses , et les autres pensives.

Dans la soirée, j’allai voir les débris du temple consacré aux Douze grands dieux , et je les retrouvai gisant dans la poussière, au fond d’une chaumière obscure; puis j’entrai dans l’église, où les vêpres s’achevaient. Elle était presque vide; l’encens

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y fumait avec profusion et de vieux prêtres à barbe blanche, encadrés dans leurs sombres stalles, les mains et le menton appuyés sur un long bâton, chantaientl'office en nasillant ou sommeillaient debout , tandis qu'un petit enfant de chœur tournait devant eux les grandes pages d’un vieux missel à tranches rouges.

Etant sorti de la ville, je rencontrai quelques vestiges de la muraille antique qui l’unissait à son port. Ce port s’appelait jadis Nizée, et maintenant Dôdéka ecclesiæ. Les Vénitiens y bâtirent une forteresse, dont quelques murs démantelés subsistent encore. Les grands vaisseaux ont cessé de s’y rendre et l’on n’y voit plus que des barques de pêcheurs, abritées , le soir , sous leur voile blanche et se balançant au rivage comme des cygnes endormis.

La nuit venue, je restai longtemps sur la terrasse duklian.Des chiens abandonnés hurlaient tristement aux portes des logis fermés pour eux ; de temps à autre, des coups de fusil retentissaient dans les montagnes , signaux de joie échangés entre des Clephtes. La lune apparaissait comme un phare rapproché , au haut de la grande tour carrée bâtie pendant le moyen-âge au sommet de la ville ; son ombre immense descendait jusqu’à moi en se brisant de place en place. Le fantôme d’Iphigénie se promenait dans l’espace ; les Mégariens prétendaient qu’elle passa chez eux les derniers jours de sa vie terrestre, et que Diane, ne voulant pas la laisser

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