CHAPITRE X
Le jour avait cessé quand nous arrivâmes au khan de Kasa, dernière halte à l’entrée des âpres solitudes du Cythéron, site sauvage entouré de torrents et de rochers, menacé l’hiver par les avalanches, hanté chaque nuit par des loups affamés. Près de là, s’élevait la ville d’Eleuthère, gardienne de ces sombres défilés. Quelques pans de muraille, derniers vestiges de son acropole et de sa citadelle , couronnent encore le sommet d’un piton aigu. Eleuthère appartenait primitivement à la Béotie; plus tard, soit par haine contre les Thébains, soit par sympathie pour le gouvernement d’Athènes, elle se réunit d’ellemême au territoire de l’Attique et forma ses dernières limites du côté de la Béotie.
L’intérieur du khan était en parfaite harmonie avec le rude et sauvage aspect de ces lieux. En y entrant, je me crus transporté dans un antre de voleurs , tel qu’on en voit sur nos théâtres. Des voix discordantes, des chants et des cris, un cliquetis d’armes raisonnaient au sein d’une fumée épaisse produite par un feu de troncs de sapins, au fond d’une salle dont le vestibule était une écurie. Je me heurtai dans l’obscurité contre la croupe des chevaux qui mangeaient paisiblement, et je trébuchai en montant les deux ou trois degrés qui conduisaient à la partie destinée aux voyageurs. Une douzaine d’hommes s’y serraient autour d’un énorme brasier, les uns penchés sur le feu, les autres renversés contre la muraille , tous criant, se querellant ou chantant. Ils avaient de sombres et émouvantes
BÉOTIK.
physionomies : énormes moustaches, nez aquilin , œil brillant , expressif, tour à tour souriant ou farouche , front élevé et légèrement fuyant, et, avec cela , le costume traditionnel des Clephtes : foustanelle plissée, pourpoint brodé, longues manches, manteau en poil de chèvre, ceinture garnie de pistolets et de coutelas , sabre recourbé , longue carabine ciselée. Il y avait là des gens de toutes sortes : des paysans en tournée de chasse , des garde-montagnes chargés de la sûreté des routes, des brigands rompant le même pain et buvant dans le même verre que ceux avec lesquels ils étaient destinés à échanger des balles le lendemain peut-être. Quand je parus, ils se levèrent tous et me souhaitèrent le kalôs orisété. L’un d’eux me céda une grosse racine qui lui servait de siège, et alla s’étendre derrière les autres. Puis ils reprirent leur conversation. Comme ils parlaient tous à la fois avec une extrême volubilité et que j’étais trop occupé à considérer l’ensemble de la scène pour prêter une attention soutenue à ce qu’ils disaient, leur langage me semblait parfaitement inconnu; je ne voyais que leurs gestes animés etleurs farouches silhouettes, reflétées sur les murailles d’une façon bizarre et avec d’étranges mouvements aux larges et rouges lueurs que jetait de temps en temps le foyer. Je croyais rêver; la veille, j’étais à Athènes, assis à une bonne table d’hôte ; ce soir , j’allais partager le repas et le sommeil des Clephtes. Peu à peu cependant , je me fis à ma situation et j’y trouvai un charme infini.