CHAPITRE X
C’est toujours avec des chansons que les Grecs passent les longues veillées d’hiver. De toutes celles que j’entendis ce soir-là, je ne retins que la suivante qui fut chantée par deux ou trois d’entre eux sur des tons différents. C’est un infortuné pallikare du nom de Spiros qui , ayant donné rendez-vous à sa maîtresse dans un lieu écarté , fut surpris et tué par les T urcs :
« Verse-moi , belle Tliéodora , verse-moi une « coupe pleine de ce vin généreux et , le coude
appuyé sur mon épaule, caresse mes cheveux, « comme un cavalier le crin de sa monture , et « chante-moi en même temps une douce chanson.»
« Verse toujours, Théodora, verse jusqu’à ce « que le divin liquide surpasse le bord et rougisse « les doigts ; car il me faut des forces pour demain ; « demain, les Turcs vont reconnaître le son bref et « perçant de ma carabine, et ils fuiront d’Erimo- « Castron, laissant derrière eux des morts sans « nombre et d’immenses dépouilles. Que veux-tu « que je te rapporte?... Des femmes pour te servir, « de l’or pour te faire riche , des bracelets pour « orner tes bras ?.... »
« Je veux la tête de l’aga , reprit Théodora, et le « gros diamant qui brille à son doigt, et le collier « de perles fines que porte à son cou la femme de « l’aga. »
« Et moi, reprit derrière eux une voix, je veux « porter à l’aga la tête de Spiros et le collier do
« sequins de cuivre que tu portes au cou , Tliéo- « dora. »
« A ces mots, ils sont frappés tous deux d’un « coup mortel, et leur meurtrier s’en va réclamer le « prix de leur tête. »
Au moment où je me levais pour me retirer dans une grange voisine où mon lit était préparé, les dix Albanais qui se trouvaient là entonnèrent un chant patriotique: Aevre, irxiiïsç t&v 'EXXif]va?v: Venez , enfants de la Grèce , (air et paroles de la Marseillaise). Je ne puis décrire ma surprise; me serais-je jamais attendu à ce que les échos du Cythéron fussent troublés par cette chanson lugubre? Ils ne savaient pas, ceux qui l’entonnaient, quels tristes souvenirs elle me rappelait, quelle sombre impression elle produisait sur moi. — Ayant appris de notre hôte que j’étais un voyageur français , ils croyaient réveiller en moi par ce chant la douce image de la patrie. Le premier moment passé, je compris leur intention et je leur en fus reconnaissant. La Marseillaise a été apportée en Grèce par les Français qui embrassèrent la cause sacrée des Hellènes. Tandis que les Anglais trahissaient ces derniers ou combattaient ouvertement contre eux, et que les Russes, agissant avec moins de cynisme, cherchaient néanmoins à tirer profit de leur enthousiasme, les Français seuls combattaient franchement et ouvertement dans leurs rangs. Que de noms français, trop ignorés de l’histoire, figurent à côté de ceux des Grecs dans