‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 85 sur 154 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

cette lutte glorieuse! Encore «aujourd’hui, les Français sont bénis par les populations indépendantes et guerrières de la Grèce. Tandis que la Marseillaise était en France le signal d’horribles saturnales , en Grèce elle conduisait le peuple à la conquête de sa nationalité. C’est le cri patriotique des Grecs comme des Français, quelque abus que ces derniers en aient pu faire. Pourquoi s’étonner que ces deux peuples, après avoir versé leur sang pour la même cause et sur les mêmes champs de bataille, possèdent le même chant national ? Pourquoi donc auraisje été surpris d’entendre les Clepthes m’accueillir chez eux avec la Marseillaise ? Aussi , rassuré sur leurs intentions, je les remerciai en leur faisant distribuer une ample ration de raki.

Le Cythéron.

Le lendemain , nous partîmes de bon matin et , après avoir dépassé une fontaine arabe à laquelle nos chevaux se désaltérèrent , nous rencontrâmes l’hiver , pour la première fois de l’année , sur les flancs escarpés du Cythéron, mais un hiver tempéré qui ne se trahissait que par une couche de neige mince et luisante , étendue sur les cimes plutôt comme une fraîche parure sur un front de vierge ,

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que comme le linceul jeté par les frimas sur le cadavre inanimé de la nature.

La Béotie est une des contrées les plus anciennes de la Grèce, un des berceaux de sa civilisation. Son importance primitive se cache sous le voile obscur de la mythologie , et ce pays , bien que relégué au second rang à partir des temps historiques , n’en exerça pas moins dans le principe une action puissante sur les destinées futures de la Grèce. N’est-ce point un fait historique de premier ordre que l’arrivée en Béotie du phénicien Cadmus qui apporta les lettres de l’alphabet et qui, après avoir fondé Thèbes, sema tout autour de la nouvelle ville des dents de dragon qui enfantèrent des légions d’hommes : emblème de la féconde puissance de la religion , des arts et des lettres qui attirent les hommes les uns vers les autres, les engageant à se réunir en un même centre de vie et à former ainsi des peuples là où n’avaient jamais existé que des individus. Cadmus amenait avec lui de l’île de Samothrace Harmonie , sa femme , aux noces de laquelle les neuf Muses avaient chanté, dit-on ; et sa fille Sémélé, prêtresse passionnée du culte de Bacchus introduit par elle en Grèce malgré l’horreur qu’il inspira d’abord à ses habitants. Elle périt, victime sans doute de son ardent prosélytisme , dans quelque cérémonie secrète des mystères de ce dieu dont elle passa plus tard pour être la mère.

Lorsqu’on étudie de loin ces faits primordiaux que l’imagination des hommes a revêtus d’allégo-

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ries et entourés de prestiges, l’existence des lieux où ils se sont accomplis parait aussi fabuleuse que ces faits eux-mémes, parmi lesquels on démêle difficilement la simple vérité historique des mythes dont les premiers poètes l’ont ornée; faits, du reste, si grands et si importants que tous ceux qui y prirent part furent mis au rang des dieux ou des héros, et que leurs moindres actions reçurent un caractère surnaturel et miraculeux. Aussi, quelle impression profonde vous saisit lorsqu’on arrive sur le théâtre de ces antiques et mystérieux événements, lorsqu’on retrouve au sein de la nature restée la même la trace certaine des héros, lorsqu’on suit leurs pas sur les sentiers déserts des montagnes, dans les plaines solitaires où l’on assiste à leurs combats , à leurs fêtes, à leurs amours, sans que le bruit et la présence des autres hommes viennent vous tenir en garde contre le prestige et vous rappeler la distance qui vous sépare de ces temps et de ces choses que l’on admire et qui renaissent aux yeux de l’esprit!

La Béotie fut consacrée à Neptune, parce qu’elle était sujette aux inondations et aux tremblements de terre. Neptune ou Poséidon était , en effet, considéré au commencement, moins comme le dieu de la mer que comme le dieu de ces forces qui régnent dans l’intérieur de la terre et produisent les fleuves, les lacs, les convulsions et les bouleversements du globe. Le climat de la Béotie ne vaut pas celui de l’Attique; il y pleut quelquefois , et de nombreux

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marais exhalent en de certains endroits des vapeurs pestilentielles.

Du haut du Cythéron , la vue est imposante et solennelle ; au pied du mont, s’étend la vaste plaine qui renferme les tombes de Thèbes, de Leuctres et de Platée. Les vestiges de ces deux dernières villes m’apparaissaient de loin comme des ossements blanchis étalés au soleil. Les hautes montagnes qui renferment la Béotie comme dans un vaste amphithéâtre , montraient leurs têtes blanches et rugueuses; plus loin, les cimes élevées de l’Eubée, deminoyées dans les vapeurs d’une mer invisible à mes yeux, étaient bleues, pourpres, roses aux rayons du soleil qui se levait en face d’elles. Çà et là, de petits lacs réfléchissaient un pan du ciel dans les basfonds de quelques vallées. Du reste , pas une trace d’homme dans tout le paysage; ces beux semblaient attendre encore l’arrivée de Cadmus et de ses filles.

Le Cythéron était le séjour favori d’Acléon; il y poursuivait sans cesse les bêtes fauves qui abondaien t dans ces gorges escarpées, et ses chien s remplissaient les airs de leurs aboiements. Diane la chasseresse fréquentait aussi cette montagne. Ayant un jour rencontré Actéon, son cœur divin conçut pour lui une passion violente; mais Actéon aimait déjà la bacchante Sémélé. A l’époque où l’historien Pausanias parcourut la Grèce, on montrait, au flanc du Cythéron, un rocher qui s’appelait la roche d’ Actéon, plate-forme sur laquelle il avait l’habitude de s’endormir. Au pied du rocher, était une fontaine au

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sein de laquelle il vit un jour Diane se baigner. Son cœur alors balança sans doute entre la déesse et la fille de Cadmus, et il ne fut probablement pas d’une fidélité sans reproche envers cette dernière. Quoi qu’il en soit, Diane lisait dans les cœurs et ne voulait pas de partage. Ayant une fois surpris Actéon endormi sur son rocher et cédant à son aveugle jalousie , elle le couvrit de la peau d’un cerf qu’il venait de tuer ; ses chiens alors, ne reconnaissant plus leur maître, se jetèrent sur lui et le dévorèrent.

C’est aussi sur le Cythéron , mais on ne sait pas trop en quel endroit, que Laïus, roi de Thèbes, exposa son fils OEdipe , sur la foi d’un oracle qui lui avait prédit que ce fils le tuerait. Il espérait que cet enfant deviendrait ainsi la proie des bêtes féroces ; mais des pâtres de Sycione l’ayant trouvé, le recueillirent et l’élevèrent. Personne n’ignore comment les précautions de Laïus furent impuissantes à prévaloir contre sa fatale destinée , et de quelle manière OEdipe tua son père sur le chemin de Delphes et devint plus tard l’époux de sa mère et le roi des Thébains. Quelques auteurs prétendent que les poètes tragiques ont jugé plus sévèrement que les dieux eux-mêmes le crime involontaire d’OEdipe , et qu’en réalité celui-ci finit ses joiu-s sur le trône de Thèbes , après avoir vu sa mère se pendre de désespoir et après s’ètre remarié lui-même.

La ville de Platée est située dans la plaine qu’arrose l’Asopus , fleuve ainsi nommé du second roi

dcsPlatéens, de même que le Cythéron porte le nom du premier.

Les guerres de Platée sont nombreuses; c’était une peuplade vaillante dont les bataillons figurent dans tous les grands combats de la Grèce. Leur plus glorieux fait d’armes fut la fameuse bataille de Platée, où ses soldats défirent trois cent mille Perses et tuèrent leur général Mardonius.

Platée n’est plus qu’un amas de grands blocs carrés de granit, au sein desquels on retrouve encore quelques vestiges de la muraille d’enceinte. Cette enceinte était double et d’une prodigieuse épaisseur. Tous les quinze ou vingt pas, une grosse tour carrée se détachait en avant; trois ou quatre de ces tours s’élèvent encore à la hauteur de quelques pieds. Comme toutes les villes de la Grèce, Platée avait ses statues et ses temples, entre lesquels on remarquait celui de Junon la fiancée (Nu^çsuAtév»)) ; la statue en bois de la déesse était l’œuvre de Callimaque. A propos du surnom de fiancée donné à Junon, Pausanias raconte la légende qui suit. Junon irritée contre Jupiter, on ne sait pourquoi, s’était retirée dans l’ile d’Eubée. Jupiter, ayant fait de vaines avances et ne pouvant ni la déterminer à revenir auprès de lui, ni se passer d’elle, alla trouver Cythéron, alors roi de Platée et renommé pour sa sagesse. (Il est curieux de voir Jupiter, le père et le maître des douze grands dieux, obligé de recourir à la sagesse d’un simple mortel pour se tirer d’un mauvais pas amoureux; tant il est vrai

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