‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 87 sur 154 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

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prononçait autrefois chaque année le premier magistrat de Platée dans une pompe solennelle , en versant des libations sur le champ de bataille où furent vaincus les Perses et en invitant à prendre part au festin les ombres des guerriers morts dans le combat. Mais l’enfant qui nous offrait à boire , but la première à notre santé; et puis, elle était douée d’une physionomie touchante; sa voix était douce ; son attitude surtout était si pleine de poésie , au sein de ce sarcophage !... Je bus donc à la jeune fille qui gardait les cendres des héros et qui dormait de son léger sommeil dans une de leurs tombes.

Koukla.

J'étais descendu de mon chevalet, quand je voulus remonter, je m’aperçus qu’il galopait en liberté bien loin de moi; étonné de le voir oublier ainsi ses pacifiques habitudes, je crus qu’il avait bu à cette fontaine qui coulait autrefois près de Platée, et qui avait la singulière vertu de rendre les juments folles. Mon guide me dit en riant que je pouvais être tranquille, et que nous le rencontrerions au village où nous allions nous-mêmes. En effet, je le vis bientôt pren-

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dre la route d’un petit hameau adossé contre les montagnes qui , à cette heure , le couvraient de son ombre. En arrivant, nous le retrouvâmes se désaltérant tranquillement à une source et se laissant prendre par un jeune homme qui avait paru le reconnaître. Il y a quelques années, mon guide traversait cette plaine avec ce même cheval. Ayant mis pied à terre pour ramasser un oiseau qu’il venait de tuer, il lâcha sa monture qui s’enfuit tout-à-coup, échappant sans cesse à sa poursuite. Furieux de ne pouvoir l’atteindre, il lui tira un coup de fusil qui heureusement ne lui fit qu’une légère blessure et calma son ardeur. Depuis lors , toutes les fois qu’il passe par là, cet animal se sauve, si on ne le surveille pas de près. Mais son bon instinct le ramène toujours à l’écurie du village où il sait que son maître a l’habitude de s’arrêter.

Le jeune palhkare qui tenait mon cheval par la bride , nous conduisit à son habitation. Nous étions à Koukla, humble séjour des derniers Platéens qui ne forment plus aujourd’hui que quelques familles vivant les unes de la culture de leurs champs, les autres de brigandage. L’intérieur où je fus reçu me surprit par l’ordre et la propreté qui y régnaient. Le feu soigneusement maintenu dans les limites du foyer, des armes luisantes pendues en trophées à la muraille, les instruments aratoires rangés dans un coin , et dans l’autre les larges amphores contenant les provisions, parfaitement vernies et exemptes de poussière: tout cela décelait des soins continuels,

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une vigilance active, un esprit d’ordre qui jusqu’à ce jour m’avaient paru complètement incompatibles avec les chaumières grecques. Une femme fort âgée, assise près du feu , reçut Dimitri avec de grandes acclamations, et un énorme chien, après avoir d’abord grondé, vint me faire des caresses en voyant que nous étions les bienvenus.

Tandis que le jeune homme dont nous avons parlé était occupé à décharger nos chevaux, notre déjeuner se préparait par les mains de sa femme , grande et joyeuse créature qui paraissait âgée de dix-huit à vingt ans. Son beau visage et son profil hellénique étaient éclairés et égayés par de fréquents sourires et des chansons fredonnées. Ses cheveux pendaient en deux longues tresses sur sa chappe albanaise, et son cou était orné de petites pièces de monnaie enfilées les unes aux autres.

Voici l’anecdote que me conta tout bas mon guide, pendant que nous déjeunions :

« Il y a environ une trentaine d’années, me dit- « il, un homme du nom de Ghéortcha était venu, « on ne sait d’où ni par quel caprice, s’établir dans « ce village. Son origine était inconnue, et sa reli- « gion, un problème pour tous. En effet, le plus « mécréant parmi nous fréquente les églises au « temps de Pâques et se recommande aux images « de la Panagia. Lui , au contraire , ne se livrait à « aucune pratique religieuse, et cette rare impiété « inspirait une sorte d’horreur; on le fuyait, comme « s’il eût été marqué d’un sceau de réprobation. Le

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<• peu de choses qu’on savait sur son compte ne lui « faisait pas honneur, et la renommée l’accusait <• d’avoir joué un rôle coupable pendant les guerres « de l’indépendance. Lorsqu’il se trouvait dans les « rangs desGrecs, sa présence leur portait malheur; « on avait remarqué que les Turcs avaient l’avan- « tage dans toutes les actions où il les combattait , « bien qu’il payât bravement de sa personne et qu’il « poursuivit les infidèles avec autant d’ardeur que « s’il eût été le plus loyal et le plus fervent disciple « de la liberté. Tout-à-coup, il disparaissait et l’on « apprenait qu’il était admis au conseil des pachas, « et qu’il vendait à prix d’or le secret des entreprises « des Grecs. Puis il revenait parmi ces derniers , « leur expliquait sa conduite au moyen d’odieux « mensonges et, par ses perfides insinuations, les « jetait dans quelque embuscade. Il est surprenant « qu’il ait pu jouer impunément ce rôle jusqu’à la « fin. Mais il savait se tirer d’embarras avec une « telle habileté qu’on n’osait le condamner ouver- <> temcnt, bien que chacun fût convaincu de sa « perfidie. D’ailleurs, ainsi que je l’ai dit, chose « étrange , il frappait les Turcs avec plus d’achar- « nement qu’aucun autre , dans les occasions même « où il leur avait préparé sous main la victoire.

ic Ghéortcha s’établit donc à Koukla quand la « Grèce fut à peu près pacifiée. Il paraissait rare- « ment hors de chez lui et évitait d’adresser la pa- « rôle aux autres habitants; sa femme seule sortait « quelquefois de sa maison pour quérir les provi-

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« sions. Quelle différence entre elle et son mari ! « Autant celui-ci était réservé et farouche , autant « elle était pieuse et douce. On la voyait souvent « pénétrer furtivement dans la petite église du vil- « lage, prier, pleurer, allumer un cierge à la Madone « et déposer une offrande. Elle était toujours triste « et pâle ; elle tremblait quand on venait à lui parler, « et elle semblait une victime exposée à un long « et incessant sacrifice. Son mari lui faisait en effet « subir les plus durs traitements et la forçait d’as- « sister à de bruyantes orgies qu’il accomplissait , « la nuit, avec des hommes inconnus. Il faisait de « fréquentes et longues absences; alors il sortait « le soir, vêtu richement, armé de toutes pièces « comme pour le combat. Il prenait le chemin des « rudes montagnes qui avoisinent Koukla ; per- « sonne n’osait l’épier, tant il inspirait de crainte. “ Mais, les jours qui suivaient son départ, on enten- « dait de fréquentes fusillades troubler le silence « des montagnes et passer des gorges du Cytbéron « aux sommités plus lointaines de l’IIélicon. Ce fait « et bien d’autres encore firent comprendre qu’il « était le chef de quelque redoutable bande de « Clephtes, et que ses absences n’avaient d’autre « motif que le meurtre et le brigandage. Plusieurs « fois des agents de l’autorité s’étaient inopiné- « ment présentés à Koukla pour le rechercher, « mais personne n’avait eu le courage d’indiquer « sa demeure. Ghéortcha, en effet, avait dit sou- « vent que des caves pleines de poudre se trou-

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