CHAPITRE XI
aux dépens des Grecs comme des Turcs; enfin, Livadie était assiégée et sur le point d’être prise. Dès leurs premiers revers, les Turcs renfermés dans la ville avaient dépêché un exprès au pacha de Négrepont pour lui demander du secours. Mais le temps nécessaire au trajet et la lenteur ordinaire des Turcs avaient permis aux insurgés de poursuivre leurs succès. Cependant le pacha débarqua en Béotie avec dix mille fantassins, six cents chevaux et quelques pièces d’artillerie de montagne. C’était là, en apparence, plus qu’il ne fallait pour écraser les révoltés. Le pacha était un homme plein de courage et d’intelligence, né en Arabie et digne de commander de meilleurs soldats ; il s’appelait Elmas-Pacha. Son armée était campée dans la plaine de Platée où elle se reposait malgré les exhortations de son chef, lorsque les Grecs apprirent l’arrivée de ce secours si impatiemment attendu des assiégés. Ils résolurent de dresser au pacha une embuscade derrière cette ligne de basses collines qui séparent la plaine de Platée des montagnes de l’IIélicon. Huit cents d’entre eux vinrent donc s’établir dans cet endroit sans que les Turcs se doutassent de leur présence , et attendirent que ceux-ci commençassent à gravir la pente opposée, afin de les attaquer inopinément et de les culbuter dans la plaine. Des sentinelles disposées sur la crête de la colline rampaient entre les pierres et les herbes, épiant les mouvements du pacha. Bientôt elles avertirent, en imitant le cri de certaines bêtes sauvages, que les
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Turcs s’ébranlaient et se dirigeaient en désordre vers la colline. Aussitôt, les Grecs s’élancent au sommet, se cachent dans les broussailles et attendent que l’ennemi soit arrivé à mi-côte. En ce moment, ils se lèvent en poussant de grands cris et fondent sur les infidèles qui , étonnés de cette soudaine apparition et n’étant point préparés au combat, redescendent à toutes jambes , sans être poursuivis par les Grecs autrement que par des injures et un feu bien nourri. Cependant les Turcs, revenus de leur première frayeur , se rallient à la voix de leur chef et s’avancent avec plus d’ordre et de résolution. Les Grecs envisagèrent le danger sans effroi et engagèrent hardiment l’action; elle fut longue et sanglante. Le pacha se montrait partout au plus fort de la mêlée ; la victoire était à lui, quand son cheval, effrayé d’un coup de pistolet tiré à bout portant , se cabra et se renversa sur son cavalier. Le pacha, étourdi de sa chute, fut à grand’ peine tiré par les siens des mains de l’ennemi qui resta possesseur de son cheval de bataille. Dès ce moment, la fortune changea. Les Turcs, croyant leur chef tué, se débandèrent et coururent se réfugier derrière leurs retranchements. Les Grecs étaient en trop petit nombre pour aller les y attaquer; ils se retirèrent sur la colline, et allumèrent les feux de leur bivouac au pied de la tour dont nous avons parlé.
Ce jour-là, le crépuscule ayant ramené le calme de part et d’autre , Elmas-Pacha se promenait avec
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agitation devant sa tente; regardant le camp des Grecs, il lançait contre eux d’inutiles imprécations; son visage exprimait une sourde fureur et une douleur profonde. Ce qu’il regrettait si amèrement, ce n’était ni la victoire perdue, ni ses soldats gisants sur le champ de bataille, ni les dépouilles abandonnées; non, rien de tout cela: c’était son cheval, son ami , le compagnon de ses dangers, ce fier ani mal qu’il avait pris au désert et qu’il aimait de tout l’amour d’un Arabe. Il lui parlait , tantôt comme s’il eut été présent, tantôt comme à un frère absent ; il lui adressait , dans sa langue imagée, de tristes et poétiques plaintes, et il reprochait au Prophète d’avoir permis qu’un capitaine chrétien restât maître du coursier d’un serviteur d’AUali. Le lendemain, il envoya un émissaire auprès de Diacos , chef des Albanais , afin de traiter le rachat de son cheval. L’émissaire revint avec un refus; il le renvoya de nouveau avec la lettre suivante :
« Elmas Pacha à Diacos, salut!
« Diacos, tu me connais; tu sais que je suis « brave, aussi brave que toi, et que, si j’ai été « vaincu hier, c’est qu’ Allali avait marqué ce jour « pour ma défaite. Je suis encore prêt à combattre « et j’ai des forces trois fois supérieures aux « tiennes. Je te vaincrai demain, car Allah m’a « souri dans un rêve. Mais rends-moi mon cour- « sier, et je me retire. Je te donnerai cinq mille
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« talaris, et si tu as besoin d’autre chose pour toi « ou les tiens , je te le fournirai. Je te rendrai , en « outre, les prisonniers que je t’ai faits. Tu as ma « parole. Adieu. »
L’émissaire revint avec cette réponse :
« Diacos part demain ; d’ici là , que le pacha « vienne reprendre son cheval, s’il le peut; nous « l’attendons. »
A ces paroles , un violent courroux s’empara du pacha ; il s’arracha la barbe de désespoir , et fil trancher la tête à ses prisonniers. Puis , il proclama dans tout le camp que les cinq mille talaris offerts à Diacos seraient la récompense de celui qui lui ramènerait son cheval par force ou par ruse , ou qui le tuerait, pour qu’il ne restât pas aux mains des chrétiens. Le soir vint, et personne ne s’était présenté. A ce moment, Elinas-Pacha vit le drapeau des Grecs hissé sur le Palœocastron , et il aperçut distinctement son cheval bien-aimé attaché au pied de la tour. A cette bravade , il frémit de rage , un éclair brille dans scs yeux; puis, il sourit et jure par Azrael, le génie des tombeaux, qu’il ferait ce qu’aucun des siens n’avait osé faire.
Quand la nuit fut venue et que les feux furent éteints de part et d’autre , il se fit préparer un cheval dont les sabots furent enveloppés de laine pour amortir le bruit de ses pas. Il s’élança sur la selle et franchit la distance qui séparait les deux camps ,