CHAPITRE XI
viennent chaque soir étaler leur linge sur le sable , sur les branches les plus basses des arbres et sur quelques débris de marbre antique. Elles s’acheminent ensuite vers Erimocastron , village situé au sommet d’un rocher qu’une large route entoure de ses lacets pittoresques. En même temps qu’elles, des pâtres gravissent le même chemin , ramenant aux étables de grands troupeaux de bœufs au poil brun , aux cornes menaçantes , au front large et bombé. Les bœufs montent, tranquilles et doux; de temps à autre , l’un d’eux s’arrête sur le bord du chemin , mugit en mesurant l’abîme à ses pieds et tourne lentement la tète vers le soleil qui se couche. Alors, le chien des bergers vient tirer le retardataire de sa grave contemplation et le relance au sein du troupeau. Dans ces lieux, agrestes et solitaires maintenant, une ville gracieuse, élégante et fertile en plaisirs, s’élevait autrefois, Thespies. L’amour était le dieu des Thespiens; aussi, quelles fêtes et quels mystères charmants ont dû se passer dans ce désert ! La statue du dieu n’était qu’un bloc de pierre informe. Vénus et Phryné, Vénus la divinité, Phryné la digne prêtresse, avaient aussi à Thespies leur temple et leur statue.
La Béotie était féconde à produire des monstres ennemis des hommes; car , outre le lion de l’Hélicon et le sphynx de Thèbes , il y avait encore à Thespies un dragon terrible que nulle offrande ne pouvait apaiser. Jupiter conseilla aux Thespiens de lui li vrer chaque année un adolescent, désigné par
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le sort. bien des victimes furent ainsi vouées à la fureur du monstre qui , à ce prix, restait tranquille le reste de l’année , jusqu’au jour où le sort tomba sur Cléoslrate. Celui-ci était vivement aimé de Ménestrate, qui avait pour lui un de ces penchants que les anciens ne craignaient pas d’avouer. Ménestrate, ne pouvant sauver son ami , voulut du moins que sa mort fût vengée et qu’elle devînt utile à la patrie. Il imagina donc de le revêtir , avant le sacrifice , d’une cuirasse dont chaque écaille était armée d’une pointe acérée; ainsi équipé, Cléostrate se livra de lui-même au dragon , et le fit périr en périssant lui-même.
Thespies avait aussi un culte particulier pour les Muses, et des fêtes pour le beau Narcisse, qui était né dans son sein. Quel lieu était plus digne d’être la patrie de cette tendre et poétique figure ? C’est dans l’onde limpide de la fontaine d’Hédonacon , voisine de Thespies, que Narcisse admirait sa séduisante image, et c’est sur son bord fleuri qu’il mourut amoureux de lui-même. Pausanias rapporte à ce sujet une légende moins connue et en même temps moins originale, mais plus touchante. Narcisse avait une sœur jumelle qui lui ressemblait au point qu’on n’aurait pu les distinguer l’un de l’autre; elle avait les mêmes cheveux, portait les mêmes vêtements que lui et le suivait à la chasse. Narcisse devint amoureux de sa sœur ( la mythologie fourmille de ces étranges amours). Ayant eu le malheur de la perdre , il alla par hasard pleurer sur le bord