‹ Voyage dans le sud de la BolivieChapitre 10 sur 84 · CHAPITRE VIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIE

DE POMABAMBA A C11NT1.

L’individu que j avais engagé comme arriero était venu se proposer à moi en secret, sous prétexte que, s’il se montrait, il serait arrêté pour quelques dettes qu’il avait contractées dans la ville, et qu’il n’avait pas pu acquitter.il désirai ta cause de celame rejoindre aune lieue de la ville, à quoi je consentis. Je le retrouvai, en effet, au lieu indiqué, et nous continuâmes notre marche vers le sud-ouest, jusqu’à une petite cabane abandonnée qui occupait le sommet d’une colline escarpée, au milieu d’arides rochers. Un chef-d'œuvre de la création végétale croissait autour de ce lieu: c’était une sorte de Lis, en arbre, dont le tronc rabougri se terminait par une ou plusieurs immenses rosettes de feuilles roides et acérées comme celles d’un Yucca . Du centre des rosettes naissaient des grappes de fleurs de plus d’an demi-mètre de longueur et du plus beau bleu d’azur; les hampes qui portaient ces grappes pouvaient avoir un mètre à un mètre et demi de hauteur.

Dès que les mules furent déchargées et qu’on leur eut posé des garrots afin qu’il ne leur prît pas envie de retourner en arrière, nous nous occupâmes du dîner. Ce fut seulement alors que nous nous aperçu-

DE POMABAMBA A CINTI.

mes que nous n’avions pas de briquet pour allumer le feu. Mais l’Indien ne fut pas embarrassé pour s’en procurer. Le moyen qu’il employa était exactement le meme que celui que nous avions vu adopté par les Indiens du Brésil. Il ramassa un morceau de bambou de 5 à 6 décimètres de longueur, qu’il coupa en deux.s Il équarrit grossièrement l’un des morceaux, et creusa sur l’une de ses faces un trou superficiel destiné à recevoir la pointe mousse de l’autre bâton. Enfin, au niveau même du trou, qu’elle échancrait, il fit une petite rainure transversale. Pour obtenir du feu avec ces instruments, il me suffit de tenir le bâton équarri, avec sa cavité tournée en haut, sur une lame de couteau posée à plat par terre. Mon Indien y appliqua fortement, par la pointe, le second bâton, et le tourna avec rapidité sur son axe en le roulant entre les deux mains ouvertes. Au bout d’une minute la poussière qui était résultée du frottement, qu’on rend encore plus vif par quelques grains de sable, tomba le long de la petite rainure latérale, sur la lame de couteau, y forma un petit tas, fuma, et prit feu. J’ai remarqué que c’était toujours le bois d’arbres monocotylédonés que les Indiens emploient pour cet usage (1).

(1) Ainsi je trouve noté dans mon journal, que c’était avec le pédoncule du régime du palmier Acuri ou avec la tige desséchée d’un Desmoncus que j’avais vu les Indiens du Brésil faire leurs bâtonnets.

DE POMABAMBA

Le 9, je continuai ma course ascendante : le chemin devenait plus difficile à chaque pas.

La composition du sol était très simple : elle était cependant bien curieuse en certains points. Les schistes qui le constituaient semblaient avoir été soumis à une ébullition pénible pendant laquelle leur pâte s’était subitement solidifiée. Us étaient tout boursouflés, et souvent mêlés à des matières ferrugineuses quileur donnaient une physionomie scoriacée. Leur surface raboteuse acheva de mettre hors de service mon cheval Guaycuru. Déjà, en arrivant à Sauces, le pauvre animal était si rendu que j’avais abandonné toute idée de m’en servir ; il suivait la troupe en volontaire, et ne portait que son bât; plus tard, je lui ôtai même celui-ci. J’espérais ainsi pouvoir leconduire jusqu’à Tarija,où il se serait remis peut-être; mais pour cela il aurait fallu pouvoir le ferrer. Ses sabots s’étaient tellement amincis, qu’il ne posait plus le pied en avant qu’avec douleur; souvent il ne le posait pas, il le tenait suspendu, et regardait autour de lui, comme pour chercher s’il n’y avait point quelque endroit moins dur que ces vilains schistes qui nous entouraient de toutes parts. Alors il faisait un nouveau mouvement en avant, puis s’arrêtait encore. 11 vint enfin un moment où, accablé par la douleur, il n’avança plus. Cependant il ne se coucha pas; la tête tristement baissée, il semblait attendre avec résignation son sort. Ses yeux dirigés vers nous paraissaient supplier qu’on le laissât mourir là où il était.

A C1NTI.

J’étais bien décidé à céder à la nécessité qui m’obligeait à abandonner le pauvre Guaycuru ; mais il m’avait servi trop fidèlement pour que je ne lui donnasse pas au moins quelques chances de prolonger sa vie. Je me mis à explorer les environs, et je trouvai à peu de distance une petite ravine au fond de laquelle bouillonnait un gros ruisseau. Sur ses bords il y avait eu autrefois une hutte d’Indien, dont les débris subsistaient encore; et près de cette hutte je trouvai un petit champ entouré d’arbustes et couvert de gazon. C’est dans ce lieu que je me déterminai à établir mon vieux cheval. Pour y arriver il n’v avait guère qu’à descendre. J’examinai d’abord bien ses sabots, et je m’assurai que c’était surtout l’un de ses pieds de devant qui le faisait souffrir. Je l’enveloppai d’un morceau de cuir détrempé dans l’eau; et, grâce à cette précaution, il atteignit, enfin, sans nouvel incident la propriété qui lui était destinée. En sentant l’herbe sous ses pieds, il hennit de joie, et, paraissant oublier ses maux, il se mit à brouter. Qu’il était donc maigre, mon pauvre cheval !

Au moment de doubler le sommet de la colline au pied de laquelle nous l’avions laissé, je me retournai une dernière fois pour le regarder; il s’étail approché du ruisseau, et comme il tendait sa longue tête de notre côté, je pensai qu’il allait traverser pour s’approcher de nous ; mais il buvait. Encore quelque pas, et je le perdis pour toujours de vue.

La nature a réuni dans cette région des conditions

DE POMAUAMBA.

bien précieuses pour l’étude de la géologie ; elle l’a sillonnée, de toutes parts, de sections profondes, dans lesquelles la croûte de la terre est aussi neltement à découvert que si un monde de géologues y eût travaillé dans ce but; mais encore, quelle différence dans les proportions de l’œuvre! Sous ces rapports, le ravin dans lequel nous pénétrâmes, après avoir fait nos adieux à Guaycuru, est bien digne d’être cité. Se dirigeant directement de lest à l’ouest, il coupe à angles droits les strates de l’écorce terrestre; et celles-ci sont relevées sur un angle de près de 80 degrés. En émergeant de ce passage, où nous marchions en compagnie d’une petite rivière qui allait comme nous à la rencontre du Pilcomayo, nous débouchâmes dans une vallée très pittoresque où se trouve situé le petit village de Uancarané ; l’heure étant avancée, nous ne nous y arrêtâmes pas, mais traversant la rivière qui coule à ses pieds, nous gravîmes les collines du côté opposé, et nous atteignîmes aux approches de la nuit P hacienda de Tabacal, pour le maître de laquelle j’apportais quelques mots de recommandation. Je fut reçu au gré de mes souhaits, et Don Pedro (c’est ainsi que se nommait mon hôte) offrit de m’accompagner lui-même jusqu’au gué de Pilcomayo, dont j’avais déjà entrevu la nappe boueuse avant de descendre vers la ferme.

Le 10, de grand matin, je me mis en marche pour me rendre au bord du fameux rio. La ferme en est distante d’une lieue et demie, et tous les terrains

À C1HTI. J 05

intermédiaires en dépendent. Cette propriété appartenait autrefois à la Compagnie.

La descente, qui avait été d’abord été assez rapide, devint graduellement plus douce, et le chemin passa enfin dans le lit d’un torrent, qu’il ne quitta que pour déboucher sur les bords mêmes du fleuve.

Arrivé là, je pus juger de ce qu’il y avait de formidable dans le courant tant appréhendé des voyageurs.

La largeur tolaledu lit du fleuve, que de hautes montagnes encaissent de toutes parts, peut être évaluée à 150 mètres au moins; mais grâce à l’absence des pluies pendant les jours précédents, la plus grande partie de ce lit se trouvait à sec, de sorte que l’espace occupé par le courant n’avait guère que 30 mètres de largeur. La violence avec laquelle roulait ce peu d’eau, compensait bien ce qui pouvait lui manquer d’autre part. Elle était, en outre, tellement chargée de vase, que la main que l’on y plongeait en sortait salie.

Don Pedro était entré, en passant, dans plusieurs huttes d’indiens, et en avait fait sortir deux individus dont la profession était l’étude des gués de la rivière; on appelle les gens qui s’y livrent, des busos. Ils s’engagent, à leurs risques et périls, moyennant une somme qui varie selon la difficulté du trajet, à faire passer d’une rive à l’autre les voyageurs qui fréquentent la route, avec leurs animaux et leurs bagages. Don Pedro me raconta que, peu de jours auparavant, l’un d’eux avait péri dans une de ces

DE POMABAMBA.

périlleuses opérations. Toujours est-il que les busos avaient sondé avec soin le lit de la rivière le jour précédent, et ils nous assurèrent que nous pourrions passer en toute sécurité. Ils nous menèrent en effet, le long de la rive, jusqu’au point qu’ils avaient reconnu, et s’étant mis à l’eau, chacun armé d’un long bâton, et en se tenant par la main, ils nous montrèrent qu’en aucun point la profondeur du courant n’excédait la hauteur des épaules. Ils firent ensuite élever davantage les charges sur les bâts, et la traversée s’effectua. Ils se mettaient tous les deux à la tête de l’animal, en le tenant de chaque côté; une fois qu’il était entré dans l’eau, son instinct le poussait à rester en route le moins de temps possible. Je n’éprouvai d’autre dommage que l’immersion de deux caisses, dont le contenu porta pendant bien longtemps, et dont quelques objets portent même encore les traces de ce limon fluide.

Au moment où je venais d’opérer mon passage, il arrivait du même côté une troupe d’ânes sous la conduite d’autres busos. Elle portait à Potosi une cargaison de fromages, et une autre cargaison de petites Indiennes tout récemment capturées, et destinées à être vendues dans les hautes régions de la république. Mais les busos déclarèrent, à l’unanimité, qu’il était complètement impossible que des âneschargés passassent le fleuve sans des risques imminents. Celui à qui appartenait la troupe, s’adressant alors à moi, me demanda si je voulais lui prêter mes animaux pour

4 GINTI. 107

faire le transport de ses cargaisons à l’autre rive ; j’y consentis, et tout se passa pour le mieux.

Un semblable service ne pouvait pas rester sans récompense; mon obligé retira en effet de ses paniers un de ses plus beaux fromages, et le mettant dans les bras de la plus gentille de ses petites Chiriguanas, il s’avança de mon côté; je pus croire un instant qu’il allait me faire un double présent : mais je n’eus que le fromage.

Pendant que l’on rechargeait les mules, j’allumai du feu sur la plage, afin d’obtenir, par la détermination du point d’ébullition de l’eau, la hauteur de ce point intéressant. A ce niveau la végétation était presque entièrement composée de forêts d’arbres de la famille des Légumineuses, parmi lesquels leSevil ou Acacia Ancjico se faisait surtout remarquer. A une centaine de mètres au-dessus, je vis commencer une région de Cactus présentant les espèces les plus variées, et très différentes de toutes celles que j’avais rencontrées jusqu’alors. Beaucoup d’entre elles étaient malheureusement sans fleurs. Ces plantes disparurent enfin à leur tour, et nous arrivâmes à un point de la montagne où le sol était complètement nu ; il s’y trouvait un petit plateau étroit et gazonné, sur les bords duquel suintait une source. J’y établis mon camp, dans la crainte de ne pas trouver un autre endroit aussi convenable. Ce plateau formait le premier échelon de l’immense échelle que je devais gravir pour arriver aux hautes terres de la province

1)E POMABAMBA

de Cinti, dans laquelle nous nous trouvions depuis le passage du Pilcomayo. Du point où j’étais, je jouissais d’une perspective magnifique de l’immense ravin au fond duquel coulait celte rivière, et des sinuosités qu’elle décrit dans le sombre cadre que lui forment les montagnes.

Le 11, nos travaux recommencèrent. Il nous restait encore deux lieues de la montagne à escalader pour arriver au plateau terminal. Nous avions dépassé la zone des forêts. Dans beaucoup de points, le roc était complètement à vue. Les plantes des pays froids se multipliaient autour de moi. Je sentais ma respiration singulièrement accélérée. En ce moment, il me survint un violent mal de tête, et je fus obligé de me coucher pendant plus d’une heure au bord du chemin. Était-ce à l’élévation où je me trouvais, ou à une autre cause, que je devais attribuer ce malaise? je l’ignore. Mais ce que je puis dire, c’est qu’en me relevant j’oubliai bien vite et la cause et l’effet.

J’étais presque au sommet de ceüe grande échelle qui porte le nom de Cuesta de Periguani ; les flancs des rochers baignés d’humidité étaient semés de touffes de Calcéolaires, de Renoncules et de Gentianes ; le froid devenait de plus en plus vif. Enfin un dernier pas me conduisit à l’apogée.

On ne peut rien imaginer de plus frappant que le spectacle qui s’offrit alors à mes regards. J’étais à l’entrée d’une longue plaine flanquée de part et d’autre de montagnes de grès rouge (psammite) dont

A CINTI

les flancs, parfaitement verticaux et nus, s’élevaientà une hauteur de plusieurs centaines de mètres. Supérieurement, chaque masse se terminait en table.

L’arrondissement de toutes les arêtes de ces masses énormes, l'isolement debeaucoup d’entre elles, les sillons profonds et également verticaux qui les divisent, leur donnent l’apparence de gigantesques fortifications. Mais à quelle cause attribuer tous ces effets divers?— Ils marquent indubitablement le passage et l’action, longtemps prolongés, de prodigieuses masses d’eau. Si l’on considère maintenant l'horizontalité parfaite des strates dont ces montagnes de grès sont formées, et leur superposition constante aux autres roches quiconsti tuent lachaîne, roches dont l’inclinaison est souvent telle, qu’elles semblent être presque verticales, on est amené à penser que, formées postérieurement au grand soulèvement des Andes , les grès ont éprouvé les déchirements dont ils sont partout signalés, par la rupture des digues d’une mer qui se développait jadis sur toute l’étendue de la régiondes Andes Boliviennes et dont la grande Laguna de Titicaca serait le reste. On trouve de tous côtés, dans le sud de la Bolivie, les traces de l’écoulement de ces eaux. Pendant des lieues entières on rencontre des pentes de rochers dont les strates ont été taillées en biseau par l’action prolongée de courants toujours dirigés vers le même point. Sur ces surfaces déclives s’élèvent çà et là, à des hauteurs considérables, des roches usées par le frottement, ayant la forme de champi-

MO

DE VOMAfeAMBA

gnons ou de pyramides, et continues par leur base avec la roche qui constitue le plan incliné. Je ne puis mieux les comparer qu’à ces buttes en forme de colonnes, ces témoins, que ménagent les terrassiers pour attester quel est le cube de terre qu’ils ont eu à déplacer.

La vallée de Tarija, est un des points principaux de passage de ces courants qui ont dû, de là, aller balayer les Pampas de la république Argentine; aussi son bassin n’est-il autre chose qu’un immense dépôt d’alluvions. . . Mais je m’aperçois que je m’éloigne trop de la côte de Périguani, à laquelle je reviens. Lorsque mes regards se détachèrent de ce sublime panorama des ruines d’un monde, je les portai à mes pieds, où ils se reposèrent sur une délicieuse pelouse de plantes alpines qui formaient un tapis fin comme du velours. 11 y avait là des Violettes à feuilles hucaires , dont les corolles blanches étaient striées de pourpre, des Papilionacées à fleurs bleues ou lilas, des Composées sans tiges, dont les fleurs, assez comparables à des Pâquerettes géantes , étaient assises au milieu d’une rosette de feuilles radicales; j’aurais volontiers passé tout le reste de la journée étendu sur ce joli gazon. Mais craignant que mes bêtes ne s’accommodassent pas aussi facilement que moi d’un semblable pâturage, je dus me remettre en marche.

En abandonnant le point culminant ou apacliela du Périguani, je suivis, à quelque distance, la base des montagnes de grès; en me dirigeant ouest-nord-

A CINTÏ.

ouest. Il faisait un vent piquant; de nombreux torrents d’eau glaciale interceptaient le chemin, qui, de temps à autre, se contournait pour éviter un ravin. Après deux lieues de marche , nous arrivâmes à une cabane indienne construite en pierres sans ciment, et si basse qu’il était impossible de s’y tenir debout ; sa longueur n’excédait pas 3 mètres. Il s’y trouvait une porte , mais pas de fenêtres ; le toit était en chaume grossier. Pour tout ameublement j’y vis un large banc en terre recouvert de peaux de moutons , et servant de lit; quelques pierres, placées dans un coin, soutenaient un pot de terre où cuisait la soupe des habitants de ce domicile si peu somptueux. La fumée, à laquelle on n’avait ménagé aucune issue particulière, s’était attachée à chaque paille du plafond et y avait donné naissance à autant de noires stalactites; elle m’aveugla tellement, lorsque j’y entrai, et mes yeux continuèrent à souffrir si fort du contact de l’atmosphère irritante qui m’entourait, qu’au risque de geler, je préférai coucher dehors.

Nous reprîmes le lendemain notre marche par une température assez voisine de zéro. L’aspect du pays et la direction de la route restèrent à peu près les mêmes que le jour précédent, jusqu’à ce que nous eussions traversé une petite rivière affluente du rio Pilaya.

A partir de ce point, nous tournâmes de nouveau au sud-ouest, et nous atteignîmes bientôt une autre ferme, semblable, sous presque tous les rapports, à

DK POMABAMBA

celle qui nous avait reçus la veille. Une forte grêle suivie de torrents de pluie, nous obligea de nous y arrêter, quoiqu’il fût encore de bonne heure; et je profitai du temps qui nous restait pour faire tuer un petit mouton que j’achetai de mon nouvel hôte. Il me coûta 4 réaux (environ 2 fr. 50 c.).

Les plaines froides de la nature de celle dans laquelle nous cheminions depuis deux jours, portent le nom de panas. L’herbe qui les tapisse est tellement courte qu’elle ne peut servir qu’à la nourriture de certains animaux, tels que les moutons, à l’élève desquels se livrent en particulier tous les Indiens de ces régions. Mes mules se trouvèrent, comme on le pense bien, quelque peu dépaysées au milieu de ces graminées qui ne s’élevaient tout au plus que de quelques centimètres au-dessus du sol. Dans la crainte d’une désertion de leur part, je fus obligé de les tenir attachées toute la nuit, après leur avoir fait distribuer un peu de maïs.

La matinée du 1 3 se leva froide et pluvieuse, mais je n’en continuai pas moins ma marche. Nous descendions sensiblement; la végétation alpine et rase de laPuna avait disparu, pour faire place, peu à peu, à une autre végétation de l’aspect le plus singulier. Quelques arbrisseaux s’étaient d’abord montrés ; puis plus bas des arbustes d’espèces assez variées, qui tous étaient chargés de longues épines, comme pour faire envie aux myriades des Cactus qui hérissaient tous les rochers de leurs aiguillons acérés. Les uns avaient

A CINTI

le tronc tout à fait sphérique et donnaient naissance, à leur partie supérieure, à de belles fleurs roses ou d’un jaune doré; d’autres s’élevaient souvent à la hauteur de plusieurs mètres, et portaient leurs fleurs latéralement, sur un des angles dont la tige était parcourue. Il y avait de ces Cierges qui étaient complètement revêtus de longs poils blancs, ce qui, de loin, leur donnait l’apparence d’être recouverts d’une couche de neige.

Enfin, au milieu de ces végétaux curieux apparut un arbre, le seul qui se rencontre à cette élévation : c’est le Quenua ( Polylepis vulgaris). Son tronc tortueux est pourvu d’une écorce rougeâtre qui se divise à l’infini en feuillets papyracés ; il s’élève à une hauteur de 2 à 3 mètres. Les Indiens se servent de son bois, qui est blanc et tendre, pour construire les toits de leurs huttes ; ils n’en ont pas d’autre. La partie interne de l’écorce a des propriétés astringentes et peut servir à tanner. Son feuillage gris a un aspect de tristesse tout particulier.

Un objet bien intéressant pour moi fixa aussi mon attention durant cette journée : ce fut un troupeau de Llamas. C’était la première fois que je voyais cette espèce d’animaux en Amérique ; s’ils descendent quelquefois dans les régions chaudes , ce n’est que passagèrement. Leur patrie véritable est la Puna. Les Llamas que j’avais sous les yeux étaient des animaux domestiques; ils portaient chacun un sac de maïs ou de pommes da terre qui pouvait peser

114 D» POMABAMBA

environ 50 ou 60 kilos. Ce sac était chargé sur leur dos sans aucun intermédiaire, l’épaisseur de leur laine suffisant pour les garantir de toute meurtrissure. Je fus frappé de l’odeur qu’exhalaient ces animaux, et qui n’était rien moins qu’agréable. Mon muletier me dit que le Guanaco, qui ressemble de loin au Llama, était très commun sur toutes les montagnes de cette partie de la province; mais nous n’en vîmes aucun. Sa chair est plus estimée que celle de son congénère, quoiqu’elle ne soit jamais très tendre, à moins qu’on ne la prenne sur un individu encore jeune.

Les Indiens qui conduisaient le troupeau étaient, de même que ceux que j’avais rencontrés dans les estancias où j’avais passé mes deux dernières nuits, ce que l’on appelle des Indiens de la Cordillère. Leur costume est différent de celui des autres Indiens Quichuas, que j’avais vus. Ils ont, malgré le froid, les pieds tout à fait nus, excepté quand ils portent des ojotas (sandales); mais leurs jambes sont couvertes, jusque près du cou-de-pied, par deux caleçons dont l’extérieur, invariablement de couleur noirâtre, ne descend pas au-dessous du genou. Une sorte de jaquette de la même couleur, un poncho court, et un chapeau à couronne hémisphérique et à larges bords échancrés de chaque côté, complètent leur costume. La plupart de ces vêtements sont tissés par euxmêmes avec les laines indigènes dont ils choisissent de préférence les couleurs les plus sombres, comme les moins salissantes.

A CINTI

En s’approchant du rko de Gorma , auquel on arrive par un ravin très pittoresque , la route change encore de direction pour plonger directement vers le sud. Elle quitte ensuite ce cours d’eau pour traverser une région aride , où les roches schisteuses percent presque partout le sol ,fet défient toute autre végétation que celle des Cactus et de deux ou trois arbrisseaux épineux. Mais plus loin , la pierre se recouvre d’un peu de terre, et l’on voit apparaître avec satisfaction un charmant petit arbre du groupe des Mimosas , dont le tronc court est couronné par une large cime verte de l’aspect le plus égayant. Après avoir cheminé pendant quelque temps dans la forêt naine formée par l’accumulation de ces végétaux élégants, j’atteignis une petite ferme appelée Andamarque. La lassitude de mesanimauxm’obligeade m’y arrêter, quoique j’eusse voulu faire encore quelques lieues, afin de gagner le lendemain la ville de Cinti, qui n’était plus éloignée que de dix à onze lieues. Il ne s’y trouvait aucune trace de pâturage, mais nous y suppléâmes par une abondante provision de paille et de grain d’orge. Cette céréale forme, avec la luzerne ou atfaifa , que l’on cultive abondamment un peu plus bas, la nourriture des mules et des chevaux de toutes les parties tempérées de l’Amérique occidentale.

Le 14, je gagnai le village de Taquaquira, que quatre lieues séparent de Cinti. Le sol avait continué à se montrer tristement aride. De quelquecôté que l’on

DE POMABAMBÀ

portât la vue, on rencontrait les traces du bouleversement puissant auquel a été soumise cette partie du globe. Là encore apparurent pendant un trajet considérable de vastes dépôts de grès rouges aux flancs nus et perpendiculaires , dont les strates horizontales reposaient immédiatement sur les strates presque verticales des schistes. Ces derniers constituent, en quelques points, le fond d’immenses canaux dirigés du nord au sud,etdont les grès ou psammites forment les berges. Quelques bancs de calcaire bleuâtre se montrèrent aussi pendant la journée, superposés aux grès rouges, et alternant avec des couches de graviers de différentes couleurs, et plus ou moins concrets.

Les plantes les plus remarquables étaient encore des Cactus, surtout des Cierges. Ces végétaux sont si nombreux dans quelques endroits, qu’ils forment de véritables taillis, dans lesquels on ne manœuvre pas tout à fait sans danger. J’en recueillis une espèce dont les rameaux pouvaient avoir l'épaisseur de la cuisse, et portaient, sur leurs angles, des fleurs blanches qui avaient plus de 2 décimètres de longueur.

Le 15, à neuf heures du matin, je partis de Taquaquira en y laissant le pauvre mulet qui s’était blessé dans une chute sur les bords du Caravallo. Dans l’impossibilité où je m’étais trouvé de le remplacer par un autre animal, il avait continué, tant bien que mal, à porter sa charge; mais ses forces diminuèrent de jour en jour. Il se coucha sur la

A CINTI. 117

route, à une portée de fusil de Taquaquira, et ne se releva plus.

En allant de Taquaquira à Cinti, on suit constamment les bords de la rivière de Cinti, qui coule dans le fond d’un ravin profond, aux bords duquel on voit l’écorce du globe à nu sur une immense épaisseur. Le chemin, quoique assez bon, ne laissait pas que d’être extrêmement pierreux , surtout dans les points où il se trouvait taillé aux dépens de la muraille même du ravin. Ma mule, dont les pieds étaient devenus très sensibles par l’amincissement de ses sabots, finit par se refuser à me porter, et je fus obligé, enfin, d’aller à pied. Cela me permit, au reste, de donner plus d’attention aux approches de la ville, et elles en sont réellement très dignes.

Les bords de la rivière sont presque partout occupés par les haciendas des Cintenos, qui, à force de soins, ont réussi à remplacer la nudité première de leur sol par une suite de vergers dont la verdure éclatante forme un charmant contraste avec la couleur rouge et terne des précipices qui les encadrent.

On peut imaginer le plaisir que j’éprouvais à revoir, dans ces jolies oasis, la plupart des arbres fruitiers de l’Europe. La vigne surtout y croissait abondamment. On tire de son fruit un vin excellent, le meilleur peut-être de tous les vins d’Amérique. Le pommier et le poirier s’y trouvaient à côté du pêcher, et sous ces arbres s’étendaient de grandes plates-bandes de fraisiers en plein rapport. Plus loin c’étaient des

118 DE POMABAMBA A CINT1.

figuiers ou des pruniers, et le sol disparaissait sous les grandes feuilles des melons. De petits champs de luzerne, aux fleurs violettes, se montraient aussi çà et là , à côté de semis de maïs et de plantations de Tu nas , dont les Cintenos sont particulièrement friands ; enfin , je remarquai encore sur ma route un assez grand nombre d'arbres d’une espèce qui m’était moins familière , quoiqu’elle soit assez fréquemment cultivée dans le midi de l’Europe : je veux parler du Molle ( Schinus Molle), qui est indigène de cette région de l’Amérique , ainsi que du Chili et da la république Argentine. Cet arbre a le port de l’Acacia , mais le feuillage en est plus léger encore ; ses rameaux sont [un peu tombants. Il porte de petites grappes de fruits roses , de l’effet le plus agréable. Son bois est rougeâtre et assez mou.

Mes yeux restaient attachés avec tant de plaisir sur ces sites enchanteurs , que je me trouvai à l’entrée de la ville presque sans m’en douter. Le chemin qui longe la rive gauche de la rivière , en quittant Taquaquira, passe, plus loin, sur son bord droit, à quelques portées de fusil d’une hacienda nommée Sarcarca. Il continue ensuite à se diriger directement au sud, et traverse, à une lieue de la ville, le petit village de la Torre, où je ne m’arrêtai pas.

Page 1