‹ Voyage dans le sud de la BolivieChapitre 11 sur 84 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

SÉJOUR A CINTl.

N’ayant aucune lettre de recommandation pour qui que ce fût à Cinti, je me fis indiquer la maison du gouverneur Carmona, que je trouvai occupé à dîner; et je m’acquittai si bien de ma présentation, qu’il me retint chez lui toute la soirée, et m’engagea à revenir tous les jours le voir à la même heure : proposition que j’acceptai d’autant plus volontiers que sa table était excellente. En même temps, il me fit préparer un logement dans le voisinage, et y fit conduire mon bagage et mes animaux.

L’absence totale de pâturages dans les environs m’obligeait de garder ces derniers avec moi. Toutes les maisons sont pourvues, à cette fin, et à plusieurs autres qu’il est superflu de mentionner, d’une cour bien fermée que l’on nomme corrai. J’y faisais porter tous les jours quelques bottes d’alfalfa, et chaque animal avait en sus , matin et soir, une ration de maïs.

Je reçus le lendemain la visite du gouverneur, qui me présenta à quelques autres habitants de la ville avec lesquels je fus ravi de faire connaissance. Parmi ceux-ci se trouvaient plusieurs réfugiés Argentinos , hommes d’instruction qui formaient une espèce de

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petite cour autour du colonel Carmona, originaire, je crois, du même pays qu’eux. Je trouvai enfin un Français, appelé Perucas, établi en ces lieux. Je me plais à consigner son nom dans une de ces pages, à cause des nombreux petits services qu’il me rendit durant le trop court séjour que je fis à Cinti. L’état qu’il exerçait était celui de menuisier et de mécanicien ; mais il était aussi tonnelier, et je ne sais s’il n’avait pas également été cuisinier. Il demeurait un peu en dehors de la ville, dansun faubourg appelé San-Francisco. On y arrivait en traversant un petit ravin ordinairement à sec, et que l’on franchissait très facilement en posant les pieds sur quelques pierres, mais qui se remplissait d’eau après une pluie un peu forte, et devenait un obstacle réel à la circulation. Quand cela avait lieu, on disait, en employant une figure, que le ravin (la quebrada) était arrivé ( liabia llegado).

De ce même faubourg de San-Francisco, on jouit d’une vue complète de la singulière situation dans laquelle se trouve nichée la ville de Cinti : position si remarquable, que, de quelque côté que la vue se dirige , elle est arrêtée par une de ces murailles géantes de grès rouge à strates horizontales dont j’ai déjà si souvent parlé , et dont je parlerai probablement encore , car elles donnent à cette partie de la Bolivie un cachet tout particulier. Mais à Cinti elles s’élèvent si brusquement de leur base, et entourent si complètement Faire assez étroite où se trouve construite la ville, elles paraissent tellement surplomber

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celle-ci dans quelques points , que leur ensemble forme un des coups d’œil les plus frappants que j’aie jamais aperçus.

La ville de Cinti n’a rien de remarquable en ellemême; ses maisons, dont la plupart ne sont composées que d’un rez-de-chaussée, sont construites en adobes, comme presque toutes les maisons de cette partie de l’ Amérique, et elles sont blanchies à la chaux.

La demeure du gouverneur est située sur un des côtés d’une assez belle place, au centre de laquelle on a placé, sur une petite colonne, un cadran solaire; mais son principal ornement est un magnifique Molle qui ombrage une fontaine.

Après l’indépendance, en même temps que l’on changea les noms de plusieurs autres villes de la Bolivie , pour leur donner ceux des libérateurs , on substitua au nom de Cinti celui de Camargo , en l’honneur d’un chef de gxierrilleros ; mais la nouvelle désignation ne se trouve guère que sur quelques actes où elle est obligatoire, et il n’est pas improbable que l’ancien nom, que l’on rencontre seul dans la bouche des habitants , ne reprenne un jour tout à fait le dessus. On semble aussi peu accoutumé à appeler Cinti, Camargo, qu’à appeler la capitale de la république, Sucre, nom qui est cependant considéré aujourd’hui comme le seul vrai.

Du côté du beau sexe , Cinti a beaucoup de rapports avec Santa-Cruz de la Sierra. On y rencontre

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le même naturel , le même abandon , la même bienvenue ( carino ) envers les étrangers , enfin le même amour du plaisir. Il ne se passa guère de nuit , pendant mon séjour, qu’il n’v eût dans une des maisons de la ville quelque soirée où l’on se réunissait pour danser ou pour jouer aux jeux innocents. Dans le jour c’était des visites à une des nombreuses haciendas des environs , où Y on se donnait rendez-vous pour manger des fraises. On m’invita à faire partie de plusieurs de ces excursions, et j’eus occasion de voir comment étaient traités les arbres fruitiers qui font la principale richesse du pays. Je me contenterai de dire à ce sujet que, quoique ces cultures soient con duites avec soin , elles sont cependant bien loin de celles du même genre que l’on possède en Europe. Un fait qui m’a surtout frappé est le peu d’empressement que l’on met dans ce pays à chercher à obtenir des variétés plus parfaites, ou même, tout simplement, des variétés. C’est partout la même poire, la même fraise, la même pomme, la même prune que l’on rencontre. Les fraises que j’ai mangées à Cinti étaient assez bonnes, les pêches l’étaient bien moins. Le raisin n’était pas encore mûr, et l’on se plaignait que, dans plusieurs parties de la quebrada , la grêle lui eût fait beaucoup de tort. J’ai déjà eu occasion de citer les tunas, fruits du Cactus qui porte, à cause de la forme particulière de ses rameaux, le nom de Raquette. Je n’ai vu aucune ville où ce produit fût tenu en aussi grande estime qu’à Cinti; j’ai connu plu-

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sieurs Cintenos qui, tous les matins, en se levant, consommaient une douzaine et même deux douzaines de ces fruits. Un de mes patients m’en envoya un jour un panier dont je crus pouvoir user tout comme unCinteno; mais j’eus lieu de regret ter ma gourmandise, et, en voyant avec quelle intensité agissaient sur moi ses vertus rafraîchissantes , je me vis obligé de m’en priver complètement. Il faut peler la tuna avec soin avant de la manger, et ne la manier jusquelà que du bout des doigts ; sans cette précaution, les innombrables petits poils qui hérissent les cicatrices ou les noeuds dont sa surface est parsemée pénètrent dans la peau et occasionnent une démangeaison des plus désagréables. Sa saveur est celle d’une poire fondante. On emploie, dans quelques contrées, le mucilage abondant que renferment les tiges de la Raquette, en guise de colle. A ce titre on le mêle souvent au lait de chaux avec lequel on blanchit les maisons. Dans quelques endroits les femmes s’en servent pour se lisser les cheveux.

Les renseignements que j’ai pu recueillir sur la population de Cinti la portaient à environ onze cents âmes, y compris ses haciendas ; la ville elle-même ne paraît pas en renfermer plus de cinq cents. La province entière contenait, à ce que m’assura le gouverneur, un peu moins de quarante mille habitants, dont six mille Indiens. Cette population était répartie entre les divers cantons de la manière suivante : San -Lucas comptait sept mille cent habitants ,

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Àichilla, trois mille; Santa-Elena, cinq mille deux cents ; Loma, trois mille ; Livilivi, mille cinq cents ; Camataqui, six mille; Colpa, deux mille huit cents, et Camargo, onze mille deux cent cinquante et un.

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