‹ Voyage dans le sud de la BolivieChapitre 9 sur 84 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SÉJOUR A POMABAMBA.

Les maisons de la capitale de Tomina sont assez bien alignées, et leurs toits sont en tuiles comme ceux de Sauces ; elle a sur cette ville l’avantage d’avoir plusieurs de ses rues pavées.

Je m’étais aperçu, en entrant, qu’il y avait un mouvement considérable dans les rues et dans les habitations ; mais ayant hâte d’arriver, afin de préparer un logement pour ma troupe, je n’y avais pas porté mon attention d’une manière spéciale. En atteignant la maison du corrégidor, j’appris enfin la raison des cris de joie que j’avais entendus éclater autour de moi. On fêtait la nouvelle année; nous étions au 1er janvier 1846. Ayant appris que le corrégidor prenait de la chicha chez le juge de paix, je lui envoyai la lettre dont je m’étais muni pour lui, et il me fit conduire dans une espèce de grange que je fus obligé de balayer moi-même, avant d’oser y faire placer mes effets (1).

Je profitai ensuite de quelques rayons de soleil pour

(1) Le premier magistrat de Pomabamba était sans doute un peu pris de chicha , lorsqu’il lut la lettre que m’avait donnée pour

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étendre et faire sécher une partie de ma cargaison, qui s’était mouillée au pied du Curi. Les habitants, croyant que c’étaient des objets que je mettais en vente, s’assemblèrent aussitôt, et quoique je n’eusse pas de peine à les convaincre de ce qu’il en était, le cercle de curieux qui s’était formé autour de mon domicile persista jusqu’à la nuit. J’eus le sommeil troublé par des myriades de puces qui avaient pris naissance dans les immondices qui couvraient le sol de ma chambre.

Les réjouissances continuèrent pendant toute la

lui son confrère de Sauces. S’il eût eu toute sa raison, je pense qu’il se fût empressé de faire loger dans la plus belle maison de la ville un personnage recommandé comme je l’étais ce jour-là. Qu’on en juge plutôt. Voici la copie de la pièce dont j’avais été porteur, et que mon envoyé, je ne sais pour quelle raison, me rapporta :

S'- Correg' Dn Genaro Alba.

Sauces Dice 29 de 1845.

'c Mi digno companero ,

» Con motivo de la marcha por esa carrera del Sor D. D. Hugo » Weddell me hapedido recomendacion à V. afin de que se le facilite » su paso de ese su canton adelante por su ruta , segun se lo pedira, » y usando de la fdanlropia con que devemos manejarnos , lo hago » en obsequio de nuestro dever encareciendome de mi parle pa qe se » le proporcione mosos y animales , y cuanto necesite de ese Corre- » gimt0 que asi lo eccije la comicion alta que obtiene este gran » hombre , que otro tanto le hernos despedido con tal que no se » demore.

» Con esta ocacion me suscrivo de V. su comp0 y servidor.

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journée du 2. — Je reçus la visite des principaux personnages de Tendroit. — Le corrégidor lui-même s’arracha pour quelques moments de la fête, et vint me tenir compagnie. En s’en allant, il voulut absolument que je l’accompagnasse chez son ami le juge de paix, où, bon gré, mal gré, il me fallut avaler un grand verre de chicha. La compagnie était dans un état d’animation qui frisait singulièrement l’ivresse. Cependant elle n’en continuait pas moins à vider à tout moment de nouvelles cruches du liquide chéri.

Dans le fond de la salle il y avait une sorte d’autel orné de branches fanées, sur lequel était un petit lit de 4 à 5 décimètres de longueur, garni d’oreillers et de morceaux de mousseline ; une grosse poupée, dont on ne voyait que la figure rose qui souriait au public, y était ensevelie : c’était l’enfant Jésus. Tout autour du petit lit il y avait d’autres poupées qui représentaient la sainte Vierge, saint Joseph, les Mages, des bergers, etc.; puis on y voyait des figures d’oiseaux et de divers animaux et surtout de Hamas; des fruits, des bonbons, au milieu desquels plusieurs assiettées de froment germé faisaient un assez drôle d’effet. Tout cela formait ce que l’on appelle un nascimiento.

On retrouve partout, dans l’Amérique espagnole, l’usage de célébrer la Noël par des compositions de ce genre ; quelques personnes y déploient un luxe vraiment remarquable. On ne saurait se figurer le nombre de bijoux, de cristaux, de statuettes ,

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de porcelaines et autres choses que l'on y entasse. L’exposition qui en est faite dure une dizaine de jours, pendant lesquels tous les amis de la maison, et même des personnes étrangères, viennent la visiter. Quand arrive le jour des Rois, la chambre du nascimiento est fermée, et les objets précieux sont renfermés, pour reparaître de la même façon une autre année.

Mais rentrons dans la salle de bal du juge de paix de Pomabamba, où l’on m’avait fait prendre un siège. Les danses, interrompues au moment de mon arrivée, avaient repris de plus belle, et j’eus la plus grande peine du monde à conserver mon sérieux, lorsque je vis chaque membre de la société fournir tour à tour un pas de danse devant le petit lit dont il a été question plus haut. Ce fut bien pis lorsque, pour fêter l’hôte du corrégidor , ils eurent la fantaisie de reproduire leurs grotesques attitudes devant moi. Pour le coup je n’v tins plus ; il vint un moment que je partis d’un si grand éclat de rire, que la Pomabambina dont c’était le tour de poser en mon honneur s’arrêta tout court ; mais prenant l’amusement qu’elle me causait pour une naïve admiration, elle cessa d’être déconcertée, et mena la ligure jusqu’au bout. Je dois dire que le costume était aussi pour quelque chose dans l’hilarité que produisaient chez moi les danseuses de Pomabamba. Il y avait quelques unes de ces dernières dont le diamètre normal était presque triplé par le grand nombre de j u-

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pons qu’elles s’étaient suspendus aux hanches. Ces vêtements étant d’une étoffe de laine très épaisse, on peut aisément imaginer l’effet qu’ils produisaient. Ou m’a assuré, mais je ne certifierai pas l’exactitude du fait,quele rang occupé par une femme, à Pomabamba, est en raison du nombre de ses jupons. En tout cas, il est bien certain que les Pomabambinas croiraient déroger, si elles se mettaient le même nombre de jupons que les femmes des autres parties du monde (1).

Le couvre-chef des Pomabambinos est semblable à celui que j’ai décrit en parlant des Sausenos ; on le fait souvent de cuir noirâtre; ses rebords sont de bois, ce qui lui donne un poids considérable: il porte le nom de montera. Son usage est bien plus généralement répandu dans ce canton que dans la province voisine d’Azero.

Si je n’ai pas encore parlé de*la chaussure des classes inférieures des habitants de cette région, c’est qu’elles n’en ont aucune. Les autres classes portent des souliers; mais il n’y a guère que le gouverneur,

(1) Je connais une ville, au Pérou, où les Indiennes s’habillent un peu comme les Indo-Espagnoles de la capitale de Tomina. On les appelle siele-polleras (les sept-jupons). Les autres habitants de cette ville prétendent que les Indiennes ajoutent, tous les ans, un jupon neuf par-dessus ceux qu’elles portent déjà, et n’ôlent les autres que lorsqu’ils tombent de vétusté. De sorte qu’il y aurait des femmes soigneuses dont Page pourrait s’estimer approximativement par le nombre de jupes qu’elles portent à la fois sur le corps.

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le curé et quelques autres notabilités qui aientdes bas. Lorsque les Indiens sont en voyage, ils portent souvent une espèce de sandale de cuir de bœuf non tanné, maintenue aux pieds par un système de liens faits avec la même matière : ce sont des ojotas.

Je ne sais combien de temps je serais resté à admirer la grâce des danseurs du juge de paix, si rien n’eût troublé mon état de contemplation. Mais comme il me sembla que le verre de cliicha que j’avais pris commençait à réagir sur moi d’une manière fâcheuse, je prétextai un malaise et je regagnai mon logis.

Le temps s’étant maintenu beau pendant les jours suivants, je commençais à espérer que je pourrais passer le Pilcomayo sans danger ; mais les difficultés que j’avais rencontrées partout ailleurs, pour trouver un muletier et un guide, se reproduisirent; et le corrégidor ne m’aidait, comme d’habitude, que de promesses. Au reste, c’était encore le Pilcomayo qui était la cause principale de la peine que j’éprouvais. Dans la saison des pluies, cette rivière inspire aux gens du pays une peur extrême: et, s’ils refusaient de m’accompagner à Cinti, qui n’est guère qu’à quarante lieues de Pomabamba , c’est parce qu’ils craignaient qu’à leur retour le passage du fleuve ne fut plus libre. Si cela arrivait, ils seraient obligés de faire un détour de soixante à quatre-vingts lieues pour ne pas rester séparés de leur famille pendant plusieurs mois. Quant à mes animaux, ils étaient dans l’état le plus pitoyable; et, pour comble de mal-

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heur, je n’en trouvai aucun à louer dans toute la ville. Il fallut me résignera leur donner encore quelques jours de repos et à tenter la fortune avec les moyens que j’aurais à ma disposition.

J’ai déjà dit que Pomabainba était plus grand que Sauces ; sa population est estimée à sept cents âmes, y compris les habitations voisines.

La hauteur de cette ville au-dessus du niveau de la mer est d’environ 2,600 mètres, et la température moyenne de l’année y est, à peu de chose près , de 14 degrés centigrades. C’est la région du froment que je voyais vivant pour la première fois depuis mon départ de France. J’avais, il est vrai, mangé du pain dans plusieurs parties du Brésil, et notamment à Rio; mais la farine dont il était fait venait des États- Unis. Elle y revient à meilleur compte que si on la tirait des parties de l’empire où le blé est cultivé, telles que quelques points de la province des Mines, les provinces de San-Paulo, de Rio-Grande, etc. La farine que l’on consomme à Santa-Cruz vient des districts tempérés de la Cordillère. Le pain de Pomabamba me parut être tout aussi bon que celui de Paris ; mais il coûte plus du double. Les pommes de terre y prospèrent également, mais toutes celles que j’y ai vues sont très petites. La pauvreté du sol et le peu de soin que l’on donne au labeur suffisent pour expliquer ces résultats. Je ferai remarquer ici que la charrue dont on se sert presque universellement dans les ci-devant colonies espagnoles de l’Amérique

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ne diffère nullement de celle dont se servaient nos premiers pères. Elle consiste en un grand crochet de bois garni d’une pointe de fer, et rien de plus. Ce sont des bœufs que Ton y attèle.

Les produits dont il vient d’être question suffisent tout au plus à la consommation intérieure. Il en est un autre dont les habitants font un commerce considérable ; je veux parler des fromages. Ils ont une renommée assez grande , même en dehors de la Bolivie, où on les exporte quelquefois. Leur volume est plus considérable que celui d’aucun de ceux qui se fabriquent en France; mais, par leur goût, ils se rapprochent de quelques fromages crémeux de ce pays.

Enfin, dans les montagnes des environs, on rencontre plusieurs riches mines de cuivre et de plomb; mais elles n’ont encore été l’objet d’aucune exploitation sérieuse.

La langue parlée à Pomabamba est le quichua , bien plutôt que l’Espagnol; cependant presque tous les habitants, qui sont la plupart des métis ( choios ), parlent aussi cette dernière langue. LesChiriguanos n'y sont pas habituellement en grand nombre ; mais ils y viennent fréquemment en visite, et beaucoup d’entre eux parlent aussi quichua.

Une famille considérable de cette nation s’établit, le lendemain de mon arrivée, sous un hangar à côté de mon habitation.

Lorsque le soleil venait frapper de mon côté, je

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sortais mes paquets de plantes, et je les appuyais contre le mur, afin qu’ils séchassent plus promptement; pour les surveiller je me mettais à côté d’eux, et mon attention se fixait naturellement sur les Chiriguanos mes voisins , que j’eus ainsi plusieurs jours sous les yeux. Ils étaient constamment assis par terre, et tous avaient la même occupation. Ils prenaient de la farine de maïs dans une calebasse qui était à leur droite, la portaient à leur bouche, l’y laissaient séjourner quelque temps en la triturant entre les mâchoires, puis la rendaient, en état de liquéfaction, dans une autre calebasse qui se trouvait à leur gauche.

Plusieurs femmes, parmiles moinsâgées de cette société, s’étaient avisées, pour ne pas perdre leur temps, d’un singulier cumul (j’ose à peine rappeler ces souvenirs) : elles étaient accroupies, l une devant l’autre, de manière à former une sorte de chapelet, et chacune cherchait des yeux et des doigts, dans la chevelure flottante de sa voisine, certains petits insectes dont il est bien inutile de dire le nom. Mais ce qui est à peine croyable, c’est qu’elles employassent, en ce moment, pour les détruire, le même moyen que les singes.

Mon hôtesse me dit qu’elle avait fait venir cette famille chez elle pour l’aider à confectionner une forte partie de chicha qu’elle avait été chargée de préparer pour quelqu’un de la ville. J’appris d’elle, mais je n’eus pas lieu de vérifier le fait, que les Chiriguanos de cette province étaient soumis à un tri-

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but annuel, comme les habitants de Chiquitos, les Quichuas, et les Àymaras.

Le 7 décembre, je réussis enfin à trouver un muletier pour m’accompagner jusqu’à Cinti, capitale de la province voisine, et je lui adjoignis un Indien comme aide. Je partis de Pomabamba le lendemain dans l'après-midi.

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