CHAPITRE IX
DE CINTI A TARIJA.
J'avais été reçu avec tant de bienveillance dans la jolie ville de Cinti, que l’idée de m'en séparer me faisait de la peine ; on me conseillait partout d’ajourner mon départ jusqu'après le carnaval, pour lequel on faisait déjà des préparatifs : j’hésitais; mais le désir d’arriver à Tarija l'emporta; et, le 26 janvier, ayant réussi à louer deux animaux supplémentaires, je me mis en route, sans que mes amis se doutassent que j’eusse seulement eu l’idée d’une semblable détermination. Je n’allai pas loin. A deux lieues de Cinti, sur la rive droite du rio Chicomayo (1), se trouve une vaste hacienda appelée la Palca-Chica; le ministre d’État , José Santos Cabrera, qui en était propriétaire , m’avait invité, quelques jours auparavant, à mettre pied à terre chez lui en passant, et, autant par curiosité que pour avoir le plaisir de converser quelques minutes avec lui, j’entrai dans la cour de l’établissement. Mais là on usa envers moi de tant d’aimables prévenances, qu’il n’y eut plus à songer à me remettre en route avant le lendemain.
(1) C’est la continuation du rio de Cinti.
DE CINTI
La journée se passa en effet en promenades dans le ' verger et dans les environs, à visiter les canaux d’irrb gation, etc. L'intérieur des bâtiments méritait également d’être vu. Ces constructions avaient été établies sur un plan de magnificence peu commune en Bolivie; mais élevées, par malheur, sur un sol mal assis, les murs bâillaient dans plus d’un endroit, et il arrivera sans doute un jour qu’ils s’écrouleront. Les décorations intérieures ont été bien maltraitées par le temps; mais elles ont dû être très belles. Les lambris et les plafonds de plusieurs chambres étaient couverts de peintures et de dorures qui n’auraient pas défiguré un château de France.
Le rio Chicomayo (1) ou de la Palca Chica, dont j’avais suivi la rive droite dès ma sortie de Cinti, se jette, à une portée de canon de l’hacienda où j’avais passé la nuit, dans le rio de la Palca-Grande. Comme il n’avait pas plu depuis quelques jours , je traversai celui-ci sans trop de difficulté , en laissant à ma droite une autre belle hacienda connue sous le nom de la Palca-Grande, à cause de sa position sur la rivière qui est ainsi désignée. J’abandonnai dès lors le ravin encaissé au fond duquel j’avais marché le jour précédent, et je suivis, en inclinant légèrement à l’est , la base d’une petite cordillère , sur un sol
(1) Mayo signifie rivière , en quichua ; c’est pour cela que l’on rencontre en Bolivie et au Pérou tant de cours d’eau dont les noms ont cette même désinence.
A TARIJA.
légèrement ondulé , jusqu’à Camataqui , village de deux à trois cents âmes, et à cinq lieues de distance de Cinti. Le rio de la Palca-Grande se réunit au rio de San-Juan, à six lieues à l’est de ce point, pour former le rio Pilaya , bras principal du Pilcomayo.
Le 28, je continuai à garder en vue la petite chaîne que j’avais côtoyée à l’est le jour précédent. Ses flancs verticaux laissaient paraître les strates de grès qui la constituent, et toujours avec cette même couleur rouge qui les rend si reconnaissables. Le chemin , dont la direction continuait à être le même, se trouvait tracé dans une pampa presque unie, couverte, en quelques parties, de charmants petits taillis formés par un arbuste à fleurs jaunes appelé Jarilla ( Larrea divaricata). Les habitants vantent beaucoup ses propriétés médicinales. En m’approchant de San- Juan, village qui est situé sur une éminence, je longeai, à une certaine distance, la rivière de San-Juan qui coule au nord à l’encontre du rio de la Palca. La plaine devint ici plus humide, et paraissait avoir été inondée dans quelques points. L’élégant Molle s’y montrait fréquemment.
Grâce à une lettre de recommandation de don José Santos, je trouvai sans peine un logement pour la nuit, et je passai de bonne heure, le 29, la rivière qui coule au pied du village. Elle était, par bonheur, presque à sec. Ce cours d’eau forme la limite du département de Tarija en le séparant de celui de Chuquisaca. Après avoir traversé cette rivière, la route
l)K CINTI
veau de la Puna. La descente s’opère par trois vastes gradins dont l’ensemble constitue ce que l’on appelle laCuesta de Calama. C’était , sans contredit , un des plus mauvais chemins que j’eusse vus, quoique bien plus uni que cehii de la Cuesta de Uli-Uli.
Arrivé au pied de la montagne, je côtoyai pendant deux lieues un petit bras du rio de Tarija, qui coulait vers l’est, et j’arrivai de bonne heure encore au village de San-Lorenzo, qui est à trois lieues de la capitale. Je me décidai à m’y arrêter pour ne pas être obligé de faire mon entrée pendant la nuit. Le corrégidor, auquel je m’étais adressé pour un logement, m’offrit une chambre dans sa maison, avec une complaisance dont je lui sus beaucoup de gré.
Le lendemain, 1er février, le jour se leva magnifi que, et je me mis en route avec une satisfaction peu commune, pour accomplir la dernière fraction de ma longue tâche. Le rio de Tarija, que je côtoyais, coulait directement vers le sud, au milieu d’une large piaine encaissée à l’ouest par la cordillère d’Iscaiachi, et, à Lest, par une autre chaîne de moindre élévation.
Ainsi limitée, cette vallée a l’aspect d’un immense canal ; et telle était indubitablement autrefois sa destination. Les rochers arrondis qui sèment sa surface, et qui s’élèvent, dans quelques points, à une assez grande hauteur au-dessus du sol, attestent évidemment qu'elle a été parcourue par des courants bien autrement puissants que ceux qui sillonnent aujour-
A TARI JA
d’hui son sol. Ces apparences étaient cependant dissimulées, dans la plus grande partie de son étendue, par de superbes champs de mais, qu’on était presque étonné de voir dans cette plaine caillouteuse. Aux approches de la ville, la nature diluviale du koi devient plus évidente. Le terrain y est coupé dans toutes les directions par des tranchées proiondes qui s'entrecroisent de mille manières, en formant de véritables labyrinthes, et iaissent souvent isolées au milieu d’elles de grandes buttes de terre, des formes les plus fantastiques. Or la plus simple inspection d’une de ces buttes, ou des parois d’un de ces ravins, démontre que le sol de la vallée de Tarija est formé, jusqu’à une profondeur très considérable, d’une immense couche de limon, dont i’origine a éié due, tantôt à une eau tranquille, et tantôt a un courant rapide, comme semblent le prouver les strates de cailloux roulés qui s’intercalent ça et là au sein de la masse boueuse.