‹ Voyage dans le sud de la BolivieChapitre 28 sur 84 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

TARI J A (Suite).

J’étais établi depuis quelques jours chez le docteur Cainzo, dont je ne quittais guère la maison que pour aller prendre mes repas chez Dona Pancha, quand arriva le général O’Conor. Ce ne fut pas sans émotion que je pris la main que m’offrait ce vétéran, sorti de l’école du grand Bolivar. Je fus touché d’apprendre qu’averti par une lettre de Santa-Cruz que je projetais de traverser le Pilcomayo au voisinage de San-Luis, il m’y avait attendu plus d’un mois dans une ferme qu’il y possédait. Il n’avait quitté son poste que lorsqu’il y avait été obligé par les pluies, dont la venue coupe lés communications avec la ville durant une partie de l’année.

Les sentiments affectueux que me témoigna lé général O’Conor ne se démentirent jamais. Tel je le vis le jour de notre première rencontre , tel je le trouvai toujours : un des hommes les plus intelligents, les plus loyaux et les plus désintéressés que j’aie connus.

On s’étonnera sans doute qu’un personnage semblable se trouvât pour ainsi dire enterré dans le fond d’uné province bolivienne, lorsqu’il pouvait peut-être encore jouer un rôle considérable. Pour le faire

TA nu A.

comprendre, il faudrait entrer dans des détails qui ne peuvent trouver place ici.

Je me contenterai de dire en quelques mots comment il lui arriva d’aborder ce canton retiré de l’Amérique.

Françis Burdett O’Conor appartient à une des meilleures familles de l’Irlande, dont il eut le malheur d’être l’enfant cadet. Son père avait, à ce qu’il paraît, des opinions politiques très avancées, et il se trouva, par cette raison, l’objet de poursuites assez vives de la part du gouvernement : il passa une partie de sa vie en prison.

Roderick, le fils aîné, après avoir hérité des biens de ses pères, fréta un navire qu’il remplit de colons, et alla chercher dans la terre de Diemen une patrie plus conforme à ses goûts.

Feargus, son autre frère, est trop connu de tout le monde pour qu’il soit nécessaire d’en parler; il est devenu un des principaux chefs des Chartistes du Royaume-Uni.

L’enfance du jeune Francis se passa à chasser des renards et à faire de temps à autre des escapades hors la maison paternelle. Cette habitude lui valut l’animadversion de l’auteur de ses jours, qui cependant le faisait ordinairement poursuivre et ramener au logis. Il m’a souvent raconté comment il avait été la cause innocente de la destruction du château de ses ancêtres. Il fondait un jour du plomb pour en mouler des balles , lorsqu’on l’appela pour dîner.

TAHU A.

Pendant l’absence qu’il lit, quelques charbons échappés du réchaud mirent le feu au vieil édifice, et les flammes s’étendirent avec une telle rapidité qu’il devint impossible de les maîtriser.

Après la mort de son père, il demeura quelque temps avec son frère, qu’il aida à liquider ses biens .Le soulèvementdelaCoIombieeut lieu sur ces entrefaites, et l’on vit commencer cette longue guerre qui devait amener enfin l’indépendance de toute la terre ferme de l’Amérique espagnole. L’occasion lui parut bonne pour se faire dans le monde une position honorable. Il consulta à ce sujet son parrain, sir Francis Burdett, et obtint avec son assistance le grade de lieutenant-colonel, dans la troupe qui venait de se former, sous le nom de Légion Irlandaise, pour aller au secours du Libérateur.

Embarqué alors avec seize cents de ses compatriotes, il abandonna l’Europe, etarrivapeu de temps après à l’île de Margarita, sur les côtes de la Colombie. Mais ce ne fut qu’après de nombreuses vicissitudes de fortune, et après avoir lutté longtemps contre la faim et la maladie, que cette troupe, réduite de plus des trois quarts avant même d’avoir combattu, se réunit à l’armée libératrice. Sur les plages sanglantes de Rio-Hacha, de San la-Mar ta et de Carthagène, O’Conor vit périr jusqu’au dernier homme de son régiment. Lui seul vécut pour voir l’accomplissement de l’œuvre de l’indépendance. Envoyé à Panama pour lever des troupes, il s’embarqua delà pour le

Y\ RIJA.

comprendre, il faudrait entrer dans des détails cjm ne peuvent trouver place ici.

Je me contenterai de dire en quelques mots comment il lui arriva d’aborder ce canton retiré de l’Amérique.

Françis Burdett O’Conor appartient à une des meilleures familles de l’Irlande, dont il eut le malheur d’être l’enfant cadet. Son père avait, à ce qu’il paraît, des opinions politiques très avancées, et il se trouva, par cette raison, l’objet de poursuites assez vives de la part du gouvernement : il passa une partie de sa vie en prison.

Roderick, le fils aîné, après avoir hérité des biens de ses pères, fréta un navire qu’il remplit de colons, et alla chercher dans la terre de Diemen une patrie plus conforme à ses goûts.

Feargus, son autre frère, est trop connu de tout le monde pour qu’il soit nécessaire d’en parler; il est devenu un des principaux chefs des Chartistes du Royaume-Uni.

L’enfance du jeune Francis se passa à chasser des renards et à faire de temps à autre des escapades hors la maison paternelle. Cette habitude lui valut l’animadversion de l’auteur de ses jours, qui cependant le faisait ordinairement poursuivre et ramener au logis. Il m’a souvent raconté comment il avait été la cause innocente de la destruction du château de ses ancêtres. Il fondait un jour du plomb pour en mouler des balles , lorsqu’on l’appela pour dîner.

TAUIJA.

Pendant l’absence qu’il lit, quelques charbons échappés du réchaud mirent le feu au vieil édifice, et les flammes s’étendirent avec une telle rapidité qu’il devint impossible de les maîtriser.

Après la mort de son père, il demeura quelque temps avec son frère, qu’il aida à liquider ses biens .Le soulèvement de la Colombie eut lieu sur ces entrefaites, et l’on vit commencer cette longue guerre qui devait amener enfin l’indépendance de toute la terre ferme de l’Amérique espagnole. L’occasion lui parut bonne pour se faire dans le monde une position honorable. Il consulta à ce sujet son parrain, sir Francis Burdett, et obtint avec son assistance le grade de lieutenant-colonel, dans la troupe qui venait de se former, sous le nom de 'Légion Irlandaise, pour aller au secours du Libérateur.

Embarqué alors avec seize cents de ses compatriotes, il abandonna l’Europe, etarrivapeu de temps après à l’ile de Margarita, sur les côtes de la Colombie. Mais ce ne fut qu’après de nombreuses vicissitudes de fortune, et après avoir lutté longtemps contre la faim et la maladie, que cette troupe, réduite de plus des trois quarts avant même d’avoir combattu, se réunit à l’aj*mée libératrice. Sur les plages sanglantes de Rio-Hacha, de Sanla-Marta et de Carthagène, O’Conor vit périr jusqu’au dernier homme de son régiment. Lui seul vécut pour voir l’accomplissement de l’œuvre de l’indépendance. Envoyé à Panama pour lever des troupes, il s’embarqua delà pour le

TARI JA

Pérou, avec mille soldats qu’il réussit à enrôler, et avec des armes et des munitions pour deux mille autres. Une tempête le sépara des deux tiers de ces recrues, et il ne débarqua enfin qu’avec de grandes difficultés les trois cent soixante hommes qui lui restaient. Ce fut à Patabilca qu’il joignit Bolivar. Il le voyait pour la première fois.

Le Libérateur l’éleva bientôt au grade de colonel, et à celui de chef de son état-major, à la suite d’une mission difficile (1) dont il s’était brillamment acquitté.

Dès ce moment, il accompagna l’illustre chef durant tout le cours de son aventureuse campagne , jusqu’à ce que, après la bataille d’Ayacucho, qui eut lieu le 9 décembre 1824, il entrât dans le haut Pérou, avec le général Sucre qui le chargea de libérer la province de Tarija. Mais il ne se fixa définitivement dans ces lieux qu’après avoir essuyé beaucoup de nouvelles traverses. Il fut promu au grade de général de division par le président Don Andres Santa- Cruz; mais depuis lors il n’a plus eu l’occasion de servir activement dans l’armée de sa patrie adoptive.

Les dernières années de cette vie si agitée se passent doucement au milieu des travaux de l’agriculture , et à l’amélioration des biens immenses que possède le général entre Tarija et la frontière.

(1) C’était la reconnaissance de la place forte de Corongo.

TARIJA.

Revenons aux habitans de Tarija, aux mœurs desquels je m’initiais de plus en plus. L’époque de l’année où j’étais arrivé prêtait merveilleusement à des études de ce genre. Aux approches de la semaine du carnaval, Tarija est, en effet, livré à un entrain qui est loin d’exister aux autres époques de l’année. Les bons Frères de saint François semblent avoir fermé les yeux et sommeiller pendant ces jours que les traditions ont appris aux Tarijenos à consacrer à une longue orgie. Dans les autres villes de la République, l’on est bien loin en arrière des Tarijenos sous ce rapport.

Mais il n’est pas besoin d’être arrivé au Carnaval proprement dit pour voir le commencement des fêtes; on en a un avant-goùt dix jours auparavant; il s’agit du Jeudi des Commères ( Jueves de Commadres ), dont nous n’avons, je crois, aucun équivalent en France.

Pour peu que l’on se mêle à la société de Tarija, on est étonné du nombre vraiment disproportionné des gens qui se disent « Compère » ou « Commère » ; et c’est en vain que l’on cherche les filleuls. J’ai eu l’explication de ce problème le jour dont j’ai parlé. Le fait est que pour user entre eux d’un degré de familiarité plus grand que dans les cas ordinaires, les jeunes gens ont imaginé de se lier par une sorte de parenté, basée sur le baptême de poupées de sucre que l’on vend à cet effet dans plusieurs boutiques de la ville.

TAKIJA.

Je me trouvais en visite, le jeudi des commères, dans une des meilleures maisons de Tarija, lorsque je vis entrer une petite cliola (1), tenant à la main un grand plat, sur lequel, entourée de fleurs et de feuilles, gisait une des poupées dont il a été question. Ce fut là que l’on m’expliqua ce qu’il en était, et je reçus et acceptai l’invitation d’assister à son baptême. Je m’y rendis dans la soirée avec le docteur Caïnzo, et nous trouvâmes déjà réunis quelques amis de la maison. Le futur compère parut bientôt avec un panier de bouteilles de liqueur, destinées à remplacer l’eau du Jourdain. La commère, de son côté, avait préparé aussi quelques rafraîchissements. Le premier acte de cette folie commença aussitôt. Les acteurs se déguisèrent de leur mieux en s’affublant de tout ce qui leur tombait sous la main pour remplir leur rôle respectif: l’un de curé, les autres de sacristains, de témoins, etc. Tout cela se passa bien vile. Il n’en fut pas de même du second acte où figuraient les bouteilles de liqueur. Celui-là dura jusqu’au matin. L’habitant paisible qui aurait passé, au lever du soleiL sous les fenêtres de cette chapelle improvisée y aurait pu reconnaître, peutêtre, encore, dans les sons expirants d’une guitare, l’air d’un de ces pas nationaux appelés hailesitos , dont aucune danse, importée dans les salons de Tarija,

(I) Métis d’Espagnol et d’Indionne.

TARÏJ 4 .

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