‹ Voyage dans le sud de la BolivieChapitre 3 sur 84 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Un mois s’était écoulé depuis mon arrivée à Santa* Cruz de la Sierra. J’étais à peine relevé de la maladie qui m’avaitatleint dans les missions de Chiquitos, lorsque rapproche de la saison pluvieuse vint m’avertir qu’il fallait songer au départ. L’idée d’hiverner dans une ville qui a mérité, je crois, le nom de Capoue de la Bolivie, n’était pas, à vrai dire, sans charme ; mais la perspective d’un voyage dans des régions où aucun naturaliste n’avait encore pénétré en avait bien plus encore. Et après le repos absolu auquel j’avais été obligé de me condamner, le mouvement était devenu pour moi un besoin si puissant, qu’il me semblait être une des conditions de mon existence.

Je pensais sur ce sujet tout autrement que les Esculapes qui avaientvoulu se charger de ma guérison, puisque c’était presque la mort qu’ils me promettaient si je persistais à exécuter le voyage que j’avais médité dans le sud de la république; mais, là-dessus, j’avais un parti pris.

L’expédition dont mes amis s’efforçaient de me détourner comportait un trajet d'environ deux cents lieues ; et la direction que je me proposais de lui donner à travers la province de la Cordillera avait pour but de me permettre l’exploration des forêts d’où l’on avait retiré, quelques années auparavant, une quantité considérable d’écorces de quinquina ; j’espérais, en poussant plus loin vers le sud, arriver à déterminer avec quelque certitude la limite australe de la végétation de ces arbres. Des renseignements précis me portaient ensuite à croire que la vallée de Tarija recélait dans ses alluvions des restes fossiles plus curieux et plus complets que les fragments que l’on en avait retirés jusque-là. Enfin, sans compter les menus profits d’un aussi long trajet, j’espérais trouver plus d’un sujet d’étude dans les nations sauvages qui habitent les bords du Pilcomayo, et qui errent dans les parties voisines du Chaco.

En fallait-il davantage pour me décider à hâter mes préparatifs de voyage. Grâce aux secours obligeants que je reçus de plusieurs de mes nouveaux amis, grâce en particulier aux soins empressés de mon hôte, le colonel Thompson , mes

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affaires furent bientôt terminées, et, le 22 septembre, j’eus la satisfaction de voir ma petite troupe réunie dans la cour de mon habitation. Les malles de cuir (petacas) (1) que je venais de substituer aux lourdes caisses de bois de cèdre ( Cedrela brasiliensis), avec lesquelles je voyageais au Brésil, étaient chargées; je fis quelques derniers adieux; je recueillis en passant quelques nouvelles lettres de recommandation pour les provinces vers lesquelles je me dirigeais, et après avoir soulevé une dernière fois le sable de Santa-Cruz, je me lançai dans la plaine (pampa) presque unie qui s’étend au sud de la ville. Le colonel Thompson, don Urbano mon premier hôte, et deux médecins de la ville dont j’avais été le patient, m’accompagnèrent pendant l’espace d’une lieue, et me firent aussi leurs adieux en me lançant quelques quolibets assez piquants sur l’air un peu chétif de mes animaux, et peut-être de leur maître. Il - y avait dans ma troupe, composée en tout de cinq bêtes , un vieux cheval qui par sa maigreur attirait particulièrement les épigrammes de ces messieurs. Le maquignon auquel je lavais acheté au Brésil l’appelait Guaycuru, parce qu’il l’avait eu d’un Indien de cette nation. 11 était assez replet lorsqu’il 'entra à mon service, et sa dou-

(1) Ces malles, faites de cuir non tanné, sont un des principaux objets de commerce des Ci uzenos ; ils les envoient à de grandes distances, remplies de sucre.

ceur étail telle que je le pris bientôt en affection ; { essayai de le monter, mais il avait un trot si saccadé, que je fus obligé de lui mettre le bât, et je le destinai à porter les collections botaniques, dont, malgré sa bonne volonté, il compromit plusieurs fois l’existence. Les fatigues d’un long chemin avaient réduit le pauvre animal au triste état où il se trouvait, et il avait maintes fois été l’objet de comparaisons peu flatteuses pour ma dignité de la part des jeunes Cru zenas, lorsqu’en passant devant ma cour elles me voyaient caresser sa tête anguleuse. Quant à mes médecins, ils se disaient, je crois, entre eux, que nous n’irions pas plus loin l’un que l’autre.

Les fonds que j’avais à ma disposition n’étant pas très considérables, il m’avait été impossible de faire de nouveaux frais pour augmenter mon personnel ; je n’avais pu en conséquence engager qu’un seul domestique , qui devait m’accompagner jusqu’à Gutierrez, capitale de la province de la Cordillera ; il me servait en même temps de guide, de muletier et de cuisinier.

Le ciel était nuageux, et il faisait un vent frais très propice au voyage ; aussi, malgré l’heure avancée à laquelle je m’étais mis en route, parvins je à faire six lieues avant la nuit. Au reste, il ne se présenta rien de remarquable durant la route. La surface aride de la pampa n’était interrompue que par quelques larges cours d’eau pluviale qui se dirigeaient rapidement vers l’est, pour gagner de grands marais

A GUTIERRKZ.

{ pantanales ) appelés las Madrés , après s’être frayé eux-mêmes un lit qu’ils (levaient bientôt abandonner. Je m’étais arrêté dans une petite ferme ( estancia ) abandonnée, pour y passer la nuit, et j’y fis étendre mon lit, qui s’était compliqué d’un matelas depuis ma dernière maladie. Mais un vent violentde nord-ouest, qui s’éleva tout à coup, secoua si rudement les murs de mon établissement, que je goûtai à peine quelques heures de sommeil. Lorsque je sortis de la cabane, il tojnbait une pluie fine. Je me mis néanmoins en route, et après avoir fait deux lieues, je quittai la pampa pour aborder une grande forêt, au milieu de laquelle, dans une petite mare appelée Poço del medio monte , passe la limite de la province de la Cordillera. Cette forêt est presque entièrement composée d’une espèce de Myrte, dont le tronc grisâtre et rabougri, d’un diamètre de 2 à ï décimètres, était tout couvert de fruits noirs et globuleux comme de petites prunes, que je cueillais sans descendre de ma monture, et qui me firent bien vite oublier la mauvaise nuit que je venais de passer. Les habitants de Santa- Cruz font une grande consommation de ce fruit , qu’ils appellent gnaipuru , et ils le regardent comme très salutaire. Il se trouve abondamment dans presque toutes les forêts de la province, et, pendant mon séjour dans la capitale, on en apportait tous les matins des charretées cueillies dans les bois des environs, et qui disparaissaient presque aussitôt. L’arbre qui le produit est également très commun

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dans quelques parties du Brésil, où il porte le nom de Jabulicabeiro (Eugenia cauliflova).

La journée s’était passée pendant que je cheminais au milieu desGuaipurus, dont je finis cependant par être rassasié, et je me mis en devoir de chercher quelque petit' ruisseau auprès duquel je pusse camper, et un petit pâturage ( potrero ) pour y parquer les bêtes ; mais l’obscurité survint avant que j’eusse atteint ce but, et pour ne pas m’égarer, je ne trouvai rien de mieux à faire que d’attacher mes animaux, à jeun, aux arbres du chemin. Je me sus pendis, pour mon compte, dans mon hamac, et j’aurais complètement oublié jusqu’au matin l’incommodité du lieu, si de grosses gouttes d’eau qui me tombaient sur le visage ne m’eussent averti que ma sécurité était menacée. Je fis alors étendre au-dessus de mon dortoir un petit toit de serge que je portais toujours avec moi. Mon muletier s’y réfugia ainsi que moi, et nous réussîmes à passer assez tranquillement le reste de la nuit.

A mon réveil, il pleuvait encore ; mais mon factotum, aidé par un jeune Indien, à qui il avait persuadé de faire route avec nous, n’en avait pas moins chargé les animaux, pressé qu’il était lui-même de sortir de ce bois désagréable. A midi, nous fîmes en effet nos adieux aux Guaipurus, et après avoir laissé paître un peu les mules près d’une petite ferme, appelée la Palisa, je quittai la route principale pour prendre, vers l’est, un sentier qui se dirigeait sur une chaîne

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de montagnes élevées qui bornaient complètement l’horizon de ce côté, et après une lieue de marche à travers une nouvelle forêt marécageuse, presque entièrement formée de palmiers Motacus aux troncs courts et ramassés, je débouchai au bord d’un joli lac, sur une pampa ondulée de l’aspect le plus pittoresque, bordée d’un côté par le bosquet de palmiers que je venais de quitter, et de l’autre par un grand rideau de montagnes sillonnées de ravins et couronnées de vapeurs (serra de Parabanô).

Je mis pied à terre dans la ferme ( hacienda ) de don Hernando Araus, pour lequel j’avais une lettre de recommandation. J’espérais tirer de lui quelques renseignements utiles au sujet du quinquina qui s’était exploité autrefois dans les montagnes voisines ; mais le pauvre homme était fort peu en état de me répondre, étant depuis le matin même sous la charge d’un crime capital. On ne l’accusait de rien moins que d’avoir assassiné un Indien du village voisin de Piray, dont il était un des magistrats, parce que cet Indien, complice d’un sacrilège commis dans l’église, était mort trois jours après avoir reçu quarante coups de fouet administrés par son ordre, mais sans qu’il fût prouvé que ce fût par l’effet du supplice.

Comme s’ils devinaient que je devais être j usqu’à un certain point l’instrument de leur salut, cesbraves gens me comblèrent de soins pendant la nuit que je passai dans leur maison, et ils ne voulurent me laisser partir, le lendemain, que lorsque j’eus accepté une petite pro

vision de sucre et d’autres comestibles dont ils jugeaient que je pouvais avoir besoin durant mon voyage.

Don Hernando étant sorti après souper pour respirer l’air frais de la nuit et pour fumer son cigarrito sur la pelouse, deux de ses plus jeunes enfants se mirent à danser devant nous, au son de la guitare. Ils se servaient, pour varier les figures, de longues guirlandes lumineuses faites avec un Coléoptère (1) appelé Curucuçi. Le corselet de cet insecte est orné de deux disques jaunâtres, semblables à des yeux qui jettent dans l’obscurité ou à la lumière artificielle un feu d’un vert brillant: vrais joyaux vivants, que la coquetterie des jeunes filles de Santa-Cruz de la Sierra a mis à profit pour se créer des parures charmantes. Emprisonnés dans une gaze, à laquelle ils sont fixés par une soie, et portés en couronne sur la tête, une couronne des plus riches émeraudes ne produirait pas un effet plus délicieux. Je les ai vus convertis en colliers ou ornant une ceinture, et toujours il m’a paru que l’or pâlissait auprès de cette œuvre de la nature. Je dois dire, au reste, que l’orfèvrerie est peu avancée en Bolivie, ce qui rend plus facile la victoire des Curucuçis. Il y a de ces insectes qui, placés sur la page d’un livre, dans une obscurité profonde, l’éclairent assez pour qu’on puisse la lire sans difficulté.

(1) Il appartient au genre Pyrophorus; sa larve vit sur le Motacu ( Maximiliana princeps Mart.).

A GUTIERREZ

Piray est le premier village que l’on rencontre dans le nord de la province de la Cordillera; il fait partie d’un réseau de missions fondées par les infatigables jésuites pour arriver à la civilisation des Indiens Chiriguanos, mais dont il ne reste guère aujourd’hui que des traces. Ces Indiens parlent le guarani ou lingoa-geral , que parlent également les Indiens de l'Amazone et les habitants du Paraguay.

Le corrégidor de Piray, auquel j’étais recommandé par don Hernando, me traita avec toute l’urbanité dont il était susceptible, et me logea dans sa maison, située sur un des côtés d’un grand carré couvert de gazon, et qui constitue la place principale du village. Mais ce qui me causa encore plus de plaisir que son hospitalité, ce fut la promesse qu’il me fit de me donner le lendemain un guide qui devait me montrer l’arbre qui produit le quinquina. Le désir de contempler vivant le végétal qui fournit le plu s précieux médicament que l’homme ait à sa disposition était peut-être le plus vif que j’eusse éprouvédans le cours de mes voyages: on peut donc se figurer l’activité que je mis à le satisfaire.

Montés sur de bons chevaux, nous eûmes bientôt gagné le pied de la chaîne que j’avais côtoyée à distance en quittant la maison de don Hernando, et nous commençâmes aussitôt à la gravir, ce que nous fîmes en remontant le lit abandonné d’un torrent. Mais ce chemin était si rude, tellement à pic dans quelques points, et si encombré de pierres roulantes dans d’autres, que nos montures n’auraient

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])u y passer. Nous les laissâmes en chemin et nous continuâmes la route à pied.

Au bout de quelque temps, le soleil brûlant, réverbéré par les parois blanches du ravin, finit par me mettre dans un tel état d’exaspération, que je crus que je tomberais d’épuisement ; au moins pensais-je que j’allais avoir un nouveau retour de la fièvre cérébrale dont j’avais été attaqué à Santa-Cruz. Il me semblait, je me le rappelle, que les battements de mes artères devaient s’entendre à plusieurs pas. Je gagnai cependant le sommet du versant, et je me réjouissais d’être sur le point de satisfaire ma curiosité. En effet, mon guide m’appelle; j’accours. Qu’on juge de ma déception : l’arbre qu’il me montrait comme le Quinquina n’en était pas un ! Je parcourus tous les alenlours, mais ce fut sans succès, et je dus reprendre enfin le chemin de Piray, en maudissant les gens qui m’avaient mis à la torture si inutilement. Ma santé ne souffrit heureusement aucune atteinte nouvelle par suite de cette excursion.

À mon retour au village, je me trouvai au milieu d’une scène si singulière et qui se liait si intimement à f histoire de don Hernando, que ce ne fut pas sans intérêt que j’en suivis les diverses phases.

L’autorité judiciaire de Sanla-Cruz de la Sierra ayant décidé qu’une enquête sévère serait faite sur la mort de l’Indien, qui était, à ce qu’il paraît, le capitan (chef) des Chiriguanos de Piray, avait ordonné que Ton procédât à l’exhumation de son corps; on vc-

A GUTIEKREZ.

naît de choisir, pour en faire l’autopsie, deux individus qu’on avait décorés du litre d’experts, quoiqu’ils n’eussent jamais vu de leur vie une opération de ce genre. Leurs figures, au reste, le démontraient assez; car l’idée seule de s’approcher d’un cadavre enterré depuis vingt jours leur avait imprimé un cachet de tristesse indicible. Le plus vieux en avait les larmes aux yeux; mais cette circonstance pouvait tenir, je crois, à la présence de deux quartiers de citron dont il avait eu soin de se remplir les narines afin d’empêcher l’infection.

Le corrégidor m’ayant invité à l’accompagner en dehors du village, jusqu’au cimetière, où une grande partie des habitants se portait aussi, je me rendis avec lui sur les lieux et je fus témoin de la manière dont les experts s’acquittaient de leur mission. Le malheureux Indien avait été retiré avec beaucoup de travail de sa tombe, et il était couché sur le dos, dans le sable, au bord de la fosse ; les individus qui avaient accompli cette rude tâche s’étaient aussitôt retirés pour laisser le champ libre à ceux qui devaient s’occuper d’en faire l’examen. Les experts se détachèrent alors de la foule qui occupait un des côtés du cimetière et s’approchèrent lentement du cadavre; mais arrivés à une distance de 2 à 3 mètres, ils s’arrêtèrent , et , tournant autour de lui à plusieurs reprises, en tenant devant leur figure un mouchoir imbibé d’une eau spiritueuse, ils déclarèrent qu’ils étaient satisfaits. Cela me parut si surprenant, que je

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me hasardai à leur insinuer timidement que le jury de Santa-Cruz pourrait peut-être ne pas regarder comme suffisant un examen dans lequel ils avaient négligé de jeter les yeux sur la partie qui avait reçu les coups que l’accusation supposait avoir été la cause de la mort. Le corrégidor, ayant entendu cette observation, leur ordonna assez péremptoirement de faire leur devoir avec un peu plus de conscience. Alors, le corps ayant été retourné, les pauvres gens durent se résigner à prolonger encore quelques minutes leurs investigations.

Ce n’est qu’en arrivant à Tarija que j’appris que le malheureux Hernando avait été jeté en prison sur la foi du rapport des experts de Pi ray, et condamné à perdre une grande partie de ses biens au profit de la famille de sa prétendue victime. Il avait appelé de cette condamnation, et ayant appris que j’avais assisté à l’autopsie qui avait donné lieu à la pièce fatale dont était résultée sa perte, il obtint qu’on me la soumit; ce qui fut fait. Je vis alors que les délégués de la justice ne s’étaient pas contentés de mettre sur le compte des coups de fouet plusieurs effets de la simple putréfaction, mais qu’ils avaient encore attribué à la même cause une affreuse déchirure faite au corps parles pieux dont on s’était servi pour le retourner.

Je m’étais informé à Piray des circonstances qui avaient suivi l’exécution de l’Indien, et j’y avais acquis la conviction que le châtiment subi par lui n’avait été que la cause indirecte de sa mort. L’accès de fureur

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concentré dont il avait été saisi par suite de son humiliation comme chef, et une averse qu’il avait reçue sur les mêmes entrefaites, à travers un trou de son toit, y avaient au moins contribué pour une part égale. Toujours est-il que je n’eus pas de peine à réfuter les raisons apportées à l’appui de l’accusation par mes savants confrères de Piray, et j’eus le plaisir d’apprendre quelque temps après que don Hernando avait été entièrement acquitté de la charge portée contre lui.

Le 27 novembre, je quittai Piray, et je traversai, à un quart de lieue au sud, la rivière du même nom. Gomme tous les cours d’eau qui prennent naissance dans les Cordillères, le rio Piray a, pendant la saison sèche, des proportions bien différentes de celles qu’il a pendant le temps des pluies. Son lit, qui a 20 mètres de largeur au point où je le traversai, était presque entièrement à sec: le courant lui-même étant réduit à un mince ruisseau. Il se réunit, à peu de distance, aune autre rivière de même nature, que je traversai avant d’entrer à Piray; et à dix lieues plus loin, il va, sous le nom de rio Florida, augmenter le volume des eaux du rio Grande. Le village de Florida est éloigné de deux lieues de celui de Piray, avec lequel il a la plus grande analogie.

Le soleil était si ardent, que je ne fus pas fâché de quitter la plaine assez unie dans laquelle sont situés ces villages pour entrer dans un pays boisé.

Une forêt de six lieues, d’étendue me séparait, en effet, du pueblo (1) de Cabezas, habité, comme les précédents, par un mélange de Chiriguanos et de métis espagnols, mais d’un aspect bien plus animé ; sa population n’est, du reste, que de 150 âmes; la commune en renferme, d’après le témoignage du curé, environ 600. J’avais demandé l’hospitalité à ce bon ecclésiastique, et je n’eus qu’à me louer des bontés qu’il me témoigna ; il m’obligea même d’accepter un mouton pour remonter mon magasin de vivres. On a souvent reproché aux ministres de la religion en Amérique de n’être pas, en général, assez sévères envers eux-mêmes, sous certains rapports, et sans trop considérer les circonstances exceptionnelles dans lesquelles ils se trouvent placés; mais s’il y a quelque chose de vrai dans cette assertion, on ne peut nier du moins qu’ils ne possèdent au plus haut degré celle de toutes les vertus chrétiennes qui est la plus belle : la çharité, dont l’hospitalité n’est qu’une forme. Que de fois, durant mes pérégrinations, il m’est arrivé de frapper à la porte de ces dignes ecclésiastiques , lorsque, nouveau venu dans des villages où les auberges sont chose inconnue, et souvent surpris par la nuit, je ne savais où diriger mes pas; et presque invariablement j’ai été reçu avec la même bonté.

(1) Littéralement , peuplade, bourg , village.

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Le rio Grande, en décrivant le vaste coude qui le conduit au nord vers la province de Chiquitos et le rio Béni, passe à une faible distance deCabezas; le village d’Abapo, vers lequel je me dirigeais, en est séparé par une plaine sablonneuse d’environ quatre lieues d’étendue. Te marchais presque parallèlement au fleuve; mais la route en reste assez éloignée pour qu'on ne se doute nullement de son voisinage.

Le curé d’Abapo me reçut comme celui de Cabezas; et, une de mes mules de charge s’étant blessée assez grièvement par suite d’un défaut de son aparejo (bât), je me décidai sans peine à séjourner un jour entier dans cette maison hospitalière. J’espérais pendant ce temps trouver à acheter une bête de charge supplémentaire pour remplacer celle qui venait d’être mise hors de service. Je m’occupai le lendemain de cette recherché, et je réussis à m’enprocurer une sans trop de difficultés; on me dit même tant de bien de mon acquisition que je consentis à conclure le marché sans la voir. On m’en demandait au reste une somme assez insignifiante. Jusque-là, le plus bas prix que j’eusse vu donner pour un mulet était de 30 à 40 piastres (150 à 200 francs), tandis que pour celui-ci on n’en voulait que 15.

Le 29, pendant qu’on était à la poursuite du mulet dans les bois, où il menait, disait-on, depuis quelque temps une vie vagabonde, je sortis pour chasser et herboriser dans les environs. La chaleur était tellement forte, que j’avais de la peine à l’endurer: à

trois heures de l’après-midi , le thermomètre centigrade marquait 48 degrés. Je me rappelai alors que le rio Grande coulait à peu de distance, et, lin peu avant le coucher du soleil, j’allai pour m’y baigner, accompagné d’un cortège de vieilles Chiriguanas vêtues d etipoias (1) noires, comme le sont celles de presque toutes les Indiennes de cette région. Ces femmes portaient chacune une grande jarre suspendue entre les épaules par une bande qui passait sur le front, et elles allaient, selon leur habitude, puiser au fleuve l’eau dont on se servait au village. C’était une opération bien plus difficile que je ne me l’étais figuré, et j’avoue que l’idée du bain me sortit bien vite de l’imagination lorsque je vis que, pour remplir leurs pots, les nymphes qui m’avaient piloté eurent à relever leur tipoia presque jusqu’à mi-corps, afin de ne pas la souiller en traversant une couche de vase demi-liquide qui séparait le courant de la terre ferme, et qui pouvait bien avoir une vingtaine de mètres de largeur. Lorsque mes Indiennes sortirent de cette fange noire, dont la profondeur était dans quelques points de près d’un mètre, leur tipoia roulée en bourrelet autour des reins, elles avaient un aspect assez difficile à décrire. Je m’enfuis pour ne pas en voir davantage. En rentrant au village, où mon hôte

(1) La tipoia ou lipoi est une robe flottante et sans manches, qui descend du cou jusqu’à mi-jambe, et sous laquelle il n’y a souvent aucun autre vêtement.

A GUT1ERKEZ.

m’attendait depuis quelque temps, j’eus le chagrin d’apprendre que le mulet n’était pas encore retrouvé ; je me décidai à en louer un , ce qui me permit de partir le lendemain.

Ayant appris qu’en remontant un peu le fleuve, je pourrais le guéer sans trop de difficulté, je dirigeai ma marche en conséquence; et je trouvai un point où, le fond étant de sable, on pouvait s’y appuyer sans enfoncer. La partie du lit recouverte d’eau était bien plus considérable dans le point de la rivière que j’avais visitée auparavant; mais, par compensation, la profondeur du courant était bien moindre. Cependant elle l’était encore trop pour que les animaux pussent y passer avec leurs charges. Je fis passer celles-ci dans un cuir de bœuf replié sur ses bords, et formant une espèce d’assiette assez semblable, à la grandeur près, à celles que font les enfants avec des cartes à jouer. On emploie fréquemment dans quelques parties de l’Amérique ces bateaux improvisés, et on leur donne généralement le nom de pelotas ; ils portent un poids assez considérable tant qu’ils ne sont pas trop imbibés d’eau; car, dans ce cas, le cuir perd toute sa roideur : on est alors obligé de les sécher pour s’en servir 4c nouveau.

Trois voyages suffirent pour transporter à l’autre bord du fleuve tout mon avoir : les Indiens poussant à pied ou à la nage la pelota devant eux. Les mules, qu’on avait eu soin de passer d’abord, furent aussitôt rechargées, et nous nous remîmes en route sans avoir

éprouvé un grand retard. Au delà du rio Grande, le sol est couvert d’une forêt assez épaisse et coupé par un nombre considérable de ravins. La route que j’y suivis occupait le fond d’une large vallée dirigée du nord au sud, et limitée dans cette dernière direction par une montagne de peu d’élévation formant comme un pont qui relie entre elles les deux chaînes dont la vallée est encaissée à l’est et à l’ouest. Celle montagne, ou plutôt cette côte, porte le nom de Cuesta de Limonzito ; le chemin qui la traverse suit, au fond d’une ravine, le lit d’un torrent. Le voyageur chemine entre deux murs de grès quartzeux et ferrugineux qui s’élèvent au-dessus de sa tête à une hauteur considérable. Les animaux ont de la peine à maintenir leur équilibre sur la surface anfractueuse qui constitue le pavage de cette route naturelle. Près du sommet les grès, sont remplacés par des argiles schistoïdes de couleur rougeâtre ou ardoisée. J’étais à l’entrée de cette espèce de défilé, quand je crus entendre derrière moi les pas pressés d’un cavalier et même quelques cris qui semblaient m’être adressés. Je suspendis aussitôt ma marche, et je ne fus pas peu surpris de voir arriver, quelques instants après, mon marchand de mules d’Abapo, monté sur un beau mulet noir qu’il me dit être celui qu’il avait vainement cherché le jour précédent. Je lui en donnai le prix convenu, en lui rendant la mule qu’il m’avait louée, et je passai ma selle sur ma nouvelle monture, qui s’élança aussitôt augalop dans le défilé pour rejoindre le grosde

À UUTIERREZ.

la troupe ; son ardeur était telle que j'avais de la peine à la modérer, et il trébucha plusieurs fois si violemment que je craignis un accident. Heureusement que la pente devint de plus en plus rapide, et son feu finit, sinon par s'éteindre, au moins par s’apaiser beaucoup : il était rendu de lassitude lorsque nous parvînmes au sommet de la côte. Je m’arrêtai quelques minutes en ce point pour admirer le paysage qui se développait devant moi; j’y trouvai un ample dédommagement de la peine que j’avais eue pour y arriver. C’était la vallée qui porte le nom de Yalle de Limonzito. Bornée sur les côtés par les grands bras de la Cordillère, dont les arêtes crénelées se détachaient sur un ciel sans nuages, limitée au nord par la colline qui me servait d’observatoire, sa surface verdoyante se terminait au sud sur les rives blanches et mates du mystérieux lac d’Opabùzu, dont la nappe reflétait les derniers rayons du soleil avant que celui-ci se cachât derrière les sommets noirs des montagnes ; au delà s’étendait une grande forêt de palmiers, dont les cimes bleuâtres formaient comme une autre niera la suite de celle dont je viens de parler. Quelques habitations entourées de plantations de bananiers se groupaient aussi vers l’un des côtés de ce joli lieu. Je ne doutai pas , vu l’heure avancée, que ma troupe ne se fût arrêtée à l’une d’elles. Je m’y dirigeai aussi vite que je le pus; et je ne tardai pas à m’assurer de 'exactitude de mes conjectures.

Le propriétaire de la hutte où mon muletier avait

demandé l’hospitalité était un ancien habitant de Santa-Cruz de la Sierra, et j’appris avec satisfaction qu’il était venu habiter ces lieux pour s’y livrer à l’extraction du quinquina. J’obtins sans difficulté qu’il me menât le lendemain au point le plus voisin où se rencontrait cet arbre précieux. Il me dit que la valeur des écorces que l’on tirait de la province était assez grande lorsqu’on en commença l’exploitation, mais qu’elle était tombée presque subitement, sans qu’il pût en dire la raison. Je lui demandai ensuite quelques renseignements sur le singulier lac qui occupait une des extrémités de la vallée, et dont j’avais maintes fois, pendant mon séjour à Santa-Cruz, entendu narrer les prodiges. Ces histoires roulaient sur des apparitions que l’on prétendait avoir aperçues dans les îles qui occupent le milieu de cette petite mer. Mon hôte m’assura qu’on les avait vues quelquefois devenir resplendissantes de lumière pendant les nuits obscures, etqu’alors on en entendait sortir des sons musicaux. Quelques personnes y avaient vu apparaître subitement des bestiaux, qui auraient disparu presque aussitôt au milieu des fourrés qui les recouvrent; d’autres enfin y avaient aperçu distinctement des chevaux sellés ; mais personne n’avait jamais osé pénétrer jusqu’à elles, quoiqu’on fût assuré qu’il s’y trouvait des trésors considérables. Un prêtre, me dit-il, fit une fois construire un canot pour pénétrer jusqu’aux îles, persuadé qu’avec des prières , il conjurerait les mauvais esprits

A GUTIERllEZ.

qui les gardaient; mais il ne put arriver à son but, et s’en revint sans avoir mis pied à terre.

Noire conversation s’était prolongée jusqu’à une heure avancée de la nuit, et le lendemain je me réveillai assez tard. J’entendis en me levant un grand bruit de piétinement près de l’habitation ; il était accompagné de clameurs qui m’indiquaient, à ne pas m’v tromper, une lutte acharnée; j’appris trop tôt que tout ce désordre était occasionné par le mulet noir auquel j’avais recommandé qu’on fit porter la charge, n’ayant pas été très content de son maintien lorsque je lui confiai ma personne. Une nuit de repos avait suffi pour mettre au jour son vrai caractère, qui était cause que, malgré sa belle apparence, on me l’avait donné à si vil prix, et je restai convaincu que son maître avait usé de stratagème pour que je ne m’aperçusse que trop tard qu’il m’avait dupé. A peine lui avait-on mis le licou, ce qui ne se fit pas du premier coup, qu’il commença à lancer de tous côtés des ruades, dont l’une avait atteint la figure de mon pauvre cheval Guaycuru et lui avait fendu la lèvre. On réussit cependant à lui bander les yeux en lui jetant, comme c’est l’habitude, un poncho (1) sur la tête; et, profilant d’un moment

(1) On sait que ce nom est donné à une espèce de manteau que l’on porte habituellement dans l’Amérique du Sud. C’est une pièce d’étoffe carrée, percée au centre d’une ouverture en forme de boutonnière, ' pour donner passage à la tête.

DE SANTA-CRUZ DE La SIERRA

de répit, ou lui avait placé le bât (1) sur ledos sans qu’il fît une trop forte résistance. Mais à peine eut-on serré la courroie qui entoure celui-ci en passant sous le ventre de l’anima]7 que les ruades devinrent réellement effrayantes, et peu s’en fallut qu’il n’arrivât quelque événement sinistre au muletier ou à son aide. Le mulet était devenu furieux, et dans ses efforts pour se débarrasser de l’appareil qui lui ceignait le dos, mais qui tint bon, il fit une culbute complète; nous crûmes qu’en retombant sur la tête, il allait se la briser. Epuisé par tant d’efforts, il devint plus tranquille. L’ayant alors conduit jusqu’à une barrière qui entourait la plantation, nous essayâmes avec les plus grandes précautions de lui poser sur le dos les malles qui renfermaient les pro visions, et qui, étant de cuir, ne pouvaient se briser. Mais aussitôt, comme percé d’un coup d’éperon, il s’arracha de la barrière en rompant son licou, et se relevant tout debout, il retomba violemment en arrière. N ayant pas réussi à se debarrasser immédiatement de sa charge , il lui lança une terrible ruade qui porta droit sur la fermeture de l’une des

(1) Le bât usité en Bolivie et au Pérou, où il est connu sous le nom de aparejo,e st bien différent de la cangalha des Brésiliens, et il est bien mieux adapté qu’elle aux voyages dans les pays montagneux. Il est composé de cuir de bœuf tanné ( suela ) , cousu sur une carcasse de jonc ( totora ) et de laine. Sa forme est celle d’un livre carré à demi ouvert ; ses dimensions sont un peu supérieures à celles du bât brésilien.

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caisses, dont le contenu fut dispersé sur le sol. Bref, il était impossible de penser à nous servir plus longtemps de cette bête, et je me résignai à la laisser suivre en liberté, espérant qu’après quelques jours de fatigue et d’abstinence, elle deviendrait plus raisonnable. C’est ce qui arriva ; mais non sans qu’elle eût répété encore plusieurs fois les mêmes évolutions, Tune desquelles lui causa une affreuse contusion au garrot, et m’obligea de m’en défaire. Elle était devenue alors presque douce, et malgré sa plaie qui la mettait hors de service pour plusieurs mois, je la vendis presque au prix qu’elle m’avait coûté.

Une fois mon équipage convenablement en marche, je regagnai avec mon hôte le fond de la vallée, en prenant un chemin peu différent de celui que j’avais déjà suivi, et nous atteignîmes bientôt la côte de Limonzito, sur laquelle, au bord des bois qui en remplissent les nombreux ravins, nous ne tardâmes pas à rencontrer l’objet principal de mes recherches dans ce pays : l’arbre, ou au moins un des arbres qui produisent la précieuse écorce de quinquina. Je ne dirai pas le plaisir que j’éprouvai en contemplant pour la première luis de ma vie un objet tant désiré; cela est trop facile à concevoir. Mais à ce plaisir se joignit le regret de ne pas trouver la plante en fleur; j’eus même beaucoup de peine à en trouver quelques fruits. Puis les arbres que j’avais sous les yeux n’étaient que des rejets partis de la souche d’autres arbres plus grands que l’on avait abattus pour les

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dépouiller de leur écorce. Cette circonstance démontrait, au reste, un fait fort intéressant : c’est que si les arbres à quinquina étaient abattus avec discernement, ils ne disparaîtraient pas pour cela entièrement, puisqu’il en naît d’autres de leur base; mais encore faudrait-il que l’on ménageât celle-ci, ce que l’on fait rarement. Mon hôte m’assura qu’à quelques lieues de là il y avait des forêts considérables où ce même Quinquina atteignait des dimensions beaucoup plus grandes, et il me dit qu’il comptait s’y rendre au retour de la belle saison pour les exploiter; il ne voulut pas cependant m’y conduire, pensant sans doute que je pourrais le frustrer de sa découverte. li me confirma enfin dans l’opinion que le Quinquina deLimonzitoetceluiquej’avais cherché en vain sur les montagnes de Piray appartenaient à la même espèce.

Après cette excursion satisfaisante qui avait occupé une partie de la journée, je me mis en devoir de rejoindre ma caravane, et après avoir traversé encore une fois les petits taillis de Solanées en heur qui émaillaient le bassin de la vallée, je gagnai le lac d’Opabùzu, dont je longeai la rive orientale. Quelque temps avant d’y arriver, je perçus l’odeur qu’il répand, et que l’on peut assez bien comparer à celle qui émane d’une grande masse déplantés marines.

Pendant la saison des pluies, alors que le bassin du lac est plein, il a une forme plus ou moins oblongue, et sa longueur est d’environ une demi-lieue ; mais quand ses eaux se sont concentrées sous l’in-

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fluence du soleil (il n’a pas de déversoir naturel), il se rétrécit en plusieurs endroits et prend une figure irrégulière. Il s’entoure alors d’une plage plus ou moins large de sable limoneux, sur lequel on ne peut marcher qu’avec danger à cause des perfides fondrières qui s’y rencontrent; on m’a affirmé que plus d’une fois des hommes s’y étaient engloutis. L’eau est parfaitement stagnante ; elle a une teinte verte très marquée, qu’elle doit à la réflexion des montagnes, mais surtQut à la présence d'une petite algue qui forme à sa surface une écume très légère ; dans quelques parties cependant , elle est d’un brun plus ou moins rougeâtre : couleur qui passe presque à celle du sang dans d’autres points. Sa saveur est celle de la plus forte lessive, et la bouche a de la peine à l’endurer ; au toucher, elle donne l’impression d’une dissolution concentrée de savon. On m’avait assuré qu’aucun être vivant ne s’approchait jamais des bords de cette eau singulière; mais il y avait là de l’exagération, car au moment de mon passage, j’y vis plusieurs oiseaux qui ne paraissaient pas craindre de s’en approcher, et l’un d’eux s’y était même aventuré à la nage , probablement pour recueillir les insectes qui flottaient à sa surface, et qui y étaient sans doute tombés accidentellement, car il m’a été impossible de découvrir dans son sein le moindre être remuant. Quant aux animaux supérieurs, il paraît certain que jamais ils ne s’y mouillent les pieds ; ayant voulu y faire entrer de force ma mule, je faillis

y être lancé moi-même par l’animal récalcitrant.

En abandonnant le lac auquel je m’étais promis de faire une seconde visite, je traversai une forêt de ces palmiers qui portent, en Bolivie, le nom de Carandaïs ( Copernicia cerifera). Leur tronc nu et cylindrique est employé, dans la région que je parcourais, à la confection des toits des maisons, ainsi qu’à bien d’autres usages économiques. Parmi ces palmiers, j’en remarquai deux qui étaient dignes de fixer l’attention, en ce que, au lieu d’avoir un tronc simple d’une extrémité à l’autre, comme cela a ordinairement lieu chez ces arbres, ils se divisaient près de leur sommet, l’un en deux, et l’autre en trois branches qui se terminaient chacune par un bouquet de feuilles. Un peu au delà se trouve une ferme appelée Tatarenda, agréablement située sur les bords d’un gros ruisseau ; mais le jour était déjà si avancé que je ne pus m’y arrêter, bien que j’y fusse invité parle propriétaire, lorsqu’en passant devant sa porte, je lui demandai des nouvelles de mon muletier. Il me fît espérer que je le rencontrerais à un village indien du nom de Caraguatarenda, situé deux lieues plus loin, et à quelque distance du chemin; mais la nuit me surprit avant que j’y arrivasse, et je désespérais déjà de coucher sous un toit humain, lorsque le son d’un tambourin, qui partait d’un monticule que j’avais laissé en arrière depuis plusieurs minutes, arriva distin aent à mon oreille. Je rendis grâces au ciel d avoir donné aux Ghirignanos

A GUTI ERREZ

ridée de fêter ce jour, et je poussai vers l’endroit d’où était parti le salutaire avertissement. Les sons devinrent déplus en plus nets, et en tournant le monticule, je me trouvai devant une douzaine de mauvaises masures qui occupaient l'embouchure d’une petite ravine. Un grand feu allumé devant un de ces réduits éclairait la scène dont les accents m’avaient été d’un secours si opportun. J’y cherchai de l’œil mon fidèle muletier ; mais il n’y était point.

Une sale vieille, à moitié nue, était accroupie au milieu de la réunion, derrière une énorme jarre à laquelle elle puisait une liqueur jaune, qu’elle distribuait aux assistants, dans une calebasse. C’était, à vrai dire, plutôt une orgie qu’une simple danse, et il était clair qu’il y avait déjà quelque temps que cela durait, à en juger par l’abaissement considérable du niveau de la liqueur dans la grande jarre: aussi les plus jeunes delà réunion commençaient-ils à se ressentir des effets de leurs libations, et trébuchaient-ils un peu en se balançant et en tournant joyeusement sur eux-mêmes, au son du tambourin; tandis que les plus âgés, assis sur des escabeaux ou sur des lambeaux de nattes, conservaient un sérieux imperturbable, et ne se mouvaient que pour prendre des mains de la vieille la calebasse qu’ils vidaient tour à tour.

Ne sachant pas très bien de quel côté me tourner, car je ne voyais aucun indice de la présence de ma troupe, je me déterminai à aller en demander des

nouvelles à la vieille, qui me parut être la reine de ces lieux. Elle était bien évidemment celle de la fête. Je poussai donc tout doucement la tête de ma mule au milieu du cercle en écartant les Indiens amoncelés ; et la vieille s’étant retournée, se trouva si inopinément avertie de ma présence (car l’obscurité l’avait empêchée de me distinguer jusque-là), qu’elle poussa un petit cri de frayeur ; mais se ravisant aussitôt, elle remplit jusqu’aux bords la calebasse qu’on venait delui remettre entreles mains, et melaprésenta. Pou r me rendre propice cette vieille harpie, j ’avalai j usqu’à la lie le vilain breuvage, en réprimant avec peine les nausées qu’il me donnait, et dissimulant dans une agréable grimace de remercîment ma peine intérieure, je lui demandai si elle avait vu dans le voisinage un cheval rouge et quelques mules chargées; mais la vieille, ne sachant pas l’espagnol, ne me répondit pas, et comme elle paraissait disposée à m’offrir une nouvelle dose de sa liqueur jaune, je profitai du moment où elle se retournait pour rentrer dans l’obscurité, et j’y fus presque aussitôt accosté par mon domestique, qui avait eu vent de ce qui se passait. Il me mena à une petite cabane située sur les derrières du village, et où il avait cru devoir établir le quartier général, pour être moins dérangé par l’hilarité des Caraguatarendois.

Le lendemain, 2 décembre, j’arrivai de bonne heure à Gutierrez. Quatre lieues le séparent de Caraguatarenda ; l’aspect du pays que l’on traverse pour y

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arriver est analogue à celui de tout le district que je voyais depuis Tatarenda ; le chemin court en effet presque directement du nord au sud dans des vallées ouvertes qui figurent de longues plaines étroites et presque unies, encaissées par de petites chaînes de montagnes boisées (1). Le sol y est couvert presque partout de maigres pâturages, et semé çà et là de jolis bosquets de Mimosées ou de Solanées arborescentes. Lorsque j’y passai, quelques espèces de Casses herbacées et un Zygophyltum rampaient çà et là sur le sol glaiseux et avaient ouvert au soleil leurs corolles orangées.

À mi-chemin, entre Caraguatarenda et Gutierrez, se rencontre un petit village insignifiant appelé ïpita.

(1) Ladouble chaîne qui encadre le chemin de Gutierrez n’est connue que sous la dénomination vague de serrania. Son élévation est peu considérable et en général ses sommets sont arrondis. Dans les points où, par une cause ou une autre, la montagne se trouve taillée a pic, et permet d’examiner ses éléments géologiques, c’e.st toujours du grès de couleur variable que Ton y découvre ; il est le plus ordinairement rouge, mais, dans quelques points, il est jaune ou blanc. Il présente rarement des strates nettement dessinées, et celles-ci sont toujours horizontales.

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