CHAPITRE II
SÉJOUR A GUTIERREZ
Arrivé à la capitale delà province de la Cordillera, je dus demander plusieurs fois si j’y étais, pour en être bien convaincu. Rien ne ressemble, en effet, moins à une capitale que Gutierrez, dont une grande prairie marécageuse fait presque tous les frais. C’est pour ainsi dire la seule chose que j'y vis, lorsqu’en quittant le vallon dans lequel j’avais cheminé depuis le matin, j’appris que j’étais arrivé. Cependant, en cherchant bien, je finis par distinguer à une des extrémités du pré une cabane surmontée d’une croix, que je reconnus sur-le-champ pour l’église.
Je savais que la maison du gouverneur se trouvait dans ce voisinage, et je vis bien, en m’y rendant, que je m’étais trompé en prenant une prairie pour la capitale d’une province; en effet, je rencontrai en chemin une douzaine de masures de boue et de paille qui constituaient la vraie capitale. Quelques arbres d’une espèce nouvelle pour moi donnaient à cet endroit une physionomie spéciale; il y en avait auprès de toutes les maisons; et il était facile de voir qu'ils avaient été plantés pour l'ombre épaisse qu’ils répandaient. Leur cime était presque orbiculaire, et le tronc qui la soutenait s’élevait tout au plus à une
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hauteur de 3 mètres avant de se diviser. J’aurai occasion d’en reparler sous le nom d’Algarrobo.
Un autre végétal attira aussi mon attention : c’était le Cactus, connu sous le nom de Raquette. On le cultive pour ses fruits qu’on appelle tunas ; ils ont un peu le goût d’une poire anglaise; j’aperçus autour de plusieurs des habitations de Gutierrez des enclos remplis de ces plantes qui y formaient des arbres de 3 mètres de hauteur.
Je n’eus pas de peine à trouver l’habitation du gouverneur, le colonel Montero, pour lequel j’avais plusieurs lettres de recommandation. Elle était située, comme on me l’avait dit, sur un des côtés de l’église, et elle me parut bien plus soignée que celles des autres habitants; je ne fus pas fâché qu’il m’invilât à m’y loger. Le colonel avait d’ailleurs voyagé dans le pays, et il pouvait me donner des renseignements utiles. J’appris de lui que Gutierrez avait été érigé en capitale assez récemment (il portait auparavant le nom de Estançias). La position à peu près centrale de ce village lui a seule mérité un tel honneur ; car l’humidité du sol environnant en rend le climat si malsain que peu d’habitants peuvent s’y faire. Presque tous les individus que j’avais rencontrés portaient sur leurs figures des traces évidentes des ravages de la fièvre intermittente. Il serait bien facile, il est vrai, de dessécher les marais de peu d’étendue qui semblent être la cause du mal; mais on trouve plus simple de transporter ailleurs son do-
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rnicile; c’est ce qui fait que Gutierrez est et sera peut-être toujours une capitale dépeuplée.
Ayant appris par mes lettres que mon projet était de continuer ma route directement vers le sud, en passant par la partie du pays des Chiriguanos qui a reçu le nom de Barbarisme , mon hôte m’en dissuada fortement ; il m’assura que ces Indiens étaient, au delà du rio Parabiti, en rébellion ouverte contre les chrétiens, et qu’ils ne se feraient pas scrupule, si je m’y aventurais, de confisquer mes valises à leur profit. Il ajouta que la récolte du maïs venait de se faire, et qu’il était toujours dangereux, à cette époque , de passer dans leurs villages , la liqueur fermentée, ou cliiclia , qu’ils composent avec ce grain, les maintenant dans un état d’enivrement presque continuel. Dès que leurs greniers sont vides, ils deviennent, à ce qu’il paraît, assez doux pour qu’il n’y ait aucun danger à se rendre au milieu d’eux.
Malgré la bonté apparente de ces arguments, je ne pus me décider à abandonner un voyage dont je m’étais promis des résultats aussi curieux. Voyant que je persistais, le gouverneur me promit de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour m’aplanir les difficultés qu’il prévoyait. Il fut ensuite convenu qu’il m’accompagnerait dans la nouvelle visite que je comptais faire au lac de Opabùsu : visite durant laquelle je me proposais d’essayer de pénétrer dans les îles enchantées qui en occupent le
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centre. Cette excursion fut renvoyée au surlendemain.
Le 3 décembre, je dépêchai à Santa-Cruz mon muletier, dont la science itinéraire était à bout, et je le chargeai de rassurer mes amis sur le compte de ma santé. Ayant ensuite fait parquer mes animaux dans un des meilleurs pâturages des environs, en recommandant qu'on leur distribuât tous les jours une bonne mesure de maïs et un peu de sel, je me mis à parcourir le voisinage. Les forêts de cette partie de la Bolivie sont loin d’avoir une physionomie aussi tropicale que celles que j’ai vues en traversant le Brésil ; non que les arbres y soient beaucoup moins développés, mais on n’y remarque pas un aussi magique pêle-mêle. Le gouverneur m’avait assuré que le Quinquina se trouvait aux environs de sa capitale, et le curé offrit de me l’indiquer; mais arrivé à l’endroit de la forêt où il croyait l’avoir aperçu quelque temps auparavant, il ne sut plus le distinguer. M’aidant alors de mes connaissances botaniques, je lui montrai un arbre (1) de la même famille naturelle que le Quinquina, en lui disant que c’était probablement l’objet qu’il cherchait; conjecture qu’il confirma aussitôt en me témoignant un grand étonnement de mon art divinatoire, dont je ne crus pas nécessaire, au reste, de lui donner la clef.
(1) C’est mon Chrysoxylon febrifùgum.
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Mon guide fut plus heureux lorsqu’il s’agit de me montrer l’arbre dont il retirait l’encens qu’il brûlait sur l’autel de l’église de Gutierrez. C’est un des végétaux les plus répandus, et en même temps les plus intéressants des forêts de la Cordillère des Andes, où il est généralement connu sous le nom de Quinaquina (1) ( Myroxylon peruiferum .) La résine qui distille des plaies faites à son écorce est ce que,* dans le commerce, on appelle Baume de Tolu ; elle s’accumule souvent au pied de l’arbre en quantités considérables , et répand une odeur de benjoin des plus agréables. Son bois est d’un rouge foncé et d’une durabilité telle qu’on le regarde comme imputrescible. L’Algarrobo ( Prosopis clulcis des botanistes) , dont j’ai déjà dit quelques mots à propos de mon entrée à Gutierrez, mérite une mention spéciale parmi les végétaux de première utilité qui attirent, dans cette région, l’attention du voyageur. Son bois n’a pas une valeur à beaucoup près aussi grande que celui du Quinaquina, ni du Cedro (Cedrela brasiliensis) , ni même de plusieurs autres arbres forestiers de ces pays; il sert néanmoins, lors* qu’on est obligé d’abattre cet arbre utile, à bien des usages auxquels ne seraient pas propres les bois que j’ai cités. Ses fruits, qui sont des gousses de deux à
(1) On croyait autre fois que le quinquina était un des produits de cet arbre ; de là le nom qu’il porte, et qui n’est autre qu’une contraction de quina-quina.
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trois décimètres de longueur, sont employés partout à engraisser les bestiaux; on les cueille à cet effet, quelque temps avant leur maturité; les graines, réduites en farine, contribuent à la nourriture des habitants eux-mêmes; et la matière résinoïde qui coule des blessures faites à son écorce, combinée avec une matière ferrugineuse, fournit une teinture noire. L'écorce elle-même sert à tanner; mais au lieu de donner au cuir une couleur ferrugfheuse comme l'écorce de V Acacia Ancjico (Gurupaü, Bilca ou Sevil des Boliviens), il leur communique une nuance jaunâtre.
Le 4 , nous montâmes à cheval de grand matin pour faire à Limonzilo la visite que nous avions projetée ; mais la pluie gâta un peu le plaisir de la route. L’odeur de varech, que répandait le lac, commença à se faire sentir à près d'une demi-lieue de ses rives ; nous y arrivâmes assez tôt pour pouvoir choisir à notre aise le point de départ le plus convenable pour mon voyage aux îles. Le temps empêcha qu'il ne s’effectuât ce jour même.
A mon arrivée dans le pays, j’avais suivi le bord oriental du lac; je voulus, pour compléter mon exploration, côtoyer avec le gouverneur la rive opposée; cela me permit d’en dessiner tout le contour. Pendant que je m’occupais de ce travail, quelques objets singuliers attirèrent mon attention : c’étaient des masses noires et irrégulières qui s'élevaient de la surface de l’eau. On pouvait les prendre pour des souches de palmiers
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ou pour des madrépores. Quelques unes de ces masses s’étant trouvées à la portée de ma main, je pus me convaincre que c’étaient des concrétions calcaires formées par les dépôts successifs du lac; elles sont comparables, sous beaucoup de rapports, à des stalactites ; j’en choisis quelques unes des plus petites pour les ajouter à mes collections géologiques.
I/heure étant avancée, nous allâmes demander l’hospitalité à un des habitants de la vallée, chez lequel nous rencontrâmes nombreuse réunion. Le gouverneur lui dit que je voulais tenter, le lendemain, l’entrée des îles ou des cerritos , comme on les appelle dans le pays. Ce digne homme déclara sur-lechamp qu’il ne me laisserait point aller seul, et il j ura qu’il m’accompagnerait partout. Un de ses voisins se joignit aussitôt à lui, puis un autre, et bientôt l’expédition devint tellement nombreuse, qu’il n’y avait plus moyen de craindre les plus noirs démons.
Parmi les personnes présentes ce soir chez notre hôte de Limonzito, il y avait un vieillard qui parlait le guarani ; il me dit que le mot opabiisu , signifiait dans cette langue , tout disparut. Il existe d’après lui chez les Chiriguanos de la Cordillère une tradition singulière. Elle rapporte que sur l’emplacement occupé aujourd’hui par le lac de Opabiisu il existait un village considérable qui , un jour, s’enfonça subitement, en laissant à sa place cette nouvelle Mer Morte. Il n’v a rien là d’impossible; je puis même
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ajouter, à l’appui de la tradition des Chiriguanos, le fait de l’apparition subite et très récente d’un lac d’eau sulfureuse dans les montagnes de Buena-Yista, à peu de distance de Santa-Cruz de la Sierra. L’événement dont je parle eut lieu vers la fin de l’année 1849, à la suite d’un tremblement de terre qui fit éprouver aux habitants des craintes sérieuses. Une partie de la montagne d’Anamborô s’écroula, et une rivière prit naissance dans ses décombres.
Le 5, l’expédition destinée à rompre le charme du lac se mit de bonne heure en marche. Avant d’arriver au lieu déjà désigné comme le point de départ de la partie aquatique de l’excursion, elle se grossit d’un corps de femmes de tout âge, désireuses, disaient-elles* d’assister au moins de leurs prières au succès de l’événement ; mais leur plus grand désir, je pense, était de dissuader leurs maris, frères ou fils de toute participation à une entreprise qui pouvait bien passer pour quelque peu folle. Aussi, qu’arriva -t-il ? A peine fut-il question de retirer les ponchos, les bottes et autres vêtements, que les bons habitants de Limonzito se retirèrent un à un jusqu’au dernier de la partie, me laissant seul pour affronter les esprits des cerritos.
La plus grande des îles , vers laquelle je voulais me diriger d’abord, n’est pas très éloignée de la rive ; j’avais pensé qu’en nageant je pourrais facilement y arriver en dix minutes; j’y mis plus du double, car il se présenta une difficulté sur laquelle je n’avais pas
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compté: ce ne fut pas, en effet, dans de l’eau que j’eus à me débattre les trois quarts du temps, mais dans de la vase. Près de la rive celle-ci n’a qu’un ou deux pieds de profondeur, et elle est recouverte d’un pied d’eau ; plus loin il y a un pied et demi d’eau, et trois pieds de boue. Dès lors on n’en atteint plus le fond, et il ne reste au voyageur d’autre moyen de progression que celui qui est propre aux poissons; je me hâtai d’autant plus de l’employer, que je trouvai assez peu commode de marcher en ayant de la boue jusqu’à mi-corps. La couleur de ce limon, qui est particulièrement douce au toucher, était noire comme de l’encre; à chaque pas que je faisais, sa teinte se communiquait à l’eau, de sorte que ma route resta dessinée à la surface du lac par un grand ruban sombre. Une chose qui me frappa fut la facilité avec laquelle je me soutenais sur cette eau; j’en trouvai plus tard la raison dans l’immense quantité de sel qu’elle tient en dissolution. Toujours est-il que je fus particulièrement satisfait de sentir, à environ deux brasses de l’île, que le tond de vase prenait de la consistance sous mes pas. Lorsque je mis pied à terre, ma couleur était telle qu’on aurait pu sans peine me prendre pour un des diables de ces lieux. Je déclare que je n’en trouvai pas dr’autres, pas plus que je ne trouvai de trésors; mais je m’aperçus qu’au lieu de trois îles dont on supposait ce petit archipel composé, il y en avait quatre; d’où il résulte que j’ai découvert une île, ce qui est quelque chose.
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Les gens clu pays m’avaient dit qu’au milieu des îles, il y avait un déversoir, une sorte de gouffre par lequel se vidait le trop plein du lac; il n’y a rien de tel. Chacun des cerritos est élevé de 4 mètres environ au-dessus du niveau de l’eau. La grande île est couverte de végétation; mais je n’y vis aucun arbre en fleurs. Sur le bord même de l’eau je remarquai que les pierres étaient couvertes d’une matière violacée qui me parut être de nature végétale; j’en emportai plusieurs pour ma collection. Convaincu enfin que je n’avais plus grand’chose avoir, je retournai à la terre ferme comme j’étais venu. Je retrouvai mes compagnons presque fâchés que la chose se fût passée si simplement. Quant aux femmes, elles avaient tenu parole, car elles étaient restées à genoux pendant tout le temps qu’avait duré l’expérience.
11 me reste à ajouter, pour terminer le récit des événements du jour, qu’ayant mis mon cheval au galop pour chercher un abri contre un orage qui commençait à s’épancher, il sombra tout à coup dans une fondrière en me prenant la jambe sous lui. La mollesse du terrain me préserva heureusement de tout accident; mais l’animal ne s’en retira qu’avec la plus grande difficulté, et dans le plus triste accoutrement.
Le jour qui suivit mon retour à Gutierrez je m’occupai à faire grosso modo l’analyse de l’eau du lac, dont j’avais eu soin de faire rapporter une grande jarre. Je cherchai surtout à m’assurer quelle était la
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proportion cle matières salines renfermées dans le liquide; je trouvai qu’il y en avait environ 7 pour cent. Je ne crois pas que l’on connaisse encore de source aussi chargée. Les matières en dissolution sont formées en majeure partie de carbonate de potasse et de chlorure de sodium et de magnésium.
Je m’informai si l’on s’était servi quelquefois de l’eau d’Opabùsu comme d’un moyen curatif, et l’on m’assura que non. J’engageai alors le gouverneur à exciter les gens du pays à faire quelques essais; je leur citai un certain nombre de maladies qui pourraient être traitées favorablement par un agent de cette sorte. Je sus, plus lard, que, sur la foi de mes conseils un homme atteint de rhumatismes s’était fait transporter sur les bords du lac dans lequel on l’avait baigné plusieurs fois par jour , et qu’il avait été presque complètement guéri au bout d’un temps assez court. Je témoignai le désir qu’on essayât sur les lépreux l’effet de cette eau, mais j’ignore si l’on a encore expérimenté son action sur cette affreuse maladie.
Malgré la bonne volonté qu’y mit le gouverneur, il me fut impossible de trouver un guide qui voulût me conduire à travers le pays des Chiriguanos. J’appris même que plusieurs des gens du pays sur lesquels le gouverneur avait une influence directe s’étaient cachés pour qu’il ne les contraignît pas à rn’accompagner. Je fus donc obligé, à mon grand regret, d’aban-
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donner pour le moment la partie de mon projet dont la réalisation devait me mettre en communication avec quelques unes des nations sauvages les plus curieuses de l’Amérique. Un autre contre-temps vint s’ajouter encore à celui dont il vient d’être question.
Le chemin par lequel je voulais primitivement gagner Tarija suit, parallèlement à la Cordillère, une série de vallons encaissés analogues à ceux dont il a été question dans la dernière partie de mon voyage à Gutierrez. Les mules et les chevaux pourraient, sans user leurs sabots, marcher éternellement dans les chemins qui parcourent ces districts; il n’en était pas de même de la seule route qui me restât ouverte, celle des montagnes. Dans ces chemins pierreux mes animaux non ferrés devaient nécessairement s'estropier au bout de quelques jours de marche , et je prévoyais déjà que je serais forcé d’en laisser quelqu’un en route. Quant aies ferrer à Gutierrez, il ne fallait pas y songer : au prix de l’or je n’y aurais même pas rencontré un clou. Il faut ajouter que les pluies commençaient déjà à se faire sentir; mais de ce côté-là au moins je ne rencontrais que des obstacles prévus , et qui ne pouvaient m’arrêter qu’autant que je perdrais trop de temps en route. lime tardait par-dessus tout de traverser le formidable rio Pilcomavo qui sépare la province de Tomina de celle de Cinti. Un jour de retard pouvait en rendre le passage impossible, malgré tous les moyens auxquels on aurait recours; j’en étais, au reste, encore loin.
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En attendant mon départ, que j’avais fixé au 10 décembre, mais qui n’eut lieu que le 12, le colonel mon hôte continuait à me soigner comme si j’eusse été de sa propre famille; il ne se passait guère de jour qu’il ne m’accompagnât dans les courses trop rares que la pluie me permit de faire dans les environs du village, qui offrent, dans quelques parties, des points de vue remarquablement pittoresques. Sous ce dernier rapport la vallée dans laquelle se rencontre la lagune d’Ibiuaua mérite une mention spéciale.
Les plantes cultivées à Gutierrez ne sont pas très nombreuses. Le maïs, le manioc et le riz constituent le fond de la nourriture végétale des habitants. On y cultive également la patate, lemani, le bananier et la canne à sucre. Les Boliviens font du maïs une consommation plus grande encore peut-être que les Brésiliens. Ils l’accommodent de manières très variées. Cependant c’est sous forme de farine qu’on l’emploie le plus ordinairement; il sert ainsi à épaissir les soupes. Les grains entiers cuits à l’eau constituent ce qu’on appelle le môté; rôtis, ils portent le nom detostado , et remplacent presque universellement le pain chez les gens pauvres des régions chaudes du pays ; je n’ai jamais vu torréfier la farine de maïs en Bolivie ni au Pérou, comme on le fait au Brésil. Avant sa maturité, l’épi de maïs porte ordinairement le nom de clioclo ; le grain encore tendre se sépare alors très difficilement de l’axe central, et on cuit l’épi d’une seule
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pièce. Avec de très jeunes ckoclos on fait un mets très délicat nommé uminta. Enfin, c’est aussi avec le maïs que se fait la cliicha. Cette liqueur pourrait être appelée à juste titre la boisson nationale de l’Amérique Espagnole ; puisque, à peu d’exceptions près, toutes les classes de la société la prennent avec plaisir. Je dois dire, pour mon compte, que lorsque j’eus appris dans tous ses détails le mode ordinaire de préparation de ce breuvage, qui par le fait n’est autre chose qu’une sorte de bière , j’eus quelque répugnance à en prendre (1) ; mais je vainquis bientôt
(1) Je transcrirai ici pour l’édification de mes lecteurs une recette de chicha , écrite sous la dictée d’une Indienne du village de Santa- Ana de Çliiquitos.
Prenez du maïs; torréfiez-le légèrement; réduisez-le en farine grossière, et faites cuire celle-ci dans une forte proportion d’eau, en ayant soin d’en réserver une petite partie que vous portez chez vos amis ; priez-les de la mâcher et de vous la rendre. Retirez la décoction du feu, laissez refroidir, et ajoutez ce que vous rapportent vos amis; mêlez et remettez au feu ; faites bouillir huit heures ; passez au tamis ou au travers d’une toile ; versez dans des vases appropriés, couvrez bien, et laissez reposer trois jours, en maintenant à une température douce. Votre chicha est alors prête à boire.
L’ingrédient fabriqué par vos amis porte le nom de mastiga , et a pour but, dit-on, d’édulcorer le breuvage ; il paraît plus probable qu’il sert de levain. Dans tous les cas, partout où j’ai vu faire la chicha avec la mastiga on m’a assuré qu’il était impossible de la faire autrement. Ce qui n’empêche pas que dans plusieurs parties du Pérou h chicha ne se fasse sans mastiga. A Arequipa on fait germer le maïs avant de s’en servir, comme on fait germer l’orge dans la fabrication de la bière ordinaire ; et on y ajoute, pour aider la fermentation, une petite partie du dépôt ( concho ) qui se forme dans la chicha déjà faite.
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ce sentirnenl; et je finis par devenir un chicliero assez passable.
Parmi les autres plantes économiques de cette localité je puis encore citer le Mocomoco, espèce de Gomphrena. C’est une des herbes les plus communes du pays; elle garnit les champs incultes , les bords des chemins et le voisinage des habitations comme quelques Chenopodes de nos pays ; les bestiaux mangent avec avidité ses feuilles tendres , et on se sert de ses cendres pour faire du savon.
Les animaux domestiques de Gutierrez sont les mêmes que ceux de Santa-Cruz ; les moutons y sont extrêmement rares, si ce n’est dans quelques points; la chaleur est en général trop grande pour qu’ils puissent prospérer. La viande du bœuf est celle qu’on consomme presque exclusivement; je n’y ai vu aucune chèvre, et presque pas de cochons.
La province de la Cordillera est divisée en deux cantons : celui de Piray au nord, et celui de Gutierrez au sud. Du temps des jésuites le premier de ces cantons contenait quatre missions : Piray , Florida , Cabezas, et Abapo ancienne capitale de la province. Le canton de Gutierrez en renfermait dix qui étaient, du nord au sud: Masavi, Aimiry, Tacuru, Saypuru, Taputà, Taquarembo, Borapucuti, Piriti, Oüay et Parabiti. Mais depuis le départ des RR. PP. il s’est établi un assez grand nombre d’autres hameaux, surtout dans le canton de Gutierrez ; les principaux sont Gutierrez lui-même, Ipita, Itay, Limonzito, Taperazi
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et Aquio. Leur population réunie peut se monter à neuf cents habitants, celle de la capitale et de sa commune y entrant pour le quart; tandis que la population de chacune des missions dont j’ai donné les noms était autrefois de cinq cents à mille âmes.