CHAPITRE XIII
TARIJA (Suite).
Outre les divertissements dont il a été question dans lé chapitre précédent , il en est un autre qui n’occiipe pas üiie petite place dans les loisirs dé rhàbitânt dé Tarija : je veux parler dés combats dé coqs. Les hommes ont, pour ce jeu barbare, répandu d’ailleurs dans toute l’Amérique espagnole, une véri table passion.
L’aristocratie mâle de la ville ne manque jamais, les jeudis et dimanches , de se rassembler dans le petit amphithéâtre érigé à cet effet par le gouvernement ; et c’est chose curieuse de voir avec quelle attention on examine, avec quel soin on pèse, d’abord à la vue , puis à la balance , les valeureux gallinacés ; puis discussions et chicanes. Les paris sont ouverts, débattus et enfin acceptés. On s’occupe ensuite d’armer les oiseaux duellistes ; les armes naturelles ne produisent pas des résultats assez prompts. L’éperon corné de la patte gauche est abattu par un trait de scie et remplacé par une large lan-
(1) Le gouvernement en fait tons les ans l’adjudication au plus offrant. L’adjudicataire prélève ensuite un droit d’entrée sur chaque spcciàleür.
TARI J A
cette solidement ajustée. Elle est protégée par une gaine , afin que son tranchant ne s’émousse point avant le moment d’être mis en réquisition. Les oiseaux sont ensuite présentés l’un à l’autre , chacun tenu par son parrain. Leur premier geste, diversement interprété , amène ordinairement quelques nouveaux paris. Enfin la sonnette du juge des jeux appelle le silence des spectateurs , et il est tel, dans ce moment, qu’on entend le bruissement des plumes qui se hérissent sur le cou tendu des combattants. Le combat est commencé, et toute l’ame des parieurs semble s’élancer de leurs yeux fixes pour animer le courage de leurs héros. Mais ce n’est certes pas cette vertu qui manque aux pauvres g altos ; tout leur sang s’échappe le plus souvent avant qu’ils se soumettent. Quand l’un deux recule, il est aussitôt déclaré vaincu.
Les combats de coqs et les dés sont les ennemis les plus acharnés des bourses tarijeniennes ; mais aussi est-il plus d’un petit capitaliste qui leur doit tout son avoir. Le cirque dont il vient d’être question est une dépendance du marché des comestibles. Cet édifice consiste en un corridor couvert qui entoure une cour assez spacieuse. Les marchands s’y accroupissent au milieu de leurs sacs et de leurs paniers. Ils paient au gouvernement une légère rétribution, et ils sont tenus de vendre leurs denrées au taux fixé par la police. La curiosité me conduisait souvent de ce côté, dans l’espérance que j’v décou-
TAHU A.
vrirais quelques uns des fruits savoureux pour lesquels on m’avait toujours fait croire queTarija était fameux. Je me hâte de dire que , sous ce rapport, Tarijane m’a fait éprouver que des déceptions. Combien je trouvai Cinti plus riche, malgré sa pauvreté ! On m’assura, il est vrai, que, cette année, la grêle avait causé dans les vergers des dommages considérables. Mais je comprenais difficilement, je l’avoue, que cette raison eût suffi pour modifier la qualité des fruits. Les pêches que je vis étaient certainement très inférieures à nos plus vilaines pêches de vigne, et, pendant toute la saison , je n’en trouvai pas une seule qui fût complètement mûre. Le raisin était un peu meilleur, mais bien au-dessous de notre bon raisin de Fontainebleau : son grand défaut était d’avoir la pellicule démesurément épaisse. Les noix étaient très communes. Les pommes et les poires me semblèrent être d’une seule sorte et très médiocres. Les figues étaient abondantes et bonnes. C’est la grande variété brune que j’y vis ; la verte paraît y être inconnue. Quant aux fruits des pays chauds, tels que les bananes, les ananas, etc., il n’y en a aucun.
Les légumes que je rencontrai sur le marché de Tari j a n’étaient pas non plus très variés. La pomme de terre jaune et ronde est la seule variété de cette espèce qui y paraisse. Le chou se cultive dans les environs, mais il ne pomme jamais ; les navets , les carottes, les artichauts et les choux-fleurs y sont rares,
TARI J A
surtout le dernier; le poireau, le panais et le radis paraissent y être à peu près inconnus. L’oignon ordinaire est très commun, mais il est petit. Le mâts, dont j’ai déjà parlé , et la pomme de terre forment, en définitive, le fond de la nourriture des gens paüvres de la ville.
Le pain de froment se rencontre assez abondamment ; rhais, Comme il est assez cher, il n’ÿ à quë la classe aisée qui puissfe s’én nourrir.
Le sücre ëst également très cher, et vient presque tout de Santa-Cruz de la Sierra ou d’Orân.
Je ne dois pas oublier un autre produit végétal dont le rôle dans les cuisines de Tarija, et eh général dans toute l’Amérique espagnole, est bien plus considérable qu’on ne peut se l’imaginer en France : je Fais allusion au piment ou aji ( prononcez ahi ). il n’est guèl-e de ragoût où l’on n’en introduise, et quelques espèces de 'chupé (1) en sont rouges. Ceux-là portent spécialement le nom de ajïës, et sont en très grande estime parmi les chicheros. Les gens de la classe inférieure font de ce condiment, je pourrais presque dire de ce légume, un abus extraordinaire. Un chupé assez pimenté pour emporter là
(1) Le chupé ordinaire, ou national, est une soupe claire, dans laquelle nagent des morceaux de mouton ou de bœuf, des pommes de terre et des oignons. Dans 1 echairo, qui est le chupé des Indiens de la Puna, les pommes de terre fraîches sont remplacées par des pommes de terre gelées ( chuno ). Enfin, dans le pebré , on ajoute aux léguhies jkecédenté dés aràcâchas ( racine dé VAracâcHà eècutcnlà].