TA U1JA
peu de jours Tarija perdit son aspect boueux et sombre, pour revêtir un habit de noce. La meilleure des habitations fut choisie pour en faire un palais. On construisit un théâtre dans la cour du marché, et l’on envoya quérir à la frontière des taureaux indomptés pour le grand combat qui devait avoir lieu sur la place de la ville. Enfin, il se forma immédiatement dans diverses parties de la ville des écoles de danse, où se répétaient, tous les soirs, les figures qui plaisaient le plus à Son Excellence, et, en particulier, les quadrilles, jusqu’alors inconnus à Tarija. Puis on envoya sans retard des exprès à Potosi et autres lieux pour en faire venir, dans le plus court délai, des liqueurs, des bonbons et toutes sortes de friandises, sans en excepter de la glace, qui n’était pas la chose la plus facile à rencontrer. Le 14 mai, nous sûmes que le grand visiteur devait entrer dans la vallée de Tarija le jour suivant, et, d’un commun accord, tous les principaux habitants montèrent à cheval pour aller à sa rencontre. J’avais pour mon compte une grande curiosité de voir celui qui avait la réputation d’être le plus bel homme de la Bolivie. Nous le joignîmes après un galop de quatre lieues et demie, qui nous mena au pied de la Cuesta de Calama. Chemin faisant, nous passâmes un bataillon d’infanterie qui avait mérité , me dit-on , la désignation de bataillon d’Ingabi , pour avoir devancé tous les autres dans cette rencontre. Ces hommes avaient l’air vraiment martial. Le président était entouré d’un cortège
TARIJA.
d’aides de camp que précédaient deux cuirassiers, ses seuls gardes. Il portait un poncho de soie rouge qui dissimulait parfaitement un léger excès d’embonpoint, seul défaut que je lui trouvai.
A San-Lorenzo, il fut reçu par le curé , qui lui avait préparé une collation à laquelle tout le monde prit part. Le général O’Gonor choisit cette occasion pour me présenter à lui ; mais, au milieu de la presse, je pus à peine lui dire un mot. Le repas fini, nous reprîmes le chemin de la ville $ en laissant seul le président qui ne devait entrer à Tarija que le lendemain. Pendant le trajet, je fis la connaissance du ministre Calvimonte , homme d’instruction et de beaucoup de sagacité. Les nouveaux venus furent placés dans les meilleures habitations de la ville, et l’on profita de la musique qui accompagnait le bataillon d’Ingabi pour danser toute la nuit.
Le 15, nous sortîmes encore de nos murs ; mais nous n’eumes, cette fois, qu’un petit quart de lieue à faire pour rencontrer le cortège. Le président était en grand uniforme, et il me parut moins bien ainsi, qu’avec son joli poncho , qui cachait son obésité. A l’entrée de la ville se trouvaient deux colonnes blanches sur lesquelles on avait inscrit deux versets qui chantaient les louanges de Ynstre d’Ingabi , mais, je dois le dire, d’une manière un peu obscure.
A partir de là, ce ne fut qu’une suite non interrompue d’arcs de triomphe de toutes les formes imaginables : les uns modestement construits en feuil-
TÀP.IJA .
Inge, les autres plus somptueux, ornés de gaze et de rubans. Une longue ligne de gardes nationaux garnissait chaque côté des rues , et toutes les portes et toutes les fenêtres étaient occupées par les représentantes du beau sexe de Tarija. Au moment où le général passait devant elles, elles faisaient pleuvoir sur lui des poignées de fleurs, en les accompagnant de cris d’enthousiasme.
Le 16, après avoir assisté à la messe, le président, s’étant trouvé indisposé, fut obligé de se retirer, au moment où les députations des diverses corporations de la ville se présentaient pour lui adresser des discours. Mais il y eut un speech qu’il ne put se dispenser d’écouter, car il lui fut fait dans la chaire même,, immédiatement après l’office divin. Dans ce rare morceau d’éloquence (cause assez probable de l’indisposition du président) , l’orateur, qui était un moine franciscain, n’hésita pas à comparer le vainqueur d’Ingabi à Moïse délivrant les Israélites du joug, à Numa Pompilius, à Alexandre le Grand , à César, et à je ne sais plus qui encore ; il le donna enfin comme modèle de toutes les vertus publiques et privées.
Le jour suivant avait été désigné pour le premier combat de taureaux. La grande place avait été barricadée, à cet effet, de manière à représenter un immense cirque, où caracolaient une trentaine de jeunes gens et d’officiers prêts à courir sus au premier combattant qui se présenterait dans l’arène.
Le premier étage du palais de justice ( cabildo ),