T ABU A
qui occupait un des côtés du carré, lut de bonne heure rempli de spectateurs. Le président lui-même vint bientôt y prendre place , pendant que le peuple se pressait à l’envi en dehors des barrières, et garnissait toutes les rues qui aboutissaient à la scène d’action, et les fenêtres et les toits des maisons qui avaient vue sur elle.
Le signal fut donné. Une nuée de poussière s’éleva du côté de la cour où se trouvaient enfermés les taureaux ; un instant après, deux cornes menaçantes parurent au guichet qui s’ouvrait sur la place. Il y eut un moment d’anxiété; les cavaliers les plus voisins avaient déjà tourné la tête de leurs chevaux pour gagner le côté opposé du cirque, lorsque les cornes disparurent. Un autre nuage de poussière s’éleva bientôt, accompagné de cris, et de l’apparition d’autres cornes qui disparurent comme les premières, pour reparaître encore et s’effacer de nouveau. Nous apprîmes alors que l’enclos où se trouvaient les taureaux avait été si artistement disposé, qu’il était complètement impossible de les en faire sortir, sans y faire quelques changements. Pour nous dédommager de ce contre- temps , un peloton de la garde nationale exécuta une série de manœuvres de fantaisie avec une justesse qui faisait son éloge ; après quoi on se retira.
Le soir, quelques jeunes gens de la ville jouèrent avec assez d’ensemble, sur le théâtre qu’on avait improvisé dans la cour du marché, une comédie en cinq
TA1UJA.
actes, appelée El delinquenïe lionrado. Dans un des entr’actes, mon ami, le docteur Caïnzo, fît au président une allocution qui devait être suivie d’une pluie de fleurs ; ces fleurs étaient contenues provisoirement dans une grande boule suspendue au-dessus du trône-, mais à peine le poids du général se fut-il fait sentir quelques minutes sur la trop faible plate-forme, que les planches craquèrent, et que fauteuil et occupant faillirent être engloutis. Cet accident ayant empêché que la boule se trouvât en rapport suffisant avec son objet, elle resta close.
Le 18, il y eut un nouveau combat de taureaux; mais il ne valut guère mieux que celui qui avait déjà eu lieu. On réussit toutefois à faire sortir un des animaux de l’enclos. Les cavaliers prirent aussitôt la fuite vers le côté opposé de la place. Le pauvre taureau bondissait de douleur, en se sentant brûlé de toutes parts par les pétards et les toiles enflammées qu’on lui avait allumées sur le dos, et il chercha de tous côtés quelqu’un sur qui il pût se venger; mais personne ne se présenta. Voyant enfin qu’il n’avait pas les moyens d’amuser tant de mondes étant tout seul au milieu de cette place , il prit le parti de s’enfuir par une des barrières qu’imprudemment on avait laissée ouverte.
La troupe de ligne, amenée de Chuquisaca, fit ensuite une série de manœuvres dans le genre de celles exécutées par la garde nationale de la ville , mais avec encore plus d’habileté, et au seul son du clairon.
TAHIJ A.
Enfin, un saltimbanque, dont l’appareil avait été établi devant le cabildo , se mit en devoir de nous montrer son adresse sur la corde roide ; mais le retour du taureau fugitif vint tout à coup mettre fin à ses élans, et la séance fut levée.
Dans l’après-midi, j’eus une audience du président, et je n’eus qu’à me louer de la manière presque amicale avec laquelle il me reçut. Je ne trouvai pas dans le général Ballivian un homme de grand génie, mais il me parut être doué de beaucoup de sens commun. On le disait très brave et commandant habile.
Ayant appris que j’avais formé le projet de tenter la traversée du Gran-Chaco, de manière à gagner le Paraguay, en suivant par terre l’une des rives du Pilcomayo, Son Excellence voulut bien m’offrir de me donner tous les secours nécessaires à cette exploration, comprenant qu’elle pouvait devenir de la plus grande importance p'our la Bolivie, à laquelle, en cas de réussite, elle ouvrirait une communication directe avec l’est du continent, l’Atlantique, et, par suite, l’Europe (1). Je comptais, après un court séjour au Paraguay, essayer d’effectuer mon retour par le rio Bermejo.
Mais pour traverser avec une certaine sécurité ces régions presque inconnues et habitées par des hordes
vl) Je reviendrai, plus loin, sur celte question dont le gouvernement du général Ballivian s’était déjà occupé d’une manière toute spéciale.
TAIU.I A .
hostiles, il était nécessaire d’entrer d’abord en communication avec ses habitants, et d’obtenir d’eux des guides et une sorte de sauf-conduit; au besoin même une garde. Par ce moyen, un petit nombre d’hommes arriverait à faire ce que des troupes considérables essaieraient peut être en vain d’effectuer. Je proposai donc de faire, aussitôt après ledépartdeSon Excellence, une excursion préparatoire, qui devait avoirpour but de me rendre favorables les chefs des tribus du Chaco, et d’aller aussitôt à Chuquisaca en rendre compte au gouvernement. Le président m’ayant, là-dessus, renouvelé encore les mêmes offres de secours, je pris congé de lui.
Le 19, il y eut un troisième combat de taureaux, auquel je n’assistai pas , n’ayant été que médiocrement satisfait des deux précédents. Je dédommagerai mes lecteurs de cette lacune par la reproduction d’une page de mon journal, qui contient le récit d’un combat de taureaux dont je fus témoin à Santa-Cruz de la Sierra; il eut lieu quelques jours avant mon départ de cette ville, lors de l’anniversaire de la fameuse bataille d’ingabi. Cette description complétera les idées que l’on doit avoir sur les jeux de taureaux actuellement en usage en Bolivie. J’ajouterai qu’il n’y a plus nulle part en Amérique de véritables combats de taureaux, si ce n’est à Lima, où il existe un cirque destiné spécialement à cet usage , avec des loreaclores exercés, des picaclores , des chunchHlos , des mataclores , et tout ce (pii s’ensuit.
TA RIJ.V.
Voici 111011 extrait :
.... Je me faisais d’avance une fête du spectacle qui se préparait pour l’après-midi , et qui n’était rien moins qu’un combat ou course de taureaux. On avait converti, à cet effet, la place de la Préfecture en une grande arène, en en bouchant toutes les issues, et en barricadant, aussi parfaitement que possible, les points les plus vulnérables des habi tations, où étaient préparés, sous les varandas, des sièges pour de nombreux spectateurs. Le peuple se pressait, avide, autour du théâtre; mais personne ne pouvait l’être plus que moi.
A un signal donné, une barrière tombe, et un taureau se précipite. Au même instant, un pétard prend feu entre ses jambes, et le fait bondir en avant Je crus qu’il allait éventrer quelqu’un des curieux qui occupaient, à cheval, le milieu de la place; mais ceuxci mirent aussitôt leurs chevaux au galop et gagnèrent le bord opposé du cirque; le taureau, de son côté, ayant rencontré, chemin faisant, un point où l’herbe lui parut appétissante, se mit à la brouter, et ce fut à grand’peine qu’un homme, à habit bigarré, en agitant devant cet animal un morceau de toile rose, finit apparemment par le convaincre qu’il n’était pas là pour manger; toujours est-il qu’il cessa de brouter, et quelques nouveaux pétards venant à l’aide du cluinchiUo , le taureau partit à toutes jambes pour gagner l’autre extrémité de l’arène, les cavaliers fuyant devant lui, et le chunchillo courant derrière.
TARIJA.
avec son mouchoir rose, qu'il agitait alors inutilement. Il me semblait alors que c’était le taureau qui s’amusait à faire la chasse aux hommes. Après deux ou trois passages de ce genre, la pauvre bête, n’en pouvant plus, fut menée, la corde au cou, devant le siège du préfet. Là, on lui jeta, sous le nez, des morceaux de sucre, que les enfants allaient ramasser. Le taureau les laissait faire avec la plus grande bonhomie.
Plusieurs autres taureaux furent successivement lancés dans le cirque, à la suite de celui-ci, et j’assistai à leurs ébats avec un intérêt toujours croissant. Il y eut quelque mieux sous le rapport de la férocité de ces animaux; le second, surtout, après avoir sauté par-dessus une batterie de pétards, poursuivit les curieux, toreadores, pendant un bon demi-tour de place. Enfin il y eut un moment où il fut sur le point de pénétrer sous la varanda, où, perché sur un banc élevé sur deux tables, je prenais, entre deux aimables Crucenas, ma leçon de tauromachie. La bête, heureusement, fut arrêtée par l’explosion d’un pétard habilement jeté sur son passage, et elle s’élança, furieuse, sur le malheureux chunchillo qui s’était rendu coupable de cette diversion en notre faveur. Celui-ci allait échapper par une feinte habile, lorsqu’il embarrassa ses pieds dans une racine de chiendent, et tomba à la renverse. Je crus que c’était fait de lui ; un cri d’effroi s’éleva dans toute la place; mais le taureau, après avoir flairé un moment sa
TARIJA. 219
proie, releva ses cornes et alla chercher plus loin de nouvelles victimes, etc. — Revenons à Tarija.
La nuit clu 19, le commandant militaire donna au président un grand bal. Aucun des salons de la ville n’ayant des dimensions suffisantes pour contenir tous les invités, on en improvisa un dans une belle cour carrée, dont on dissimula les dalles sous d’amples tapis; sur son plafond de toile, on voyait briller le soleil d’Ingabi. Les murs furent garnis de candélabres ; enfin, des sophas et des chaises pour environ deux cents personnes (1) complétèrent l’illusion. Il n’y eut, du reste, rien de bien particulier dans cette réunion, qui eut une physionomie tout européenne. Le président et ses officiers se présentèrent à huit heures, et trouvèrent tous les invités à leurs postes; on avait préparé, pour Son Excellence, un grand fauteuil de cérémonie, mais il le fit retirer aussitôt, et alla s’asseoir auprès de la plus jolie personne du bal, qu’il sut dépister du premier coup d’œil, et avec laquelle il conversa une grande partie de la nuit. On ne
(t) Il y a vingt ans, on n’aurait pas trouvé dans toute la ville un nombre aussi grand de sièges mobiles. Ils étaient en effet remplacés dans toutes les maisons par des bancs d’adobes qui faisaient le tour des salles, et dont on se sert même encore dans beaucoup d’entre elles. Ces bancs étaient recouverts de tapis. Une remarque curieuse à faire, c’cst que la plupart des chaises de Tarija viennent des États-Unis. Quelques unes d’entre elles paraissent être de travail chinois. Elles arrivent en Bolivie démontées, pour la facilité du transport.
TAKJJA.
dansa d’abord que des quadrilles ou des valses, el des contredanses, dans lesquelles Son Excellence joua constamment le rôle principal. Plus tard, ce fut le tour des bailesitos, où figurèrent particulièrement les danseuses qui n’avaient eu jusqu’alors qn’un rôle purement passif. Ce que je vis ce soir me convainquit que l’on devrait s’efforcer d’introduire le bailesito (1) partout, puisqu’il permet à toutes les jeunes personnes réunies dans un bal d’y prendre au moins une petite part, sans qu’il soit nécessaire qu’on leur ait fait, à ce sujet, aucune invitation spéciale.
À minuit, les senoras furent conduites par leurs cavaliers dans une salle voisine, où se trouvait une
(1) Dans la partie historique de son voyage, M. Alcide d’Ürbigny donne, parmi une foule de notes piquantes sur les mœurs des Crucenos la description suivante d’un bailesilo:
« Un cavalier invite une demoiselle; ils se placent vis-à-vis l’un de l’autre, un mouchoir blanc à la main. Le chanteur commence des couplets de la plus étrange naïveté, dont aucune périphrase ne voile ou ne déguise le sens ; la musique l’accompagne. Les deux danseurs agitent leurs mouchoirs avec grâce , frappent du pied en mesure, s’avancent, reculent, traversent, paraissent se fuir, se rapprocher, tournent l’un autour de l’autre. Les assistants frappent des mains en cadence et la figure est finie. »
Voici, pris au hasard, un des mille couplets qui se chantent pour accompagner ces danses :
Ocho y ocho , die z y sein, y veinte cuatro, cuarenta.
No hay howbre que muera mochu, ni muger sin cornamenta.
TARIJA.
grande labié de rafraîchissements servie avec beaucoup dégoût; au centre de cette table, s’élevait, du milieu d’une troupe d’angelots, une pyramide de sucre d’orge représentant le monument d’Ingabi. Son Excellence profita de l’occasion pour prononcer quelques paroles en l’honneur des beautés présentes, et elle fut vivement applaudie. Quelques autres prirent également la parole avec des succès divers, et l’on retourna ensuite au salon.
Le lendemain et le surlendemain ce ne furent encore que bals et festins ; et les divertissements auraient continué je ne sais combien de jours encore, s’il ne fût arrivé un courrier extraordinaire, porteur de nouvelles qui exigeaient le retour immédiat du président à la capitale. Il n’était question de rien moins, disait-on, que d’une ligue contre la Bolivie, ayant pour but l’invasion et le partage de la république. Quoi qu’il en fût, j’appris en me réveillant, le matin du 26, que le président avait déjà quitté la ville et qu’il était sur le chemin de Tupiza. Je montai aussitôt à cheval avec le général O’Conor, et nous le rejoignîmes à trois lieues delà ville, dans un petit village nommé Tolomosa, où il déjeunait. Après avoir fait de même, nous l’accompagnâmes encore à une lieue au delà, jusqu’au pied de la côte de l’Inga, où nous prîmes définitivement congé de lui. Un nouveau galop nous ramena ensuite chez nous.
Tarija reprit bientôt après sa tranquillité habituelle; et, n’eût été le blanc vernis qui couvrait ses
TARIJA.
maisons, mais que la première pluie devait enlever, on se serait à peine douté qu’elle venait d’être le théâtre d’un mouvement si inaccoutumé.
Parmi les avantages plus solides que le département retira de la visite du président, on doit noter, en première ligne, les encouragements qu’il accorda à la colonisation de la frontière orientale, ou de la frontera , comme on l’appelait tout court; c’est-à-dire la région située au delà de Carapari, entre les rivières Pilcomayo et Bermejo. Tous les colons qui s’y établissaient devaient non seulement être exemptés de service militaire, mais ils étaient encore dispensés de payer les redevances connues sous le nom de (liezmos et de primicias (1).
Les derniers jours du mois de mai furent employés à emballer les collections que je voulais envoyer en Europe, et à faire les préparatifs pour mon voyage à la frontière. Le fossiles que j’avais réunis formaient
(1) Les diezmos sont l’analogue des dîmes , et les primicias , des premiers fruits, en France. Ils faisaient autrefois partie des revenus de l’Église; mais depuis quelques années le gouvernement s’est approprié une partie du produit des dîmes, dont le clergé ne touche tout au plus que les deux ou trois neuvièmes, et souvent rien. Les premiers fruits continuent, au contraire, à être le partage exclusif de ce dernier. Cette taxe ne porte que sur les grains, tandis que les dîmes portent sur tous les produits de l’agriculture. La recette de l’un et de l’autre de ces impôts est vendue annuellement, et par portions, au plus haut enchérisseur. Le vestibule de la cathédrale est converti dans ce but en une sorte de bureau, où a lieu l’adjudication.
TA Hl.TA
ensemble un poids d’environ 2,000 kilogrammes ; mais je ne gardai guère de cette masse que le tiers , qui fut expédié à Potosi, et qui gagna ensuite le port de Cobija, où il fut embarqué pour l'Europe (1). Le reste fut abandonné, à l’exception de quelques pièces que le président me demanda pour envoyer au Chili, où il les fit dépêcher avant son départ de Tarija.
(1) M’étant trouvé dans la nécessité d’employer des ânes pour le transport de cette collection, car on ne voit presque jamais de mules à Tarija, je fus obligé , pour économiser le poids, de me servir de cuirs de bœuf, au lieu de caisses, pour emballer les ossements. Il en résulta qu’un assez grand nombre d’entre eux se brisèrent dans le trajet à la côte. Mais la plupart ont déjà été restaurés depuis leur arrivée au Muséum , et les autres le seront sans doute avant peu.