‹ Voyage dans le sud de la BolivieChapitre 55 sur 84 · DE SAN-LU1S · texte numérisé non relu

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ce sont leurs os. » Un peu au delà de l’arbre que me montrait Celestino, nous passâmes le premier gué du rio de Zuaruro, et plus loin plusieurs autres gués de la même rivière. Au niveau du dernier coude, se trouvait un corral abandonné, au delà duquel se pré' senta la Cuesta de Zuaruro, ou de Àmareta, qui est la montagne la plus élevée de la province. La vue s’étend de son sommet sur une immense étendue de pays, si ce n’est du côté de l’est, où elle est bornée par le dernier bourrelet que forment les Andes de ce côté, et qui constitue la limite occidentale deChaco. Les deux chaînes sont séparées par la vallée de Zapatera, que je voyais à mes pieds, et par celle duCarapari. Le soleil s’était couché pendant que je contemplais l’admirable perspective qui s’étendait autour de moi, et je me décidai à camper, un peu plus loin, sur un petit plateau que présentait la descente, du côté de Zapatcra. Parmi les végétaux qui attirèrent surtout mon attention dans le trajet de onze lieues que j’avais fait à partir de San-Luis, il y en avait un qui mérite plus particulièrement d’être noté : c’est l’arbre auquel les habitants du pays ont donné le nom de Soroche (espèce de Bombax). Il croissait très communément sur les collines un peu élevées où il ne se trouvait aucun autre arbre ; et il se distinguait de loin par la forme de son tronc qui, très épais et bombé au milieu, était rétréci en haut et en bas, de manière qu’il avait une ressemblance très exacte avec un fuseau. Le tissu intérieur du

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tronc est si mou, qu’on peut le creuser avec des instruments de bois, et les Indiens ont mis à profit cette circonstance pour faire avec le Soroche des vases pour contenir leurs boissons. Au moment de mon passage, cet arbre, ainsique bien d'autres, était sans feuilles.

Le 13, nous traversâmes, sans nous arrêter, le petit village de Zapatera , que défend un fort de boue semblable à ceux dont il a déjà été parlé. Ce lieu passe pour un des plus sains de toute cette région. Plus loin, le chemin pénètre dans un étroit ravin que revêt une forêt épaisse. Nous y rencontrâmes, campés au bord d’un petit ruisseau qui traversait la forêt, une dizaine d’indiens Chiriguanos. Ils étaient venus d’une assez grande distance pour faire la chasse aux Pénélopes, qui abondaient tellement en cet endroit, qu’il aurait été facile sans bouger de place d’en abattre une vingtaine ; mais pour cela il aurait fallu ne pas faire de bruit. De mes deux coups j’en fis tomber une paire, et la troupe effrayée s’éloigna à tire-d’aile , au grand mécontentement des Chiriguanos qui perdaient probablement plus de Pénélopes que je n’en emportais. Je ne pus me dissimuler que, pour ce genre de chasse, leurs flèches valaient bien mieux que mon fusil. C’était de grand matin qu’ils dirigeaient leur attaque principale contre les Pénélopes. En effet, ces oiseaux descendaient alors de la cime des arbres, où ils restaient en général perchés pendant le jour, et ils se

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jouaient ensuite sur le sol de la forêt et sur les bords du ruisseau, où les flèches des Chiriguanos les atteignaient bien plus facilement. Les chasseurs plumaient leur gibier , et lui faisaient subir une demicuisson : ce qui permettait de le conserver plus longtemps.

Pendant le retard occasionné par notre conversation avecles Chiriguanos, le mucliacho , dont il a été fait mention plus haut, avait continué à pousser en avant avec les charges, et la nuit nous surprit, Celestino et moi, avant que nous eussions pu le rejoindre. Nous nous trouvions alors à l’entrée d’un grand bois appelé Monte del Àcheral, dans lequel Celestino crut prudent de ne pas nous aventurer plus avant, de peur de ne pas renconter de pâturages pour les animaux. Nous nous installâmes donc de notre mieux, en nous consolant de l’absence du garde-manger général avec les dindons que le sort avait mis à notre disposition. Cependant l’idée que notre pauvre muchacho se trouvait seul à cette heure au milieu de la forêt, avec les juments et ma mule de charge, nous inquiétait d’autant plus que les Jaguars étaient, à ce qu’il paraissait, assez communs dans ces lieux. Aussi nous remîmes-nous en marche le lendemain, dès que le jour eut paru ; et nous ne tardâmes pas à nous convaincre que le muchacho s’était préoccupé encore plus que nous des tigres; car lorsque nous eûmes atteint le lieu où il avait fait halte, nous le trouvâmes étendu entre deux énormes feux et entouré des bêtes déchargé,

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qu’il avait a Hachées en cercle a u tou r de son pe ti t cam p . Les pauvres juments avaient conservé leurs harnais toute la nuit, et songeaient, j’imagine, à bien autre chose qu’à des bêtes fauves.

Délivrés du bois, nous entrâmes dans une plaine que la nature saline de son sol avait fait nommer Saladillo, et qui pouvait avoir une lieue d’étendue. J’y remarquai un joli petit arbre touffu appelé Chirimolle, dont on mange le fruit qui est de la grosseur d’une cerise. Le chemin, qui avait conservé une direction générale vers le sud-est, à partir d’une cuesta qui coupait la forêt de l’Acheral, prit directement vers le sud, au sortir delà plaine de Saladillo. Nous entrâmes alors dans la vallée de Carapari, qu’arrose une jolie petite rivière dont le chemin coupe les nombreuses sinuosités, avant d’aboutir au triste village qui était le but de notre marche de ce jour. Celestino, dont Carapari étaitla patrie, s’empressa de me faire les honneurs des lieux, en me menant à ce qu’il m’assura être la plus belle habitation du pueblo, lequel, au reste, n’était composé que de deux douzaines de cabanes dispersées dans le pré, à côté d’un de ces forts de boue dont j’ai déjà parlé, et qui était composé, comme eux , d’une grande cour carrée , avec une porte cochère sur un des côtés, et une sorte de bastion à toit de chaume à chaque coin. Mon domicile était au premier étage d’une masion qui n’était composée que de deux chambres ; encore fus-je obligé de partager mon dortoir avec quatre autres personnes, et avec

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des myriades de puces et de punaises qui ne me laissèrent pas un moment de repos, pas plus qu’une vieille Senora qui occupait le milieu de la pièce, et qui ne cessa, pendant toute la nuit, de remplir impitoyablement l’air des échos de sa digestion troublée. Pour échapper à tant de maux, je ne trouvai pas de meilleure ressource, le jour suivant, que de placer mon lit dans un petit jardin potager qui se trouvait derrière la maison.

Carapari est un des lieux les plus malsains de la frontière. Dans la saison des pluies, il est impossible d’y passer, même un seul jour, sans y prendre la fièvre; aussi la mortalité y est-elle si prodigieuse, qu’il n’est guère douteux que l’on n’abandonne un jour complètement cette vallée, dont les pâturages paraissent avoir été presque épuisés par le grand nombre de bestiaux qu’on y a élevés.

Ce ne fut pas sans quelque surprise que j’appris du curé de Carapari, qui était un moine franciscain, que les projets du capitaine Gardner étaient connus au couvent de Tarija. Il me dit qu’il n’en avait pas le moindre souci.

Le 17, nous sortîmes de la vallée par un temps magnifique, et, en nous dirigeant vers le sud-est, nous gagnâmes la Quebrada de Abarenda, dans laquelle nous fîmes deux lieues au milieu d’une forêt assez épaisse, et encoupant à chaque instant les coudes sans nombre de la petite rivière qui y serpente; puis, après l’avoir quittée, je me trouvai au sommet de ce der-

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nier échelon des Andes qui avait empêché, deux jours auparavant, que ma vue ne s’étendît de ce côté. Je ne puis dire la sensation de joie que j’éprouvai en jetant les yeux sur les belles plaines qui s’étendaient, comme une grande mer, à mes pieds : c’était le Chaco tel, pour ainsi dire, que nous le contemplions, deux ans auparavant, des rives du Paraguay. Dans un point du lointain, l’horizon était voilé par un rideau de fumée résultant sans doute d’un incendie. Peut-être y avaitil là un campement de quelqu’une de ces hordes errantes de Tobas ou de Matacos que je désirais tant voir.

La descente de la chaîne, sur laquelle nous avions grimpé avec assez de facilité, était extraordinairement rapide, et le sol y était formé d’une terre sèche et glissante sur laquelle on roulait bien plutôt qu’on ne marchait, de sorte qu’en quelques minutes nous en eûmes gagné le pied ; mais non sans que Celestino, qui voulait tenir le pas rt ses juments, n’eût fait quelques culbutes assez plaisantes.

À une lieue plus loin , se trouvait le village de Abarenda, habité par des Indiens Chiriguanos, ou Abas, comme on les appelle assez fréquemment aujourd’hui. Le soleil était couché quand nous y entrâmes, et je me décidai facilement à y passer la nuit. Celestino se trouvait, là, tout à fait en pays de connaissance, et il me mena, immédiatement, à la hutte du capitan qui me reçut à merveille, et que je trouvai dégustant, au milieu de sa famille, une calebasse

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de chicha, qu’il me présenta. Le lecteur devait s’y attendre.

Les habitations d’Abarendane différaient de celles que j’avais vues à Caraparirenda, et dans quelques autres villages chiriguanos de la Cordillera, que parce que leurs murs étaient entièrement construits en bambous disposés verticalement les uns à la suite des autres, et reliés à d’autres qui les croisaient de distance en distance, de manière que l’air pût y circuler librement; tandis que dans les villages que j’ai cités plus haut, où le climat est moins ardent, les murs étaient crépis avec de la terre. Les toits, qui avaient exactement la même forme que les nôtres, si ce n’est qu’ils avançaient davantage au-delà des murs, étaient également construits en bambous et recouverts de chaume. Du reste, même profusion de grands pots à chicha, tant en dehors qu’en dedans. L’intérieur des huttes était remarquable par sa propreté, et je ne pus m’empêcher, en me couchant sur le lit de fines cannesquele capitan, mon hôte, m’abandonna, de faire quelques comparaisons assez défavorables, je dois le dire, à mes derniers hôtes chrétiens.

Ce n’est pas cependant que je veuille affirmer que, durant la nuit que je passai au milieu de l’intéressante famille du cacique d’Abarenda, je n’aie pas, de tempsàautre, eu occasion de me rappeler la vieille femme de Carapari; mais au moins, à Abarenda, me trouvais-je libre de la vermine qui m’avait assailli dans le bouge malpropre du village bolivien.

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Quelques instants après mon entrée dans la hutte, j’avais fait présent au capitan d’un peu de tabac, et j’avais donné à sa femme un collier de verroterie. Pour m’en témoigner leur reconnaissance, ces bons sauvages tuèrent une poule et me la firent cuire devant le feu qui brûlait sur le sol, au milieu de la hutte.

En attendant ce souper, nous continuions à boire de la chicha. Depuis les longues séances auxquelles j’avais assisté durant le carnaval de Tarija, je commençais à m’habituer tout à fait à cette liqueur. Pour en arriver là, j’avais pris le parti de ne plus demander comment on la faisait ; et l’idée de la mastiga me venait bien rarement à l’esprit.

La colonie de Villa- Rodrigo, ainsi nommée en l’honneur du général don Rodrigo Marganinos, qui en fut le fondateur , est située à deux lieues et demie d’Abarenda. On y arrive par des plaines parfaitement unies, encadrées par quelques collines basses qui sont les contreforts de la chaîne que je traversai avant d’arriver au village chiriguano. Ces plaines portent, ainsi que toute la partie environnante du Chaco, jusqu’au rio Pilcomayo, le nom de plaine de Caiza. Les pâturages que je traversai étaient formés d’une herbe dure que les bestiaux refusent de brouter. Plus loin celleci prend un tout autre caractère ; le sol y est en même temps légèrement salin, en sorte que l’on y rencontre les meilleures conditions possibles pour l’engrais des bestiaux dont on a déjà introduit

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