‹ Voyage dans le sud de la BolivieChapitre 58 sur 84 · K SAN- LUIS · texte numérisé non relu

K SAN- LUIS

On s’imagine, sans doute, que je passai, dans ma tourelle, une nuit très agréable; mais la vérité est que jamais je n’en avais passé une aussi mauvaise. Il y avait tout au plus une heure que je me livrais aux douceurs du sommeil, quand je fus réveillé par une sensation de piqûre, que j’éprouvais à la fois sur toute la surface de mon corps qui s’était couvert d’ampoules. J’allumai une chandelle, etjevisque mon lit était occupé par un bataillon serré de punaises ; mais ce n’étaient pas des punaises de l’espèce de celles que se rappellent si bien mes lecteurs, et que j’appellerai la punaise cosmopolite : c’étaient des punaises longues et effilées comme des spectres, et que je ne connaissais que depuis que j’étais entré en Bolivie , où elles portent le nom de Vinchucas. Ces insectes repoussants n’étaient pas sortis des meubles de la tourelle (il n’y en avait pas d’autres que mes petacas, et le cuir de jaguar sur lequel j’avais l’habitude d’étendre mon lit); ils étaient descendus du toit qui leur servait de lieu de refuge pendant le jour, et qui était composé, comme je l’ai dit, de bambous et de paille. Le commandant, à qui je me plaignis le lendemain de l’attaque dont j’avais été victime dans sa forteresse, m’assura qu’à une certaine heure de la nuit les Vinchucas sortaient toutes ensemble de leur retraite, et se laissaient tomber comme une grêle sur les malheureux destinés à devenir leur proie. Toutes les maisons du pays paraissaient en être infectées. Je n’attendis pas, au reste, ces ex-

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plications, car à peine eus-je vu mon lit débarrassé des Vinchucas (elles disparurent comme par enchantement au premier rayon de ma chandelle), que je le portai au grand air, comme je l’avais fait à Carapari; seulement, au lieu d’être couché dans un jardin, je le fus dans une cour, mais dans une cour dont le sol était aussi uni qu’un parquet.

Il était grand jour lorsque je me réveillai de nouveau; j’entendis pousser au dehors de grands cris de joie qui annonçaient quelque chose de particulier: c’était la fête de la patrone de Villa-Rodrigo, que l’on se préparait à célébrer. Les habitants du voisinage, et même de plusieurs villages éloignés, étaient accourus en cette occasion, et ajoutaient encore à l’animation du moment. Le malheur voulut que le temps se gâtât; le vent et la poussière s’élevèrent si fort qu’on se vit obligé de remettre la procession au lendemain , ainsi que le coup de canon qui devait en annoncer la fin, et qui n’était pas considéré comme la partie la moins importante de la cérémonie dont il était en quelque sorte le bouquet. Il y avait un grand nombre de Chiriguanos reconnaissables à leur tembeta , qui étaient venus expressément pour entendre la voix du Dieu de bronze ; du moins c’est ce que l’on m’affirma. Il est certain que ce dieu formait le sujet de conversations très animées dans quelques groupes, car ils montraient le canon du doigt à chaque instant. J’étais assez curieux de voir l’effet que le tir produirait sur eux; aussi, le

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lendemain, dès que je vis que la procession était sur le point de rentrer à l’église, la quittai-je pour me rapprocher des sauvages qui suivaient avec curiosité les mouvements de la mèche allumée dont était armé le commandant Araniva. Je vis alors que la peur qu’ils avaient delà gueule de feu n’était, en général, qu’une peur enfantine ; ils riaient en se cachant les uns derrière les autres, et il n’y avait guère que les plus jeunes qui montrassent une véritable appréhension de ce qui allait arriver. Enfin, je remarquai que, lorsque le coup partit, tandis que quelques uns poussaient des cris de joie, d’autres se regardaient d’un air qui semblait vouloir dire : Comment, ce n’est que cela?

La procession, qui ne présentait en elle-même rien qui fût digne de remarque, était accompagnée d’un cortège d’individus entièremen t cachés, ainsi que leurs chevaux, sous un véritable monceau de plumes d’Àutruche ; ils représentaient les Indiens Tobas, qui ignorent sans doute qu’ils jouent un si grand rôle dans les fêtes boliviennes (1). Enfin la place fut occupée par une demi-douzaine de jeunes gens, à cheval, qui donnèrent le spectacle d’un jeu qui est très populaire dans tout le sud de la Bolivie, ainsi que dans

(1) J’ai oublié de dire, dans la description que j’ai donnée de l’entrée du général Ballivian à Tarija, qu’il était précédé de plusieurs de ces Tobas parés de plumes d’autruche. J’ai retrouvé le même accoutrement dans des processions de plusieurs autres points de la Bolivie.

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une partie de la république argentine : on l’appelle chibato (mot qui signifie littéralement chevreau). C’est en effet un de ces animaux qui sert d’appât dans ce jeu, et voici comment : l’un des cavaliers, dont le cheval est lancé au galop, tient à la main l’extrémité d’une corde, de 2 mètres ou plus de longueur, du milieu de laquelle pend, attaché par les pattes, le pauvre petit cliibato. Un second cavalier, survenant, saisit l’autre extrémité de la corde et cherche, en excitant sa monture, à dépasser son antagoniste et à enlever le chibato. S’il y réussit, un autre vient à son tour essayer ses forces contre le vainqueur, et ainsi de suite. Le chevreau reste, en définitive, la propriété de celui qui peut le conserver. Quelquefois on subtitue un canard (pato) au Chevreau, mais le jeu n’en conserve pas moins son nom de cliibato.

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