‹ Voyage dans le sud de la BolivieChapitre 6 sur 84 · DE GUTI ERREZ A SAUCES · texte numérisé non relu

DE GUTI ERREZ A SAUCES

milieu de ces évolutions, une direction générale uniforme. Je débouchai enfin dans une dernière vallée, si encaissée par des montagnes de grès rouge complètement taillées à pic, qu’il semblait impossible à tout jamais que l’on pratiquât un passage au delà. A partir de ce point, la route se dirigea, en effet, au sud et nous mena à un petit village appelé Peiia. Les maisons qui le composent sont perchées sur de petits mamelons , au pied des gigantesques murailles qui surplombent la vallée. Ces demeures de l’homme avaient un air bien mesquin auprès des grandes constructions naturelles auxquelles elles étaient adossées.

Enfin, à deux lieues de Pena, je rencontrai un autre village appelé Aguas Terazas. Le coionel Montero y possédait une sucrerie où je m’arrêtai pour la nuit. Sur l’ordre qu’il en avait reçu de son maître, le majordome de cette petite usine fit couper pour mes mules une grande botte d’un fourrage que je revoyais pour la première fois depuis ma sortie de l’Europe : c’était notre luzerne commune, ( Medicago saliva). La facilité de sa culture, les récoltes abondantes qu’elle fournit sans presque fatiguer la terre dans laquelle elle est semée, le plaisir avec lequel les animaux la mangent, et le bien qu’ils en retirent: tous ces avantages expliquent pourquoi cette plante est si généralement cultivée dans toute l’Amérique espagnole tempérée, où , si l’on excepte l’orge et le mais vert, il n’existe, pour ainsi dire, aucun autre

DE GUTIFRREZ

fourrage. Le nom d ’alfalfa ou alfa , «sous lequel elle est connue en espagnol, est évidemment d’origine arabe. Les champs dans lesquels elle se cultive s’appellent alfares.

13 décembre. — Continuant ma marche, je traversai , à une lieue d’Aguas Terazas , un autre petit village du nom de Tunal ; et à une lieue de Tunalje vis celui de Lagunillas. À vrai dire, les agglomérations de huttes qui portent les noms que j’ai signalés ne méritent pas encore le litre de villages. Un seul syndic distribue la justice depuis Peiîa jusqu’à Lagunillas : district qui forme la commune appelée Taperazi. J’avais reçu du gouverneur, pour ce magistrat, une lettre dans laquelle il lui était enjoint de me procurer au plus tôt un muletier pour me conduire à la ville de Sauces, capitale de la province de Azero. Celui que j’avais amené de Gutierrez ne connaissait plus rien au delà du point où j’étais parvenu.

Aussitôt arrivé à Lagunillas, je m’informai de la résidence de ce personnage important; j’appris què j’en étais encore éloigné d’une demi-lieue. Le paysage qui s’offrit à ma vue pendant ce trajet était d’une beauté sans pareille, et les habitants avaient ajouté encore à la variété des points de vue parle choix des lieux où ils avaient établi leur domicile. Leurs huttes, au lieu de se réunir autour d’un centre commun, comme cela se pratique ordinairement, étaient disséminées dans la campagne; elles occupaient le sommet de petites collines boisées, au pied desquelles

A SAUGES

se voyaient çà et là de charmantes lagunes entourées de vertes prairies. Mon syndic habitait sur l’une de ces buttes. Lorsque je nie présentai à sa porte, j’eus le déplaisir, non seulement de ne pas le rencontrer, mais encore d’apprendre qu’il ne rentrerait à son logis que très tard. Son épouse, qui était une Indienne assez sale , me reçut d’une manière très gracieuse. Elle m’offrit de la chicha et du fromage de brebis, dont j’essayai de faire un dîner, en y ajoutant quelques biscuits restés des provisions emportées de Santa-Cruz. 11 était déjà près de minuit lorsque le syndic arriva; je me disposais à me lever de mon matelas, pour le recevoir, quand je m’aperçus qu’il était complètement ivre. 11 avait passé sa journée à se gorger de chicha. Toutefois le lendemain il avait repris son sang-froid, et ce fut avec un véritable plaisir que j’appris de sa bouche qu’il avait déjà choisi pour m’accompagner deux de ses sujets; mais comme il fallut encore les envoyer chercher, et que chacun d’eux demeurait d’un côté différent, je n’en fus pas moins obligé d’attendre jusqu’à un autre jour pour continuer mon voyage. Je m’occupai pendant ce temps à recueillir des plantes, et à errer au milieu d’une grande plantation de Tunas; elle occupait un des versants de la colline sur laquelle était bâtie la hutte de boue de mon hôte.

Le 15, les deux Indiens promis par le syndic se trouvèrent de bonne heure à leur poste; les animaux reçurent leur charge accoutumée , et je pris

DE GLT1ERKEZ

congé du syndic et de sa famille pour reprendre le chemin de Lagunillas , d’où, continuant à me diriger vers le sud, je gagnai Aquio. Ce village est habité uniquement par des Indiens Chiriguanos; il est pittoresquement silué au pied du versant septentrional d’une côte très élevée, connue sous le nom de Cuesta de Aquio, et qui constitue la limite méridionale de la province de la Cordillera.

Du sommet de cette élévation on voit se dérouler comme une mer houleuse une immense perspective de montagnes entrelacées. Elles couvrent de leur âpre relief la plus grande partie de la province de la Cordillera, et s’opposeront pendant bien longtemps à rétablissement de communications faciles entre ses diverses parties. La Cuesta d’ Aquio forme partie d’une chaîne qui, dans son extension vers le nord, sépare les départements de Santa-Cruz et de Chuquisaca. Le nom de ïngauasi appliqué à cette Cordillère signifie en langue guarani, maison de T Inc a Il existe, en effet, à trois lieues de Néaïrenda, des constructions que Ton rapporte à une haute antiquité.

A deux heures de l’après-rnidi, j’entrai à Caraparirenda(l), autre village chiriguano, où je me décidai à demeurer le reste du jour, afin de laisser reposer mes animaux que le passage de la Cuesta d’Aquio

(I) La terminaison rendu que l’on retrouve si fréquemment dans les noms propres de pays parmi les Chiriguanos signifie village.

A SAUCES

avait considérablement abattus. Ce pueblo , ainsique celui d’Aquio, qui était resté de l’autre côté de la montagne, est bien moins civilisé encore que ceux que j’avais étudiés avant d’arriver à Gutierrez. Là il y avait un mélange presque égal de métis et d’Espagnols, il y avait des églises et une religion; tandis que parmi les douze ou quatorze huttes qui composent chacun des villages d’Aquio et de Caraparirenda, il n’y en a peut-être pas une où il se soit jamais dit une prière. 11 est vrai qu’il fut un temps où les Chiriguanos qui habitent au nord du Parabili étaient chrétiens ; mais cette époque est déjà bien loin ; et, si l’on jugeait la nation par les Indiens de Caraparirenda, il serait difficile de trouver des sauvages qui mènent une vie plus absolument matérielle. Leur seule foi est dans une espèce de gros bouton (tempêta) dont ils se servent pour boucher un trou percé dans la lèvre inférieure, ou mieux entre la lèvre et le menton, et qui est regardé par eux comme un préservatif puissant contre toutes les maladies. Il est en même temps le signe distinctif de leur nation. Ce bouton, qui atteint des dimensions assez fortes pour qu’il relève la lèvre vers son milieu, modifie quelquefois singulièrement l’expression de la physionomie. Il est presque toujours d etain, et l’on y enchâsse ordinairement un fragment de faïence verte, ou une pierre de même couleur qui m’a paru être de la malachite. On a vu des Chiriguanos donner un cheval pour un joli morceau de cette substance.

J)E GlJTlEUhEZ

Les Chiriguanos n’ay an t aucune espèce de re ligion ( 1 ) , on comprend qu’ils aient peu de cérémonies. Leurs mariages sont de la plus extrême simplicité: je ne puis mieux les comparer qu’à ceux qui ont lieu entre deux oiseaux de sexe différent. A Caraparirenda, au moins, cet acte n’est accompagné d’aucune cérémonie particulière. La polygamie ëst en usage chez eux, mais seulement parmi les chefs -

Les habitations de ces Indiens sont assez bien faites. Toutes sont sur le même plan : elles consistent en une grande chambre carrée dont les murs, assez bas, sont construits en bambous ou en boue ; le toit est de chaume. Leurs meubles consistent en quelques hamacs de coton tissés à la main, en un mortier pour broyer le maïs, en quelques petits escabeaux, et enfin en jarres pour la cuisson des aliments et la fabrication et la conservation de leur chère chicha. Dans presque toutes les maisons que j’ai visitées, l’un des côtés de l’unique salle qu’on y trouve était occupé par une rangée de ces jarres, à moitié enterrées dans le sol; leurs dimensions sont presque fabuleuses: j’eus la curiosité de mesurer Tune des plus grandes et je lui trouvai 1 mètre de largeur sur 12 décimètres de hauteur. Ceci pourrait me conduire à parler des

(1) En a-t-il loujours été ainsi ? C’est ce dont il est permis de douter. Il est possible que ces Indiens aient eu une croyance propre, antérieurement à leur civilisation par les Jésuites. Ce n’est qu’en retombant dans la barbarie qu’ils seraient restés sans religion aucune.

A SAUCES

festins qui occupent une grande partie de la vie des Chiriguanos ; mais une meilleure occasion s’en présentera plus tard.

Les femmes de Caraparirenda ne portent pas la tipoia, comme celles des missions ; elles se contentent de s’entourer les reins d’une pièce de toile grisâtre qui leur descend jusqu’à mi-jambe; un autre morceau plus grand est quelquefois porté , comme une toge, sur une des épaules et sur le bras du meme côté qu’il cache ; il passe de là sous le bras du côté opposé qui reste découvert. Leurs cheveux sont d’un noir roussâtre; ils ne sont jamais taillés et flottent librement sur les épaules, mais la longueur n’en est jamais considérable.

Le costume des hommes est semblable à celui des femmes; cependant au lieu de toge, ils portent assez souvent un poncho très court de même couleur , ou rayé de brun. Leurs cheveux sont coupés carrément sur le front, mais ils restent longs par derrière et sur les côtés. Leur tête est ordinairement entourée d’une petite bande d’étoffe rouge. Les enfants vont entièrement nus.

Les traits du visage des Chiriguanos sont loin d’être jolis. Les yeux sont petits et obliques et les paupières sont presque dépourvues de cils; leur expression, s’ils en ont, est celle de l’astuce. Chez les femmes la grandeur démesurée de la bouche et l’épatement trop considérable du nez les empêchent même d’être ce qu’on pourrait appeler belles pour des Indiennes.

DE GUTIERREZ

Quant à la couleur de la peau chez cette nation, elle est cuivrée, si Ton veut, mais d’un cuivré sale , que je comparerai à la nuance d’un vieux sou. C’est la teinte que l’on remarque plus ou moins chez la plupart des peuples indiens que j’ai vus dans le cours de mes voyages à travers l’Amérique occidentale. Lorsque la peau prend la couleur brillante du cuivre d’une casserole propre, c’est que la teinture de roucou s'en est mêlée.

Tout en m’enquérant des mœurs et des habitudes de mes hôtes de Caraparirenda, je n’oubliai pas qu’il fallait ne pas déroger aux miennes, et l’heure de mon dîner n’étant pas éloignée, j’envoyai mon muletier à la recherche de provisions fraîches; il n’eut pas de peine à en rencontrer, car il y avait beaucoup de poules dans le village, mais je n’eus pas à me louer de leur embonpoint. Ce que j’appréciai davantage ce fut une douzaine d’œufs. frais que mon majordome destinait à mon déjeuner du lendemain. On trouvera peut-être que pour un seul repas ce nombre d’œufs était considérable, mais on s’en étonnera moins quand on saura que chacun de ces produits av^ait à peine le volume de la moitié d’un des œufs des marchés de Paris.

L’arme habituelle des Chiriguanos est l’arc, avec lequel ils chassent et pêchent; ils ont aussi des lances et des casse-tête, mais ils s’en servent rarement.

Ils ne portent comme ornement que le bouton dont il a déjà été question, et assez souvent une sorte de

A SAUCES

sifflet de bois long et plat, ou en forme de disque, qu’ils se suspendent au cou, et dont ils savent tirer quelques notes pour animer leurs danses.

Le 16, je fis charger ma troupe de grand matin. En m’éloignant, je considérai encore l’admirable position du village sur son petit tertre entouré d’AIgarrobos et au pied d’une montagne formée d’un roc tout sillonné de verdure. J’accusais tout à l’heure les Chiriguanos de manquer de poésie; ils ne méritent pas ce reproche en ce qui regarde le choix du site où ils érigent leurs cases; car sous ce rapport ils font preuve d’une véritable coquetterie.

Aucune description ne peut donner une idée juste de la route qui unit Caraparirenda à Sauces, vers lequel je me dirigeais. On pourrait difficilement imaginer une ligne plus rompue. Circulant au fond de ravins profonds, dans le litmême d’un torrent; grimpant au sommet d’une cordillère; descendant au milieu des rochers pour suivre les sinuosités d’une humide vallée ; traversant le courant rapided’une rivière ; pénétrantdans de nouveaux ravins, ou rampant sur le bord de grands précipices; courant enfin successivement vers tous les points du compas, elle semble être plutôt le résultat du caprice de quelque esprit malin qu’un moyen destiné à mettre l’homme en communication avec ses semblables.

Le rio de Caraparirenda , dont le voyageur suit d’abord le lit, qui heureusement pour moi , n’était recouvert que de quelques décimètres d’eau , est un

DE GimiiKREZ

affluent du rio Grande. Il se jette dans ce fleuve, à trente lieues de Sauces.

Après une marche d’une lieue et demie dans cette voie humide, je me trouvai au pied de la Cuesla de Altaroca, que je traversai; et, à une lieueau delà, j’arrivai en inclinant vers le sud àl’Estanciade Néaïrenda, près de laquelle je pénétrai dans une petite rivière appelée Inguaqui. Celle-ci s’unit, après un cours d’une demi-lieue, au rio Coripoti dans lequel entre aussi le voyageur. Il est obligé alors de faire une bonne lieue vers le nord-ouest avant de gagner le vallon et la Cuesta de Taperilla, qui est à un peu plus d’une lieue à l’est du point où il a abandonné le lit du Coripoti. Un peu au delà de la montagne de Taperilla je pénétrai, par le lit d’un torrent appelé Uanaunaca, dans un défilé étroit ou angoslura qui porte le même nom ; sa direction générale est ouest. Le chemin tourne ensuite directement au sud en traversant une forêt assez épaisse qui couvre jusqu’à son sommet la Cuesta de Illinchupa, et celle de Las Naranjas, qui en est à une lieue et demie, ainsi que toute l’étendue du pays qui sépare cette dernière des environs immédiats de la ville de Sauces, à deux lieues de laquelle la route change encore de direction pour se diriger à l’ouest, puis un peu au nord, et enfin au sud-ouest.

Pendant le trajet de Caraparirenda à Sauces , trajet dont on peut estimer l’étendue à une douzaine de lieues, le paysage était d’une grandeur quelque-

A SAUCES

fois sublime. Le point le plus frappant de la route est sans contredit celui dont j’ai parlé sous le nom de Angostura de Uanaunaca (littéralement : Tète de nègre). Le voyageur, qui chemine dans l’eau même du torrent, voit s’élever de chaque côté de lui, à une hauteur de plus de 100 mètres, deux murs verticaux de roc, sur les parois desquels une humidité constante, qu’aucun vent ne balaie, a développé une brillante mosaïque de fleurs et de verdure, au-dessus de laquelle apparaît le bleu du ciel. Le murmure des eaux du torrent donne à ce site sauvage un charme inexprimable. Mais le calme ne règne pas toujours dans ces lieux. Les arbres déracinés qui barrent çà et là le courant, les rochers que l’on y voit amoncelés, et que l’action de l’eau a polis, les profondes déchirures qui se remarquent dans quelques parties de son lit, montrent bien que ce ruisseau murmurant n’est qu’un monstre endormi. Malheur au voyageur qui serait obligé de se confier au torrent de Uanaunaca pendant ses moments de réveil. — Que d’années s’écouleront encore avant que des chemins praticables en tout temps soient établis dans ces malheureuses régions !

Les montagnes que je traversai en me rendant de Caraparirenda à Sauces sont toutes formées de grès à divers degrés de consistance. Les cailloux que je ramassais dans les rivières étaient de la même substance; quelques uns étaient d’une couleur verte très prononcée, comme s’ils eussent contenu du cuivre.

DK GUTIERREZ A SAUCES.

La Cordillère de lllinchupa, située à trois lieues au nord-est de Sauces, présente un intérêt particulier, en ce qu’elle forme la ligne de partage des eaux du rio Grande et de celles du Parabiti.

Quelqu’un m’a dit que l’on avait rencontré le quinquina dans les bois qui s’étendent entre l’Angostura de Uanaunaca et la Cuesta de lllinchupa ; je n’ai pu l’y découvrir, et l’assertion n’a pas été confirmée par d’autres personnes; je pense donc qu’il a pu y avoir quelque erreur commise à ce sujet : ce serait néanmoins un point qui mériterait d’être examiné de nouveau, car si le fait était vrai, la limite de la région cinchonifère devrait être reculée un peu plus vers le sud que je 11e l’ai fait sur la carte que j’ai donnée de ces points dans mon Histoire naturelle des Quinquinas.

J’ai parlé d’une montagne nommée Cuesta de las Naranjas, que l’on traverse à une lieue au sud de la Cuesta d’Illinchupa; elle doit cette désignation au nombre considérable d’Orangers que l’on rencontre dans les forêts d'alentour : ces arbres s’y sont complètement naturalisés.

Page 1