CHAPITRE IV
SÉJOUR A SAUCES
L’aspect de Sauces me surprit agréablement. Non seulement ses maisons me parurent mieux construites que celles de tous les autres villages que j’avais eu occasion de visiter depuis mon départ de Santa-Cruz, la plupart d’entre elles étant recouvertes en tuiles, mais elles semblaient indiquer un certain degré d’aisance qui manquait tout à fait dans les autres. L’espace que Sauces occupe est assez considérable, quoique le nombre de ses habitants ne s’élève pas au delà de quatre cents. II s’étend sur la rive gauche d’une petite rivière qui le sépare d’une chaîne de collines recouvertes de gais pâturages. Les jardins qui entourent ses habitations, les Algarrobos dispersés çà et là, enfin quelques grands saules (1) qui s’élèvent des prairies voisines, contribuent encore à lui donner l'aspect animé qui le caractérise. J’entrai, à mon arrivée, dans la grande place du village : une petite tour carrée qui appartient à l’église s’élève à une de ses extrémités. Je demandai la maison du gou-
(1) C’est au grand nombre de saules qui se rencontrent aux environs de Sauces que cette ville doit son nom : le mot sauces signifiant Saules en espagnol.
SÉ.ÏOUK A SAUCES.
verncur, auquel j’étais recommandé; mais j’eus le regret d’apprendre qu’il était en voyage à Chuquisaca, la capitale de la république. Je m’adressai alors au curé pour lequel j’étais également muni d’une lettre : celui-ci me fit aussitôt donner pour demeure le presbytère ( casa parrochiale) , qu’il n’habitait pas lui-même, et me fit servir chez lui un excellent souper. Il prit en même temps ma petite troupe de mules sous sa protection, et me promit de la faire conduire au meilleur de ses pâturages et de l’y faire soigner comme la sienne. Cependant, malgré ces attentions, je pus difficilement me consoler de l’absence du gouverneur, qui pouvait seul me fournir les moyens de continuer mon voyage dans la direction que je désirais suivre, et dont j’avais déjà été détourné une fois, c’est-à-dire, à travers le pays des Chiriguanos; je tenais d’autant plus à faire un nouvel effort pour la réalisation de cette partie de mon plan, que l’on m’avait affirmé que le rio Pilcomayo coulait depuis plusieurs jours à pleins bords. Je craignais qu’il ne me fût impossible de le traverser autre part que devant San-Luis de Tarija où, à cause de sa largeur, il avait beaucoup moins de profondeur que dans les autres parties de son cours. Or, pour arriver là et pour faire face aux dangers plus ou moins réels de ce chemin, que les habitants appellent camino ciel Barbarisme ), il me fallait une escorte, et c’est afin de l’obtenir que je désirais tant voir le gouverneur. Je me décidai, en son absence, à m’adresser
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au corrégidor, qui se trouvait chargé, par intérim, du pouvoir suprême. Celui-ci me promit sans hésiter tout ce que je lui demandai, mais sans fixer de temps pour l’exécution de ses promesses.
Le lendemain, 17, je retournai à la charge, et le magistrat m’assura que j’aurais, sous trois jours, les soldats que je désirais. Ce délai , me dit-il , lui était indispensable pour les rassembler. La garnison de Sauces résidait, en effet, tout autre part qu’à Sauces, et le seul moyen delà réunir était d’envoyer le tambour parla campagne pour avertir tour à tour les soldats que l’on avait besoin d’eux. Le corrégidor, qui était en même temps commandant militaire, me dit qu’il se proposait de partir, le 26 du mois, avec cent hommes, pour faire une razzia chez les sauvages. Ces expéditions, qui ne sont pas toujours faites à titre de revanche (1), ont lieu une ou deux fois par an; elles sont censées avoir pour but de châtier les barbares des vols de bestiaux qu’ils commettent sur les terres des chrétiens. Dans ce but, on attaque subitement les villages, dont on a préalablement bien reconnu la position, et on les met au pillage.
Les Indiens surpris lancent contre leur ennemi une première volée de flèches , puis ils prennent
(1) Des personnes dignes de foi m’ont assuré que l’autorité, n’ayant pas les moyens de donner à ses soldats une paie régulière , leur accorde, à litre d’indemnité, le droit de prélever chez les sauvages le montant de leur solde : ce qu’ils font avec usure.
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invariablement la fuite, laissant tout ce qu’ils ont à la merci des vainqueurs. Quelques femmes sont tuées; on en laisse échapper d’autres; mais on fait main basse sur tous les enfants, qui constituent le bénéfice le plus clair de l’excursion. Ils sont, en effet, considérés, dès ce moment, comme la propriété de leurs capteurs, et sont gardés ou vendus par eux, ni plus ni moins que s’ils étaient des nègres. Il n’est pas d’habitant de Sauces qui n’ait trois ou quatre de ces esclaves Indiens, dont il peut disposer selon son bon plaisir; je dirai plus : il s’en fait un commerce presque régulier entre cette localité et les grandes villes du centre. Cependant je dois à la vérité d’ajouter que beaucoup de petites Chiriguanas y sont transportées à titre de cadeaux ; mais il n’y a pas moins là une sorte de traite in petto. Lorsque le marché est bien fourni, le prix d’une petite Indienne ( cuîiita ) n’est que de 2 à 4 piastres. Plus on s’éloigne du centre, plus leur valeur augmente. On a essayé de soumettre à cet esclavage les Indiens qui avaient déjà Atteint un certainâge ; mais jamais on n’a pu y réussir; à la première occasion favorable on les voyait disparaître. Au contraire, lorsqu’ils sont élevés dès leur bas âge dans une famille, ils finissent par en faire partie intégrante, et jamais ils ne songent à s’en éloigner.
Le 18, je fis avec le curé, mon hôte, une série de visites chez divers habitants de la ville, qui sont pour la plupart des métis de la race espagnole et des In-
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diens Quichuas. Je voyais ceux-ci pour la première fois. On sait que cette nation et celle des Aymaras se partagent les hautes terres de la Bolivie. Les Quichuas habitent en particulier les départements du sud. Les Aymaras, au contraire, se rencontrent plus spécialement dans le nord, et en particulier dans le département de la Paz. La langue quichua parut remarquablement douce à mes oreilles, accoutumées depuis quelque temps aux sons plus rauques du Guarani.
Le costume desSaucenos diffère beaucoup de celui des habitants de la province que je venais de quitter; je parle ici du costume des indigènes, car celui des Boliviens est le même partout et ne diffère guère du nôtre que lorsqu’on l’étudie dans les classes inférieures (1) où il se rapproche beaucoup de celui des Indiens mêmes. La pièce la plus remarquable du costume des femmes de Sauces est une espèce de pèlerine de serge de quelque couleur brillante , qu’elles fixent sur la poitrine au moyen d’une grande épingle; leurs chapeaux sont de même forme que les chapeaux ordinaires, mais à rebords plus larges. D’autres fois ceux-ci sont remplacés par un couvrechef de drap bleu garni de ganses ou d’étoiles rouges. Cette coiffure a un peu la forme d’un plat à barbe
(1) Le costume déshabillé des Boliviens des parties chaudes consiste en une jaquette et un pantalon blancs. En voyage, ils portent le poncho. Le manteau espagnol ( capa ) est aussi partout en usage.
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sans échancrure ; elle est fournie, en arrière, d’une languette qui pend jusque sur le dos de celui ou de celle qui la porte.
Les boutiques et les magasins de Sauces ne sont pas attrayants à la vue, mais ils ont cela d’avantageux, qu’en général on trouve réuni dans le même établissement à peu près tout ce qui se vend dans le pays. Je fus surpris, en y jetant les yeux, du grand nombre de substances tinctoriales qui y étaient exposées; et je ne fus pas longtemps à apprendre que les habitants de cette ville avaient acquis une véritable réputation dans l’application de ces produits. Les ponchos rayés de Sauces sont remarquables par le brillant de leurs nuances.
L’un des articles auxquels j’ai fait allusion est connu sous le nom de chapi. Il constitue un objet de commerce important dans cette province. La couleur que l’on en retire ne le cède en rien à celle qui est fournie par la Garance; aussi ne sera-t-on pas étonné d’apprendre que le Chapi et la Garance appartiennent à la même famille naturelle.
Il y a deux sortes de chapi, qui toutes deux sont produites par des plantes du genre Gcilium. L’une (Cliapi ciel monte) habite les forêts, où elle grimpe à une hauteur considérable en se soutenant dans les branches des arbres voisins. L’autre ( Pampa-Chapi ) est une humble herbe delà pampa. Dans la première, c’est la tige surtout que l’on exploite ; dans la seconde, qui est peu recherchée , c’est la racine. L’une
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et l’autre m’ont paru être des plantes annuelles.
On se sert aussi beaucoup à Sauces, pour obtenir une couleur rose, d’une espèce de cochenille ( majna ) que l’on recueille dans quelques points de la province, mais que l’on importe surtout abondamment de diverses parties de la république Argentine, où elle se produit sur un Nopal indigène nommé Àirampo.
C’est une chose assez digne de remarque que le fruit lui-même de l’ Airampo donne une couleur analogue à celle de la cochenille ; on s’en sert fréquemment pour colorer les boissons , sorbets, etc. (1).
Mais, outre le chapi, on rencontre encore plusieurs matières tinctoriales végétales qui méritent d’être mentionnées. Ainsi, on se procure par la simple coction d’un Baccliaris sous-frutescent, appelé Tolilla, une belle couleur jaune ; et l’on tire une teinture verte assez brillante d’une galle développée sur une autre espèce du même genre qu’on appelle Cuatro-esquinas (quatre-angles) : probablement le B. genistelloïdes. L’Indigotier est commun partout, dans cette région, et produit à bon compte la teinture bleue (2). La combi-
(1) Les fruits d’un arbuste appelé Phytolacca decandra servent, dans quelques parties de l’Amérique du Sud, au même usage.
(2) LesSauceiïos ont essayé à diverses reprises de préparer l’indigo pour le commerce, mais jamais ils n’ont pu réussir à donner à la pâte le reflet métallique qui caractérise l’indigo de l’Amérique centrale ; il n’a pas trouvé de débit par cette raison.
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naisondeccscouleursfournittouteslesautres nuances, excepté le noir, qui se fait avec quelqu’une des nombreuses matières astringentes du pays et une substance ferrugineuse. Enfin on recueille abondamment sur les collines nues des environs la racine d’une plante appelée Palillo ( Escobedia scabrifolia). On s’en sert pour donner aux mets la couleur orangée que les Espagnols obtiennent du safran, et les Brésiliens quelquefois du roucou. Le palillo a un goût particulier, peu marqué à la vérité, et bien différent de celui du safran , mais très apprécié de ceux qui en font usage.
Le mordant employé par les Saucenos pour fixer la couleur sur leurs laines est l’alun, substance qui se trouve abondamment sous forme d’efflorescences à la surface de certaines roches, dans plusieurs parties de la province, où il est connu sous le nom de millo.
Dans les excursions que je fis pour me procurer des renseignements exacts au sujet des plantes que je viens de mentionner, je trouvai plusieurs autres végétaux bien intéressants pour moi : entre autres, une Renoncule à fleurs jaunes, identique sous bien des rapports avec une de celles qui émaillent les prés de la France pendant une partie de l’année. En même temps que cette plante me rappelait bien des souvenirs qui m’étaient chers,, elle me présageait qu’un grand et prochain changement allait se manifester pour moi dans la constitution botanique des régions
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que je parcourais; elle me disait que j’avais déjà monté un échelon du grand escalier qui, des plaines torrides du Brésil, conduit sur les plateaux glacés des Andes.
Je remarquai enfin que notre sureau commun (. Sambucus nigra) était partout sauvage. On pouvait presque croire qu’il était indigène de ces lieux.
Tout en m’occupant avec prédilection des végétaux, je ne négligeais pas pour cela les autres productions naturelles; j’avais, entre autres objets, recueilli depuis mon départ de Santa - Cruz une boîte d’insectes assez curieux et quelques beaux reptiles ; mais dès les premiers jours de mon séjour à Sauces, j’en perdis plus de la moitié. J’étais en effet poursuivi, dans mon habitation, par des myriades de fourmis qui, non contentes de me donner la chasse jusque dans mon lit, où elles me harcelaient sans cesse, s’étaient jetées sur tout ce qu’il y avait d’un peu comestible dans mon bagage. Ce qui me restait de sucre fut enlevé presque dans une nuit; puis vint le tour des collections. J’étais décidé à ne pas leur abandonner celles-ci aussi philosophiquement; mais je sortis battu de la lutte.
La persévérance avec laquelle ces voraces insectes poursuivirent mes Coléoptères est digne de remarque. Ne trouvant aucun endroit ordinaire qui fût à l’abri de leur invasion, j’imaginai de suspendre la boîte, par une longue ficelle, au toit même de la maison, après l’avoir complètement purgée des ennemis. Mais je ne
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fus pas peu étonné, en l’ouvrant triomphalement le lendemain, de la trouver encore complètement en leur pouvoir. Le singulier instinct de ces bôtes leur avait, à ce qu’il paraît, fait deviner que leur pâture était pendue au bout de ce fil, et elles s’en étaient aidées pour descendre dans ma boîte et y faire de nouveaux ravages.
Je crois avoir dit que le corrégidor de Sauces m’avait promis une escorte pour me garder pendant le voyage que je comptais faire à travers le pays des Ghiriguanos. Il désigna, en effet, quatre soldats pour m’accompagner , mais ceux-ci refusèrent positivement de marcher, si l’on ne portait leur nombre à vingt ou trente. Le commandant fut alors obligé de m’avouer qu’il n’avait aucun moyen de les contraindre ; et je me vis obligé d’abandonner toute idée de gagner le Pilcomayo par le côté que j’avais précédemment choisi. Je me décidai à l’aborder un peu au sud de Pomabamba , dans la province de Tomina. Pour effectuer ce voyage, je n’avais besoin que d’un guide et d’un bon muletier, que j’obtins après quelques difficultés, presque tout le monde étant occupé aux champs, à faire les semailles. La seule condition que mirent à leur départ mes nouveaux serviteurs fut que je leur accorderais une journée pour se procurer des montures. J’étais d’autant plus disposé à leur faire cette concession que je venais de ressentir quelque trouble dans l’équilibre de ma santé.
En effet, le lendemain, 22, je me vis aux prises
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avec un accès de fièvre tierce, el je fus obligé de garder le lit. Je pris l’antidote, et je ne tardai pas à retrouver mon ressort normal.
Pendant la nuit du 23, il plut si abondamment, qu’on me conseilla de retarder encore mon départ pour donner aux torrents le temps de baisser. Je ne quittai donc Sauces que le 24, et je passai le temps que dura ce nouveau retard à boire du thé de coca (1) afin de me préserver de l’humidité froide qui remplissait l’atmosphère. On regarde cette boisson comme stomachique et diurétique.
(1) La coca , que je voyais pour la première fois à Sauces, est la feuille desséchée d’un arbrisseau que l’on cultive sur une grande échelle dans les vallées chaudes de la Bolivie, du Pérou et de l’Équateur. Les Indiens Quichuas et Aymaras en font une consommation énorme; mais ce n’est pas sous forme de thé. Ils la mâchent, ou, encore mieux, la chiquent, en y ajoutant une petite quantité d’une pâte très alcaline faite avec les cendres de plusieurs végétaux. Celte pâte sert, selon toute apparence, à aider l’action de la feuille. Les vertus de la coca sont, pour ces Indiens, tellement puissantes qu’ils ne peuvent se livrer à aucun genre de travail lorsqu’ils en sont privés. La coca peut presque leur tenir lieu d’aliments, ou tout au moins trompe- t-elle l’appétit pendant assez longtemps. De la manière dont je la prenais , cette feuille faisait sur moi, quoiqu’â un moindre degré , l’effet du thé ou du café.