DANS LL CI1ACÜ
m'assura , son attitude favorite ; il passait même une grande partie de sa vie dans cette position, parlant à peine aux membres de sa propre famille.
L’occasion que j’avais cherchée était enfin venue; je priai Celestino, mon interprète, d’exposer l’objet de ma visite, et il ne l’eut pas plutôt fait, qu’avec une promptitude vrairîient merveilleuse, toutes ces figures, qui ne respiraient que l’insouciance, prirent l’expression de l’intérêt. La distribution de chicha fut suspendue, et il se forma autour du cercle des chefs une haie épaisse d’auditeurs attentifs. Il y eut en même temps quelque changement de position parmi les caciques. Les Tobas se réunirent tous du même côté, et les Abas de l’autre. Une vieille femme, qui parlait les deux langues, fut ensuite introduite dans le cercle pour servir d’interprète aux deux nations; et un Aba, qui parlait toba, offrit d’être le nôtre.
il me serait bien difficile de dire tout ce qui fut échangé de paroles, pendant les deux heures que dura cette séance parlementaire; je me crus même bien heureux d’en avoir saisi les points les plus saillants : ce à quoi il était surtout difficile de parvenir lorsque j’avais affaire aux orateurs tobas, puisque leurs discours ne pouvaient parvenir jusqu’à moi, qu’après avoir passé par deux autres bouches.
Je me contenterai de dire, qu’en général, les divers chefs qui prirent la parole parlèrent avec une volubilité extrême, et plusieurs avec feu. Noeôé resta
EXCUKSIOiN
longtemps, la tête baissée, et semblait à peine s’occuper de ce qui se passait; mais il s’anima enfin tout à coup, et parla près d’un quart d’heure sans désemparer.
Il résulta, de la discussion, une assurance, de la part de tous, que l’expédition que je voulais conduire à travers le Chaco, jusqu’au Paraguay, n’avait rien à craindre de leur part; mais ni les Abas ni les Tobas ne voulurent s’engager officiellement à nous prêter la main en dehors des limites de leur propre territoire; ils ne voulaient pas, disaient-ils, que les nations voisines pussent dire qu’ils avaient mené des étrangers chez eux. Je fus charmé, en somme, du bon sens, pour ne pas dire de l’esprit, que déployèrent ces sauvages d’un bout à l’autre de notre pourparler. Lorsqu’en terminant, je leur demandai de me renouveler l’assurance qu’ils n’opposeraient aucune entrave à notre marche vers le Paraguay, Nocôé s’écria : « Mais puisque vous êtes venu ici, pourquoi craim driez-vous d’aller là? » Ces mots terminèrent la séance. Le brouhaha qui l’avait précédé recommença incontinent, et la cliicha. coula de nouveau. Le tapage devint bientôt si infernal, que je crus prudent de me retirer. 11 était en effet difficile que dans une si grande masse d’hommes ivres, il n’y eût pas quelques querelles; et je ne pouvais me dissimuler que des circonstances pouvaient se présenter, où ma personne aurait couru des risques assez grands. Celeslino, qui était tout à fait de mon avis, amena donc les che-
DAINS LE CHACO
vaux qu’il avait attachés à quelques pas, etnous nous éloignâmes rapidement de Camintindi , en nous bornant à prendre congé du caçique de l’endroit qui s’appelait Uorairé, et qui se chargea de renouveler aux chefs les offres que nous leur avions faites.
Nous allâmes passer la nuit dans un petit village, à trois lieues de celui où j’avais laissé mon bagage. Il ne s’y trouvait que des femmes : plusieurs d’entre elles m’apportèrent, le lendemain malin, quelques œufs de poule, en me faisant des signes que je ne compris point. Celestino m’expliqua que ces œufs m’étaient offerts à condition que je leur donnerais une représentation des propriétés de mon couteau à feu . Je n’eus garde de m’y refuser. Dans un autre village que nous traversâmes, je gagnai un poulet par le même moyen.
Dans l’après-midi , nous arrivâmes au village du capitan Chaviraos, où je repris mes malles; mais il me fut impossible d’atteindre les bords du Pilcomayo avant la nuit, et je fus obligé d’en remettre le passage au jour suivant.
Des feux peu éloignés ayant attiré notre attention , nous nous y dirigeâmes, lis appartenaient à un village de Matacos. J’y trouvai, en abondance, du poisson, dont je fis un excellent souper, moyennant quelques pincées de tabac. Il me restait encore un peu de cette drogue que je distribuai au groupe qui s’était accroupi auprès démon feu. Cela me fournit l’occasion de remarquer, plus particulièrement que je ne Pavais
EXCLUSION
fait jusqu’alors, la jouissance que le labac procure à ces sauvages. Leur pipe ressemble exactement, comme je crois l’avoir dit, à celle des Guaycurus du Paraguay. Ils la bourrent comme un canon, et la fument en faisant des aspirations énormes, auxquelles tout le corps semble être appelé à concourir. Après la première aspiration, la fumée est complètement avalée, et le Matac reste un instant comme en proie à une extase qui lui a ravi l’usage de ses sens. Il rend ensuite, peu à peu, sa bouffée, et en aspire une seconde avec les memes efforts ; puis il éteint sa pipe. De celte manière il ne perd aucune particule de sa drogue, et une seule pipe de tabac peut durer pendant un temps assez long.
Les Matacos parlent la même langue que les Tobas. Je ne puis me dispenser d’en dire ici quelques mots. On vient de voir les efforts que les Matacos font pour fumer. Eh bien! ils n’en font guère moins pour s’exprimer. Il serait difficile d’imaginer des sons plus durs et plus pénibles à émettre que ceux qui constituent la langue de ces Indiens. Chaque mot que le Toba prononce semble lui coûter une souffrance. Il y a des syllabes qui sont de profonds gémissements.
Dans la séance à laquelle j’avais assisté, à Camatindi, on parlait le guarani et la langue toba; c’était une excellente occasion pour juger, par comparaison, de l’effet produit sur l’oreille par celte dernière langue. Afin de donner une idée de la fréquence avec laquelle certains sons s'y reproduisent, et pour mon-
DANS LE CllACO.
lier en même temps jusqu’à quel point cette langue est pauvre et compliquée, j’ai extrait d’un écrit de Pedro d’Angelis, et réuni en tableau les mots qui servent à désigner les nombres chez les Tobas et les Cîiiriguanos, et parmi les Indiens Àymaras et Quichuas.