‹ Voyage dans le sud de la BolivieChapitre 67 sur 84 · I.F. H 10 PILC0MAY · texte numérisé non relu

I.F. H 10 PILC0MAY

Les rives du fleuve varièrent beaucoup d’aspect, à mesure qu’ils avancèrent; la campagne était quelquefois presque nue et ne présentait à la vue que d’immenses pâturages; d’autres fois ils traversaient des forets de Palmiers ou des bosquets d’Àlgarrobos ou de Chanares; le poisson était très abondant, surtout dans les lacs qui communiquaient avec la rivière. Tl en était de même de la chasse.

Le 7 novembre, époque à laquelle te père Patino calculait avoir fait cent quarante-sept lieues au-delà du point de division de la rivière, on aperçut, sur les rives, des huttes abandonnées, et beaucoup de traces du passage de chevaux.

Le 14, les voyageurs s’étaient avancés, de soixantesept lieues plus loin, dans une campagne unie, couverte en partie de forêts de Palmiers.

Le 15, la rivière se trouva plus encaissée, et le sol qui était moins humide, présenta encore beaucoup de traces du passage des Indiens. Il en fut de même les jours suivants, jusqu’au 22 novembre, espace de temps durant lequel on navigua, selon le père Patino, soixante-seize lieues de plus.

Le 23, on fit encore une marche de dix lieues, et on vit deux troupeaux de juments avec leurs poulains; plusieurs chemins très battus se présentèrent dans le cours de la reconnaissance qui fut faite dans les environs de la rivière.

Le 27, après avoir avancé de quarante lieues de plus, les embarcations arrivèrent, tout à coup, en vue

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d’un village adossé à un petit bois sur les bords de la rivière. Les habitants prirent presque aussitôt la fuite en entendant un coup de fusil qui fut tiré d’une des embarcations, et abandonnèrent tous leurs ustensiles sur les lieux. Le Père Patino pénétra dans le village, mais il défendit que l’on touchât à quoique ce fût. En se retirant, il laissa quelques présents suspendus aux arbres , afin que les Indiens vissent qu’il était venu dans des intentions pacifiques. Les seuls êtres vivants que l’on y rencontrât furent un cheval et trois chiens ; et il ne s’y trouvait d’autres vivres qu’un lézard rôti et un peu de farine d’Algarrobo.

Le 28, pendant que l’on continuait à remonter le fleuve, les Indiens dont on avait vu le village le jour précédent, se présentèrent sur la rive au nombre de cinquante-six ; ils avaient le corps barbouillé de diverses couleurs. Les canots furent attachés sur la rive opposée de la rivière, d’où l’on fit signe aux Indiens de s’approcher; mais ils ne l’osèrent pas. Le Père sauta seul à terre, et, s’étant placé à une certaine distance des bateaux , il les invita de nouveau à traverser. Un jeune Indien passa alors la rivière, en por tant un fruit à la main; on lui fit quelques présents, et il appela aussitôt ses compagnons qui allèrent gaiment le rejoindre. On leur donna du tabac, des couteaux, des hameçons, des aiguilles, des épingles et des colliers. Le Père offrit à un jeune homme, qui

faisait partie du groupe, de l’emmener; mais ses pa-

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rents s’y opposèrent. Ces Indiens étaient de haute stature, sveltes et agiles ; leur couleur était assez pâle, et leur visage ne manquait pas de beauté. Les hommes avaient les cheveux taillés comme les Indiens des Missions.

Plusieurs autres troupes d’indiens se présentèrent dans le courant de la journée, et on leur fit de nombreux présents. Quelques uns d’entre eux portaient des morceaux de cuir de bœuf dont on leur demanda l’origine. Ils donnèrent à entendre qu’ils seles étaient procurés de l’intérieur, du côté du rio Bermejo. Ils promirent au padre Patino de lui amener des bœufs, mais ils ne parurent plus.

Le 29, on fit douze lieues. Deux beaux jeunes Indiens de douze à quatorze ans, se montrèrent à cheval; on les appela, et ils s’approchèrent des embarcations. On voulut les emmener, mais ils s’y refusèrent. Un peu plus tard, on vit quatre autres Indiens qui crièrent, en espagnol, ces mots : « Ami, camarade; nous sommes Tobas, et notre cacique est avec nous ! » Comme les Indiens de cette nation ont la réputation d’être quelque peu traîtres, on usa envers eux de certaines précautions. Ils habitent les frontières de Salta, du côté du Bermejo, et ils ont l’habitude de s’arracher les poils dès l’enfance.

Ils firent comprendre qu’il y avait beaucoup de nations différentes dans ces districts. Interrogés par signes, des Missionnaires et des Espagnols qui hahi-

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taient de l’autre côté du Chaco, ils répondirent qu’ils n’en savaient rien.

Pendant les derniers jours de la navigation, on avait aperçu plusieurs plantations et des semis appartenant à celte nation qui s’adonne à l’agriculture. Il s’y trouvait du maïs, des haricots, des melons d’eau, du coton et une espèce particulière de potiron.

Le 30 novembre, lesTobas se présentèrent, à cheval, de très grand matin, et en plus grand nombre, afin de guider les voyageurs jusqu’à leur village; mais il était trop éloigné pour qu’on pût l’atteindre, quoiqu’on fit douze lieues. Le 1er décembre, après quatre nouvelles lieues de navigation , on arriva au grand campement des Tobas. Les embarcations s’arrêtèrent avec précaution à quelque distance au-dessous du village; et le Père, cédant aux instances des Indiens qui l’invitaient à visiter leur village, descendit à terre. Les équipages demeurèrent sous les armes. Le Père fit, comme avant, des présents aux Indiens, et on le traita avec avec amitié. On lui offrit quelques tissus de laine et de coton, mais il les refusa. Les Indiennes qui allèrent au devant de lui étaient blanches comme des espagnoles, et avaient de jolis traits ; elles portaient, pour tout vêtement , une pièce d’étoffe autour des reins, il leur fit des cadeaux plus considérables qu'aux hommes, afin que les autres Indiens fussent plus disposés à laisser voir leurs femmes. Le cacique du village lui apporta trois moutons ; ce furent les

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seuls objets qu’il consentit à recevoir. Trois Indiennes vinrent successivement danser et chanter devant lui, d’un ton lugubre. Pendant que ces choses se passaient, et que le Père s’occupait agréablement (dit la relation), à enseigner, par des signes, les divins mystères, les Espagnols et les Indiens, qui étaient restés dans les bateaux, allèrent à terre, les uns pour acheter quelques objets aux naturels, les autres afin de couper du bois pour une croix que le Père voulait élever sur la rive. Mais les Indiens entourèrent et attaquèrent les coupeurs de bois, dont l’un mourut sur place ; un second resta prisonnier ; les autres s’ouvrirent un chemin avec leurs haches, et arrivèrent enfin aux embarcations, où le Père était de retour. Une forte escarmouche eut lieu ; les Indiens remplirent l’air de leurs flèches et reçurent à leur tour de nombreuses balles. Ils se mirent à l’eau pour entourer les canots, de sorte que ceux-ci se trouvèrent, pendant quelque temps, dans une position assez critique. Mais le feu de la mousqueterie empêcha les sauvages de s’approcher. Enfin, à la suite de quelques manœuvres , on réussit à mettre les barques à flot, et on s’échappa en reprenant le fil du courant. Les Indiens qui s’étaient présentés en armes dans cette attaque pouvaient être au nombre de six cents. Us ne cherchèrent pas à poursuivre le convoi; et le Père Patino regagna la grande barque après dixhuit jours d’une navigation continue.

Le journal du révérend voyageur ne s’étend pas

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au delà, et ne fait aucune espèce de mention du retour de l’expédition à l’Assomption. Toujours est-il que, d’après la relation dont je viens de donner un aperçu , ce religieux aurait navigué le Pilcomayo à une distance de quatre cent soixante-onze lieues au-dessus de son embouchure, ou bien de trois cent soixante-dix-huit lieues au-dessus de son point de division; et il est à remarquer que le Père Patiho prétend être toujours resté, dans ses calculs, en deçà de la réalité. Or, il me semble qu’il a dû se commettre, à l’égard de ces calculs, quelque grave erreur. Le trajet parcouru par le rio Pilcomayo, depuis sa sortie de la Cordillère jusqu’à son embouchure, n’est, abstraction faite de ses sinuosités , que de cent soixante lieues espagnoles ; et, en supposant que ce trajet soit doublé par les sinuosités, on n’aurait encore que trois cent vingt lieues. Si les embarcations du P. Patino eussent fait le chemin dont il a été question, elles eussent alors dépassé la longitude de Chuquisaca; et la vérité est qu’elles n’arrivèrent pas même en vue des premières ondulations des Andes ; autrement le Père Patino en aurait infailliblement fait mention , lui qui s’est plu, s’il faut en croire Arenales, à noter dans son journal tant de détails superflus. Dire que l’expédition des Pères n’est peutêtre même pas arrivée à se mettre en communication avec les Tobas, ce serait peut-être trop s’avancer; mais un fait à noter, c’est que beaucoup des détails donnés par le P. Patino, sur la nation avec la-

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quelle il s’est trouvé en rapport, ne s’accordent pas du tout avec ce que d’autres ont écrit sur le même sujet. Enfin les essais de navigation ont présenté, en général, des difficultés bien plus sérieuses que celles que le révérend Père y a rencontrées. Je citerai particulièrement à ce sujet le voyage de Azara qu’il est d’autant plus intéressant d’opposer à celui du P. Pâti no , qu’il a été entrepris exactement à la même époque de l’année et par le même bras de la rivière : circonstances qui m’ont fait penser qu’il serait intéressant d’en donner textuellement le récit; mais pour procéder méthodiquement, je dois d’abord dire quelques mots de plusieurs autres tentatives qui ont été faites pour naviguer le Pilcomayo à des époques antérieures.

Le voyage du P. Castanares, sur le Pilcomayo, dont il est fait mention dans Y Histoire du Paraguay , du P. Charlevoix, eut lieu en 1741 . Ce serait, au dire de Pedro de Angelis, auquel je vais emprunter quelques détails, le plus important de tous ceux qui ont été entrepris sur ce fleuve. Il en commença la navigation par le bras septentrional, ou Araquài, employant, à ce qu’il paraît, six jours (du 20 au 25 septembre), pour y avancer d’une lieue ; après quoi il prit le parti de retourner en arrière, pour prendre le bras méridional dont la navigation dura quatre-vingt-trois jours, c’està-dire depuis le 3 octobre, jusqu’au 24 décembre; mais il faut remarquer que la moitié de ce temps fut employée en haltes. Les incidents de la navigation

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se réduisirent à la désertion des Indiens qui accompagnaient le révérend Père, et à la construction de deux canots qui furent confectionnés en six jours. Une petite note insérée sur la carte dressée par le P. Castanares, à côté du jour 24 décembre, indique que ce fut le manque d’eau qui l’obligea à abandonner la poursuite du voyage. L’objet de l’expédition était encore de trouver une communication entre les Missions du Paraguay et celles de Chiquitos, plus facile que celle qui avait lieu par Xarayes. Ce fut dans une autre entreprise du même genre, que le P. Castanares trouva la mort.

Le troisième essai fut fait en sens inverse des deux précédents, puisque ce fut la descente du fleuve que Ton voulut, opérer. Un nommé Casales reçut, à cet effet, de l’Audience de Charcas, un secours de neuf mille piastres, et s’embarqua sur le Pilcomayo, avant la sortie de celui-ci de la Cordillère; mais l’embarcation que montait le voyageur chavira, à ce qu’il paraît, en passant une chute que fait la rivière peu après son entrée dans le Chaco, et Casales fut trop heureux de conserver la vie.

Voici maintenant la narration du voyage d’Azara. Elle a été extraite, par Angelis, d’un ouvrage inédit de cet auteur sur la géographie du Paraguay , et publiée dans le sixième volume de sa Collection de Documentos ; je n’ai fait que la traduire.

a Considérant les avantages qui résulteraient pour l’État, d’une communication directe avec le Pérou;

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ayant entendu dire, d’autre part, que le Pilcomayo que l’on appelle ici (au Paraguay) Araguai, était navigable jusque dans le voisinage de Potosi, je résolus d’entreprendre sur cette rivière une expédition régulière, je vais indiquer sommairement les précautions que j’ai cru nécessaire de prendre pour ce voyage, afin que d’autres puissent en user dans des cas analogues.

« Je louai une petite barque dont chaque bossoir fut armé d’un pierrier. J’y fis fixer horizontalement, de chaque côté, à hauteur de poitrine, un gros bambou, de deux aunes et demie de longueur, de manière à ce que, en y mettant à cheval des cuirs de bœuf pliés par le milieu, les rameurs s’y trouvassent à couvert des flèches, sans cependant être obligés de quitter leurs rames. Et pour le cas où, par suite de l’encaissement de la rivière, nous serions assaillis par en haut, il y avait un autre bambou, au milieu, sur lequel les cuirs pouvaient être placés de manière à former un toit.

« Ces arrangements faits, et m’étant muni de provisions en quantité suffisante, je pris à bord huit soldats vétérans, un expert, et dix-sept journaliers choisis : dont trois pour manœuvrer un petit canot que j’emmenais également. Je m’embarquai le 6 août 1735, dans l’après-midi, avec le pilote don Pablo Ziguer qui devait se charger de marquer la route. Une fièvre dont je souffrais depuis quatre mois, m’empêchait d’y donner moi-même toute fat-

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tention nécessaire. Nous pensions mouiller cette nuit même à l’embouchure du Pilcomayo, mais l’expert n’étant pas de cet avis, nous prîmes terre sur la rive opposée. Il y eut cette nuit un vent si violent et une houle si forte , que le canot fut submergé. Il en fut de même pendant la journée du 7, et l’expert n’osa passer la rivière.

« Le 8, le temps s’étant amélioré, nous quittâmes la plage, et nous fîmes la traversée du Paraguay, dont les eaux étaient si hautes que les plus vieux assuraient n’avoir jamais vu de crue aussi forte, ni qui eût persisté aussi longtemps.

«Elle fut cause que l’expert manqua l’embouchure du Pilcomayo’ou Araguai, et nous induisit nous-mêmes en erreur en nous laissant croire que ce point se trouvait sur la latitude de 25° 20' 38" et 0° 3' 14 de longitude, position que nous déduisîmes de celle de la colline de Lombaré qui était au nord, 80,13 Est, et de celle de Tacumba, qui se trouvait au nord. 32, 42 Est; nous nous assurâmes ensuite que la véritable embouchure était à 25° 21' 9" de latitude, et 0° 1' 27" de longitude.

« L’embouchure supposée de la rivière était une espèce de ruelle formée par les cimes de certains arbres élancés appelés alisos (Aunes ), par quelques Saules, et des plantes grimpantes. Nous naviguâmes sans découvrir la terre de quelque côté que ce fût, jusqu’à quatre heures de l’après-midi; nous arrivâmes alors, à la rame, à un escarpement qui se trou-

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vait à gauche, et où j’aperçus deux sauvages qui mirent aussitôt leurs chevaux au galop et se cachèrent dans le bois. Cette apparition ne nous causa aucune surprise, car à peine avions-nous pénétré dans la rivière, que nous vîmes, en avant de nous, la fumée de feux allumés par les sauvages. Continuant à avancer, nous vîmes, sur la berge, deux indiens sans armes, et une indienne qui avait une taie à l’œil gauche; tous les trois étaient à cheval, mais ils montaient sans étriers; leurs mors étaient en fer, mais leurs selles étaient détestables. Ils portaient leurs bolas (1) à la ceinture. L’un d’eux nous appela, en guarani; et je lui envoyai le petit canot, mais il n’osa s’y confier; je fis alors approcher la barque du point où le groupe était arrêté. L’un portait un caleçon et un gilet bleu; un autre un chapeau, une chemise et un rosaire; et la femme un morceau d’étoffe qui la couvrait très imparfaitement. Ils me dirent qu’ils étaient Tobas, qu’ils désiraient la paix, et que leur cacique et leur

(1) Littéralement: boules. C’est une arme formidable, en usage chez un assez grand nombre de peuplades du Chaco et même d’autres parties de l’Amérique. Elle consiste en deux, ou quelquefois en trois boules pesantes et recouvertes de cuir, fixées à autant de cordes d’environ un mètre de longueur qui sont réunies parleur extrémité libre. Les habitants des Pampos se servaient des bolas dans la chasse aux chevaux ou aux bœufs sauvages, et dans celle de l’autruche. Au Chili, où cette arme est également en usage, elle sert dans la chasse aux Guanacos. Dans tous ces cas, c’est en s’enroulant fortement autour des membres de l’animal poursuivi, que l’instrument agit.

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campement étaient dans le voisinage, derrière un massif d’arbres. Ils conclurent en me demandant de la viande et du tabac, en échange de cuirs de cerf. Nous satisfîmes à leurs demandes le mieux que nous le pûmes, en leur assurant qu’ils n’avaient rien à craindre de notre part. Je les chargeai enfin de prier leur cacique de venir à ma rencontre, pour recevoir quelques présents; et je reçus d’eux la promesse qu’ils viendraient le lendemain. En attendant, nous continuâmes à remonter la tortueuse rivière, dont la largeur se laissait déjà assez bien apprécier : elle était de cinquante à soixante varas (Aunes) (1). Quant à son courant, il était nul. A cinq heures de l’après-midi, nous calculâmes que nous avions navigué, y compris les détours, quinze milles marins ; et, ayant rencontré un peu de terre sur la rive droite, nous nous décidâmes à nous arrêter dans ce point, pour y passer la nuit. Le rhumb de l’Assomption était, Est 3, 13 sud. La colline de Lambaré était au sud, 44, 47 est, et la colline de Tacumba à l’est, 26, 13 sud. Gomme l’inondation du Paraguay s’étendait à une grande distance sur ses rives, nous n’avons pu déterminer le moment précis où nous avons pénétré dans le canal du Pilcomayo. Malgré les préventions de mon équipage, je me décidai à mouiller au milieu de la rivière, après avoir pris les précautions nécessaires.

(1) La car a espagnole équivaut à S3 cent., 55*

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«Le jour suivant (le 9), nous partîmes de très grand matin, et, vers midi, nous nous arrêtâmes pour que l’équipage déjeunât; nous pouvions avoir fait alors huit milles. La rivière présentait toujours les mêmes détours , et ses rives continuaient à être inondées. La plus faible profondeur que nous lui ayons trouvée, par des sondages répétés, a été de quinze pieds. Ses berges étaient d’argile ( greda ). La seule nouveauté qui nous ait frappés était que les plages s’élevaient insensiblement; que les plus grandes crues indiquées par des détritus sur les troncs, étaient à un pied et demi au-dessus de l’eau, le matin , et d’une vara et demie, à midi : d’où je conclus que la profondeur de la rivière dans ses plus fortes crues est de dix-neuf pieds. Ils se présentait quelquefois , quoique rarement, au milieu des taillis de la rive, quelques parties découvertes, avec des îles formées par des arbres plus élevés, et des Carandaïs. Nous vîmes également des Cabiais ( capivaras ) et beaucoup de Hoccos (yacus){ 1).

» A une heure, nous nous remîmes en route, et nous observâmes, peu après, un grand nombre deYautours Urubus qui volaient autour d’un massif d’arbres à peu de distance de nous : ce qui nous fit supposer qu’il y avait, de ce côté, un campement d’indiens, mais nous ne vîmes ni gens, ni chevaux, quoique

(1) « Le vrai nom de cet animal, en Guarani, est capuqüà , mot qui signifie : habitant des prés. Les Espagnols l'appellent indistinctement capivara, capiguara ou carpincho. »

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leurs traces fussent très marquées sur la rive gauche de la rivière. Après une marche de six à sept milles, nous amarrâmes la barque. La rivière ne présenta pas, cette après-midi, autant de détours que précédemment, et ceux-ci étaient plus longs. Le fond que nous rencontrâmes, à dix heures et demie, à 16 pieds, était d’argile. La largeur était un peu plus considérable. Les berges continuaient à s’élever tout doucement ; et, au point où nous nous arrêtâmes, elles avaient déjà trois vciras de hauteur. 11 n’v avait plus d’îlots de bois, et on voyait de tous côtés s’élever des Palmiers Carandaïs; et les rives, surtout la droite, étaient souvent couvertes de Cotonniers sur lesquels mes hommes recueillirent un bon nombre de livres de coton. Les traces des plus hautes crues se présentaient là, à trois varas au-dessus du niveau actuel de la rivière. Tout faisait croire que le sol s’élevait, et que le débordement du Paraguay ne s’étendait pas beaucoup plus loin. Je regardai comme fort probable que là où l’influence du grand fleuve cesserait de se faire sentir, là, par conséquent, où le Pilcomayose trouverait réduit à son volume propre, celuici serait beaucoup trop faible pour permettre qu’il s’y établît une navigation jusqu’à Potosi par cette voie, fait que je m’étais proposé de constater.

» Dans la matinée du 10, il plut beaucoup, et la pluie continua à tomber une grande partie de l’aprèsmidi. Malgré cela, nous mîmes à la voile, et le calme étant survenu, nous continuâmes notre route jusqu’à

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six heures de l’après-midi. Nous nous arrêtâmes alors pour passer la nuit, calculant que nous avions couru neuf à dix milles. La rivière avait plus de courant et moins de largeur ; les coudes qu’elle formait étaient, aussi, moins réguliers. Le fond était à 7 à 12 pieds, les berges argileuses, peu boisées, et hautes de vingt varas environ. La hauteur des plus fortes crues, audessus du niveau actuel, était de quaire varas. Nous en inférâmes que le Paraguay faisait peu senlir son influence dans ces parages. Nous vîmes, pendant toute la journée, une forêt, à trois lieues de distance, sur notre droite; elle se prolongeait à peu près parallèlement à notre route. Le reste de la plaine était rase et sans limites. On y voyait un assez grand nombre de Carandaïs.

» Le 1 î , nous commençâmes à ramer dès le matin ; et, à neuf heures, nous rencontrâmes une pointe de rocher qui faisait saillie de la berge droite, et s’étendait jusqu’au milieu de la rivière. Dès le moment de notre départ, un banc de roc se montra à la partie inférieure de la berge , qui pouvait avoir en tout vingt varas d’élévation, et qui était taillée à pic. Les. trois varas supérieures de la coupe étaient de sable. Immédiatement au-dessous, on voyait une strate horizontale de terre noire, mêlée de beaucoup de détritus végétaux consistant en fibres de diverses couleurs qui n’étaient pas encore réduites en terreau. Cette couche, dont l’épaisseur est peu considérable, est séparée de la roche dont il n’y a qu’une faible

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partie en vue, par un banc d’argile jaune et rouge. La disposition que je viens de signaler semble démontrer que les deux couches supérieures ont été rapportées (1).

» Les sondes accusèrent le fond à six pieds. Le courant était si fort, en beaucoup de points, que les rames ne suffisaient plus pour le vaincre, et nous ne pûmes les passer qu’en tirant l’embarcation avec des cordes ; encore cette opération exigea-t-elle un travail considérable, à cause de la hauteur des berges qui ne permettaient pas à la force d’agir directement. L’eau de la rivière était trouble comme de la boue, et charriait des feuilles et des plantes. De toutes ces circonstances, nous crûmes pouvoir conclure, à n’en pas douter, que, dans son état normal, la rivière n’est propre à porter ni des barques chargées, ni des barques sans chargement. Même à l’époque de ses crues, la violence de son courant rendra impossible sa navigation, qui le sera d’autant plus que le canal se trouvera plus encaissé, les voiles devenant inutiles dans ces cas.

» Dans cette persuasion, et sur les protestations de l’expert qui ne voulait pas se hasarder à aller plus loin, à cause de la force invincible du courant, et

(1) Le fait, constaté par Azara,de la présence d’une couche épaisse de sable alluvial au-dessus d’une strate de terre végétale, est très intéressant à noter; il vient à l’appui des idées émises à la page 109 de ce volume.

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du peu de profondeur de l’eau, nous nous décidâmes à retourner sur nos pas, ce que nous fîmes sans nous arrêter un instant : si bien qu’à minuit nous rentrâmes à la capitale. »

Un siècle s’est écoulé depuis le voyage d’Àzara, et avant qu’on ait pensé de nouveau à la navigation du Pilcomayo. En effet, c’est seulement.de nos jours que le sujet a été repris, et que deux expéditions ont été tentées dans le but d’opérer la descente du Pilcomayo, à partir de la frontière du département de Tarija. Mais je me hâte de dire que ni l’une ni l’autre de ces expéditions n’ont eu le résultat qu’on en espérait. Elles eurent lieu dans les années 1843 et 1844, par ordre du général Ballivian, et aucune dépense ne fut épargnée pour atteindre le but.

La première expédition, qui fut mise sous les ordres du général Margarinos, nommé à cet effet ministre plénipotentiaire auprès du gouvernement du Paraguay, devait se faire dans deux navires pontés, pour la construction desquels ont fît venir, exprès, des ouvriers du Chili. Le temps exigé pour l’armement complet de ces navires, se prolongea malheureusement trop ; et, lorsque le départ eut lieu, la saison se trouvait n’être pas des plus favorables. Il arriva, par conséquent, comme on devait s’y attendre, que les embarcations, auxquelles on avait eu, à ce qu’il paraît, l’imprévoyance de mettre des quilles, ne trouvèrent pas assez d’eau; et, à peine eurent-elles descendu la

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rivière de quelques milles, que la plus grande échoua sur un banc de sable et fut renversée complètement sur le côté par la force du courant. Le colonel Thompson, mon hôte de Sanla-Cruz, avait le commandement du plus petit des navires. Il me raconta qu'ayant passé lui-même le banc sans difficulté il ne songea pas, tout d’abord, à s’assurer comment la barque du général, qui était à quelque distance en arrière, allait s’en tirer; et il continuait sa course rapide en avant, lorsqu’un coup de feu ayant attiré son attention, il vit que l’autre navire avait disparu. Il fit arrêter aussitôt, et, ayant gagné la terre, il se dirigea avec quelques hommes vers le point où l’accident venait d’arriver. Enfin il ne tarda pas à voir auprès du malheureux navire , dont on n’apercevait plus que la moitié de la coque, le général et son équipage, dans l’eau jusqu’à la ceinture, et ne sachant ce qu’ils allaient devenir; car les deux rives du fleuve étaient couvertes d’indiens, qui, avertis de longue date, s’étaient rassemblés pour profiter des événements. Heureusement ils n’opposèrent aucun obstacle au sauvetage, et beaucoup d’entre eux aidèrent même à ramener à la rive les malencontreux navigateurs. Cet incident mit fin à la campagne, car il ne fut pas jugé prudent de continuer la navigation avec le navire qui restait. On coupa dans la cale de celuici un grand trou, et on le laissa couler. Le retour ne présenta rien de particulier.

Un des membres actifs de l’expédition dont il vient

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d’être question, un jeune marin belge, nommé Van llivel, persuadé que la mauvaise réussite de l’expérience de Margarinos était due à ce que les embarcations tiraient beaucoup trop d’eau, persuada au gouvernement de faire faire un nouvel essai, en remplaçant les navires pontés par des radeaux ; et il obtint qu’on le chargeât, l’année suivante, de la direction de l’entreprise. Elle eut lieu durant la saison des crues de la rivière ; mais, quoique Van Hivel réussît à descendre le fleuve un peu plusloin , sur son plancher, qu’il ne l'avait fait avec Margarinos sur les navires à quilles, le résultat définitif de son voyage fut tout aussi nul. Les raisons qui l’obligèrent à abandonner l’exécution de son plan, lorsqu’il était à peine commencé, n’ont jamais été, je pense, bien nettement définies. Toujours est-il que la raison qu’il donna de son retour fut que le Pilcomayo se perdait dans un immense lac, à travers lequel il lui avait été impossible de se diriger, faute d’un courant qui lui indiquât la direction normale du fleuve. Celestino, que l’on chargea du soin de délivrer les navigateurs d’entre les mains des Indiens, avec lesquels ils se trouvèrent aux prises en abandonnant leur radeau, semblait penser qu’ils avaient reculé devant d’autres difficultés encore que celles qu’ils mettaient en avant. La multitude toujours croissante de sauvages qui apparaissaient sur les bords du fleuve, aurait eu, selon lui, une aussi grande influence sur la détermination qu’ils prirent de retourner en arrière, que les difficultés physiques

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de la navigation, qui auraient pu être surmontées avec plus de persévérance. La plus grande faute peut-être que commit Yan Hivel fut de ne pas avoir cherché à gagner l’amitié des Indiens; tout au contraire il se rendit odieux à leurs yeux, par les mauvais traitements qu'il fit subira plusieurs d’entre eux, et notamment au capitaine toba Yumbai, qui s'était toujours montré bien disposé envers les Boliviens de la frontière. Le général Margarinos suivit une autre voie, et se fit presque généralement aimer. Nocôé paraît être, en effet, le seul chef qui se soit positivement opposé à son projet de voyage.

On peut conclure, je pense, des faits exposés dans ce chapitre, que la navigation de Pilcomayo, que l’on n'a jamais pu faire que partiellement, qu’on l’ait essayée par en haut ou par en bas, est, pour le moins, entourée de difficultés très nombreuses, et d’une nature telle, que, quand même on parviendrait à en éluder quelques unes, on tombera inévitablement dans les autres. Je crois en un mot que si quelque voyageur heureux vient un jour à l’effectuer, ce ne sera que par hasard. 11 en est tout autrement, comme on va bientôt le voir, de la navigation du Bermejo.

En résumé , les circonstances qui s’opposent à la libre navigation du Pilcomayo, pendantla saison sèche, sont : la profondeur tout à fait insuffisante de l’eau, dans beaucoup de points, pour toutes autres embarcations que celles de très petite dimension ; et la force

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prodigieuse du courant, dans les parties resserrées de la rivière.

Dans la saison des pluies, on a, au contraire, affaire à ces grandes inondations où le courant est dissimulé sous une nappe d’eau parfaitement tranquille, et où rien n’indique plus la direction que l’on doit suivre. Avec le temps, on viendrait peut-être à bout de cette difficulté; mais un obstacle qui parait devoir être beaucoup plus difficile à vaincre, c'est la variation presque continuelle éprouvée par le lit de la rivière, à des distances plus ou moins grandes de la Cordillère, par le dépôt des terres et des arbres que les torrents ont arrachés des montagnes à leur passage à travers les régions élevées de la Bolivie. On comprendra combien il doit être difficile d’éviter, dans la descente du fleuve, les bancs qui ont été formés d’une manière si impromptu.

Quant aux Indiens, je crois qu’ils doivent plutôt être considérés comme des auxiliaires que comme des obstacles. En tout cas, pour qu’ils le deviennent, il suffira qu’on les traite bien.

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