CHAPITRE V
DE SAUCES A POMABAMBA.
En sortant de Sauces je traversai la petite rivière qui coule au sud de la ville, et je me dirigeai ensuite presque directement à l ouest, en pénétrant dans un humide ravin au fond duquel roulaient avec furie les eaux torrentielles du rio de las Pampas, tributaire du Parabiti. Le lit de cette rivière est hérissé de rochers, et il est dangereux de la traverser après une pluie un peu forte; il faut donc que le pays ait été bien à court de moyens de communication pour que l’on se soit décidé à en faire une partie de la grande route de Pomabamba. Je sortis enfin de cette voie fatigante sans autre accident que d’avoir les bottes et les jambes mouillées, et je me trouvai bientôt après au sommet d’une montagne appelée Hérédia, qui sépare la province de A zéro de celle de Tomina. Plus loin, le sentier serpente au milieu d’un groupe de roches gigantesques sur les flancs perpendiculaires desquelles, et sous une couronne de verdure, coulaient en nappes argentées les sources des torrents voisins. Quelques Indiens avaient fixé leur demeure dans ce lieu enchanteur, et y avaient fait quelques petits défrichements. Je ne pus résister à la tentation d’y passer au moins une nuit, et je n’eus qu’à
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me féliciter d’avoir pris cette décision, car la pluie se mit à tomber peu après ; elle dura toute la nuit et une partie de la matinée suivante : ce qui retarda un peu mon départ.
A une lieue et demie du point où j’avais fait halte, lieu qui porte aussi le nom de Hérédia, je traversai une nouvelle montagne appelée Cuesta del Cassadero; puis, à une lieue au delà, toujours vers l’ouest, nous rencontrâmes une barrière des plus formidables : le Rio-Grande de Chapimayo, dont les eaux rougies par le limon, et gonflées par la pluie du jour précédent, roulaient avec le fracas d’une cataracte. Les deux premiers animaux de ma troupe y étaient entrés en suivant le chemin qui y aboutissait, et je n’y arrivai que juste à temps pour empêcher qu’ils ne fussent entraînés. Mon muletier, après avoir examiné l’état des choses, déclara que le passage était tout à fait impossible , et il ne nous resta , pour le moment, d’autre alternative que de camper sur les lieux, et d’attendre la baisse des eaux : ce qui pouvait avoir lieu en quelques heures; ou de prendre un autre chemin : ce qui, tout en étant possible, ne pouvait se faire qu’au risque d’être déchiré par les épines, dans une forêt où il n’y avait pas de chemin frayé. Nous nous décidâmes, provisoirement, à camper ; et le lendemain, 26, j’eus la satisfaction de m’apercevoir que le niveau de la rivière avait baissé ; mais mon guide, après un examen attentif, secoua la tête, et me dit qu’il fallait renoncer à notre projet. Pour en avoir
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le cœur net, je me déshabillai, et j’entrai clans le courant ; mais à peine eus-je fait quelcpies pas que je perdis pied, et le courant me saisissant aussitôt, je fus emporté à une distance considérable avant que je pusse, en m’accrochant aux rochers de la rive opposée, y reprendre haleine. Pour retrouver mes habits, j’eus à recommencer la même cérémonie. Je le fis en ayant soin de me mettre à flot à quelque distance au-dessus de mon camp, où j’abordai directement. La troupe fut bientôt prête à se mettre en marche, et nous fîmes nos dispositions pour nous frayer un chemin à travers la forêt qui bordait le rio, afin de gagner le village de Chapimayo, distant de deux lieues environ. Nous cessâmes dès lors de nous diriger vers l’ouest, pour prendre directement au sud, en nous tenant presque continuellement à une portée de fusil de la rivière. Ce trajet, quoique assez court, occupa toute la journée. Presque à tout moment nous étions obligés de décharger les animaux, afin de traîner le bagage par-dessus quelque nouvel obstacle, infranchissable sans cette précaution ; quelquefois nous étions arrêtés par des pentes tellement rapides, qu’il fallait porter, pour ainsi dire, les mules elles-mêmes jusqu’en haut, après nous être taillés un chemin de toute pièce. Que de fois aussi, après être arrivées presque au bout de ces petites ascensions, roulaientelles derechef jusqu’en bas ! Tout mauvais qu’il était, ce chemin avait cependant son bon côté, et je le recommande aux voyageurs à qui il pourrait venir l’en-
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vie de visiter Chapimayo. La forêt, dont la traversée nous coûtait tant de peine, est formée en grande partie d’une Myrtacée géante, appelée Sauni, dont le fruit, parfaitement mûr au mois de décembre, a un goût des plus agréables. A chaque station que nous faisions pour donner du repos aux bêtes, je faisais abattre par mon muletier quelques branches de cet arbre, ou même l’arbre entier, s’il n’était pas trop gros; et bien que cette opération se renouvelât assez souvent, je ne me rassasiai pas de manger de ces fruits. Le village de Chapimayo, auquel je n’arrivai quaprès le coucher du soleil, est formé d’un assez grand nombre de huttes clair-semées, contenant en tout environ cent habitants, tant métis qu’indiens; je logeai chez le syndic.
Le cours du Rio-Grande de Chapimayo est des plus curieux. Il naît à quelques lieues au sud dé Chuquisaca , de la Cordillera del Sombrero ; se dirige en droite ligne vers le sud ; reçoit , chemin faisant , de nombreux affluents de la même origine; puis se recourbe vers le nord, après avoir reçu le rio de Tarbita; et va enfin se jeter dans le Rio-Grande.
Le 27, je me remis en route, accompagné d’un nouveau guide, avec lequel je pénétrai dans une ravine profonde où coulait un affluent du rio Chapimayo, le rio Canical, que je fus obligé de passer à gué près de vingt fois, en trébuchant à tout moment sur les pierres roulées qui garnissaient son lit. Les sites devant lesquels je passai durant ce trajet me
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rappelèrent un peu le défilé de Uanaufiaca, mais ils avaient quelque chose de plus surprenant encore. Par un bizarre effet de réfraction, les grandes murailles qui encaissaient le ravin semblaient trembler au-dessus de ma tête, elles cascades qui s'en précipitaient remplissaient Pair d’une pluie fine sur laquelle le soleil venait quelquefois frapper, en y suspendant chacune des couleurs du prisme. Presque tous les arbres qui croissaient dans cette atmosphère avaient leurs rameaux chargés de la curieuse plante épiphyte connue des botanistes sous le nom de Tillandsia usneoides. Elle pendait en longs festons grisâtres , comme une écume ou une mousse légère, et donnait à la forêt un aspect nuageux qui avait quelque chose de surnaturel. Les rochers qui s’élevaient de l’eau étaient couverts également d’un tapis de fleurs qui se détachaient brillantes d’un fond de verdure. Mais au milieu de toutes ces productions végétales le règne animal paraissait mort, et c’est à peine si je rencontrai deux ou trois insectes pour remplacer tous ceux que m’avaient dévorés les fourmis de Sauces. Les oiseaux étaient si rares, que je me félicitai d’avoir laissé mon fusil dans son étui.
Au sortir du ravin de Canical que la poute parcourt pendant environ deux lieues, je passai, à l’ouest, la Cuesta de la Seja dont le versant occidental me conduisit dans le ravin ou quebrada du rio de San- Lorenzo, avec lequel le chemin s’enlace comme je l’ai dit en parlant des rivières précédentes ; mais après
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un trajet d’une lieue, il s’en dégage sans cesser de suivre sa direction, et vient aboutir au ranclio (1) de San-Lorenzo. J’y campai et y fis sécher une de mes charges qui s’était mouillée au passage des gués de la rivière.
Le 28, je me vis obligé de retarder mon départ jusqu’à midi pour attendre le syndic ; mais ne le voyant point paraître, je me décidai à partir sans guide, me fiant aux observations que je recueillis de la bouche d’un vacher qui avait dormi sous le même toit que moi. Sur les indices qu’il me donna, je rentrai dans le lit du rio San-Lorenzo qui s’était coudé brusquement à l’ouest.
Après une lieue de marche dans cette direction, le ravin se bifurqua de manière à former une croix assez régulière , dont chaque branche correspondait à une des trois origines ( cabeceras ) du San-Lorenzo. En prenant la branche du sud, je m’engageai dans le cours du rio Monomai que je remontai péniblement pendant un peu plus de deux lieues. Là, les obstacles physiques se multiplièrent sous mes pas : c’étaient des arbres sapés par le torrent qui étaient tombés en travers de ma route et autour desquels il fallut ménager un passage; d’autres fois c’était une partie de la berge, sur laquelle on avait été obligé de conduire le chemin, qui s’était éboulée, etc., etc.
(1) Espèce de hangar à Pusage des voyageurs.
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Nous sortîmes enfin de cette mauvaise passe, pour grimper jusqu’au sommet d’une côte glaiseuse et nue dont il fallut descendre bientôt encore, et aborder un nouveau ravin où nous nous trouvâmes en rapport avec un gros ruisseau appelé Urito. Nous quittâmes celui-ci à son tour pour monter sur la côte qui porte le nom de Trastornada de Caravallo, et nous descendîmes enfin dans le lit du rio Caravallo lui-même. Cette rivière est plus considérable que les précédentes et appartient au système du rio Parabiti, tandis que tous les cours que j’avais eu occasion de voirdepuis le rio de las Pampas se jettent plus ou moins directement dans le Rio-Grande.
Le soleil se couchait lorsque je m’arrêtai. J’avais traversé le rio Caravallo douze fois, et dans la journée entière j’avais passé un peu plus de cinquante gués. C’était une des plus singulières marches que j’eusse faites de ma vie. Je passai la nuit dans une maisonnette habitée par une pauvre femme goitreuse. J’étais à cinq lieues d’une montagne très connue dans le pays sous le nomdeUli-Uli ou de Curi, au pied de laquelle je devais faire ma dernière halte avant d’entrer à Pomabamba.
Le 29, le jour se leva menaçant, et je me hâtai de reprendre le fd des gués du rio Caravallo, tremblant à chaque instant de voir survenir l’orage avant que cette délicate opération ne fût terminée.
Pour aider à comprendre ma position par rapport au rio Caravallo, et par rapport aux rivières de ce pays en
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général, que le lecteur est sans doute surpris de me voir traverser si souvent, lorsqu’il semble bien plus simple d’en suivre les rives; pour aider en un mot à se faire une idée de ce que sont les voyages de quebracla durant plusieurs mois de l’année, je rappellerai que le lit des torrents est, ordinairement, beaucoup plus large que le courant lui-même. Or ce lit étant le plus souvent très encaissé entre ses berges, pour peu que le courant se rapproche dans ses évolutions de l’une d’elles, le chemin devra, s’il suivait le même côté, le traverser pour gagner la plage libre, et il le fera d’autant plus souvent que le courant sera plus tortueux. Maintenant si l’on voyage avec des animaux chargés, il faut que la profondeur de l’eau soit telle qu’en la traversant, les charges effleurent à peine sa surface ; si elle est plus considérable, non seulement les malles du voyageur courent le risque de se mouiller, mais le courant peut les entraîner avec l’animal qui les porte. C’est précisément là ce que j’avais à craindre du côté du rio Caravallo. Dans l’état où étaient ses eaux je n’échappais que tout juste à ces inconvénients; tandis qu’une pluie de quelques minutes pouvait m’arrêter plusieurs jours. Aussi en voyant s’amonceiér ®e noires vapeurs au-dessus de ma tête, pressai-je de mon mieux le passage des derniers gués. À peine la tâche fut- elle accomplie, que les nuages fondirent sur nous comme d’un accord simultané ; et j’essuyai, au milieu de la petite Pampa que nous venions d’atteindre, un des plus puissants bains
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célesles qu’il soit possible à un simple mortel de recevoir. Le vent qui accompagna Fondée était tellement violent, que mes mules en furent emportées ; et, sortant du chemin, elles se dirigèrent au galop vers la rivière, malgré tous mes efforts pour les arrêter. Elles étaient entraînées comme par une force invincible. Je crus un instant que tout allait être englouti, quand par bonheur un bouquet d’arbres arrêta les fuyardes. Dès ce moment elles restèrent immobiles, et se contentèrent de présenter stoïquement, comme le faisait leur maître, le dos aux éléments déchaînés, c’est-à-dire, au vent, à la pluie et à la grêle.
En un clin d’œil le rio Caravallo était devenu un torrent furieux qu’on n’eut pas bravé avec impunité; et quand, après une heure ou plus d’attente, je repris mon mouvement progressif, je me trouvai arrêté à chaque instant par les courants qui affluaient des montagnes voisines, et qui se précipitaient en avant avec une vélocité qui semblait presque participer du vol.
La pluie avait tellement détrempé le sol, naturellement argileux, et l’avait rendu si glissant, que ce ne fut, pour ainsi dire, qu’à force de bras qu’il nous fut possible de faire grimper les animaux sur les escarpements qui se présentèrent sur le reste de la route.
Dans un de ces points difficiles, le malheureux mulet qui portait les provisions de bouche, et qui
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était depuis longtemps infirme des hanches, fit un faux pas, et roula avec sa charge au fond d’une crevasse où il se trouva pris comme un coin. Nous réussîmes à le tirer de cette position critique en abattant un des pans de sa prison; mais la tête du pauvre animal avait porté dans la chute, et il mourut quelques jours après. Cette fidèle créature avait accompagné l’expédition depuis Rio-de-Janeiro; mais il était écrit qu’elle ne verrait pas les plages de locéan Pacifique.
Je mis enfin les pieds dans le petit village de Uli- Uli, assez satisfait après tout de la manière dont les événements s’étaient terminés. Mais l’accident arrivé à une de mes bêtes et les fatigues qu’avaient éprouvées les autres me faisaient regarder avec effroi la vaste échelle de montagnes qui s’élevait devant moi comme un immense rideau, ou comme une cloison qui me séparait d’un autre monde. Les sommets de la chaîne étaient cachés dans les nuages, et la route que je devais parcourir se perdait sur son flanc sous forme d’un fil vertical.
Faute de mieux, car Uli-Uli est bien misérable, je me logeai avec ma cargaison sous un hangar dégradé dont le toit notait couvert que par places d’une paille usée : une famille considérable d’enfants des deux sexes s’y était déjà établie ; ils étaient tous accroupis autour d’un feu de cuisine, et cherchaient à se garantir mutuellement de l’air frais qui venait des quatre points cardinaux affliger leurs corps demi-nus. L’au-
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lorité locale do llii-Uli, qui était en même temps le chef de cette famille intéressante, arriva bientôt sur les lieux, et il me promit, sur le vu de mon passeport, de me faire évacuer la place, ce qu’il fit en effet; je parvins à y suspendre mon hamac; mais malgré toutes mes précautions il me fut impossible de me garantir du froid. Peu s’en fallut que je ne fusse gelé, quoique je me fusse placé immédiatement au-dessus du foyer.
La pluie dura une grande partie de la nuit, et il en résulta que la rivière deüli-Uli, que je devais passer trois fois avant d’arriver au pied de la montagne, se gonfla tellement qu’il me fut impossible, tout le lendemain, de m’y aventurer. Je demeurai donc sous mon hangar, occupé durant une grande partie de la journée à sécher les paquets de papier qui renfermaient mes plantes, et qui s’étaient mouillés un des jours précédents, sans que j’en eusse connaissance. M’étantaperçu que les moutons devenaient beaucoup plus communs de ces côtés, j’en achetai un dans l’après-midi, et je le fis préparer pour la route.
Sur les mêmes entrefaites, une bonne femme m’apporta une jolie paire de poulets vivants et me les présenta, en me témoignant tout le bonheur qu’elle éprouvait à contempler «le fils de son souverain ». J’acceptai avec empressement l’offre de la digne habitante de Uli-Uli, et je la confiai à mon muletier, qui n’était pas tout à fait étranger, je crois, à la supercherie dont cette généreuse personne avait été la
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victime. Je me hâtai, au reste, de la détromper, en lui disant que, puisqu’il n’y avait pas de roi en Bolivie, il ne pouvait pas y avoir de fils du roi. « Comment, me dit-elle, vous n’êtes pas le fils du roi?» Et en parlant ainsi elle jeta un regard de tardif regret sur les deux poulets, auxquels mon muletier communiquait un mouvement de fronde dont la bonne dame ne savait que trop le résultat fatal. Elle prit son parti et s’en alla.
La journée du 31 décembre fut inaugurée d’une manière peu satisfaisante, par l’incurie du nouveau guide que j’emmenais de Uli-Uli. Cet homme était arrivé, en tête de la troupe, au premier gué de la rivière qui coule entre le village et la montagne de Curi, quand, au lieu de continuer à leur montrer le chemin, il poussa brusquement les animaux au milieu du courant en les excitant par derrière. Cette manœuvre stupide eut pour conséquence immédiate la submersion d’une de mes charges. La mule qui la portait tomba dans un creux et fut livrée aussitôt au courant qui l’emporta avec rapidité; situation critique dont elle n’échappa que par miracle. Elle allait être perdue pour toujours, lorsqu’un rocher l’arrêta et lui permit de reprendre terre.
Après cette mésaventure nous commençâmes à gravir la montagne. Ce fut une des marches les plus fatigantes dont j’aie gardé le souvenir. Sans la merveilleuse bonne volonté de mon arriéré, je crois que mes pauvres mules ne s’en seraient jamais tirées.
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Privées? depuis longtemps déjà, de maïs, leur aliment par excellence, elles résistaient bien difficilement aux efforts réitérés qu’exigeait cette pénible ascension.
lime suffira de dire, qu’avantd’arriver au sommet, nous eûmes à grimper, pendantl’espace de trois lieues, une pente tellement rapide que dans la plus grande partie du trajet on conçoit à peine qu’il soit possible que des animaux y circulassent. Dans plusieurs points le sentier n’était absolument formé que par un simple sillon creusé sur la face nue d’un rocher presque à pic ; dans d’autres, il n’était représenté que par une série de trous percés dans la pierre, et où devaient s’engager les pieds ; dans ces endroits un faux pas peut coûter la vie.
Le temps étant couvert, nous ne tardâmes pas à nous trouver enveloppés par les nuages. Cette position, dans laquelle quelques uns de mes lecteurs se sont peut-être rencontrés, sinon sur le Curi,du moins sur d’autres montagnes, donne lieu à de singulières illusions. Je me rappelle que me trouvant sur un mamelon isolé, dont le sommet était coupé presque sous mes pieds par un nuage épais, il me semblait que j’étais transporté dans les airs avec mon piédestal. Les sommets d’autres mamelons voisins semblaient flotter à l’aventure autour de moi.
Pendant cette marche, qui ne se termina qu’à la nuit, je fis une herborisation des plus intéressantes, et j’ajoutai à mon herbier une foule d’espèces qui m’étaient totalement inconnues auparavant: c’étaient des
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Berberis aux grappes dorées, des Vaccinium , des Andromeda et des Ganltheria aux corolles blanches et roses, des Onoseris, des Oxalis à corolles purpurines, etc., etc. Sur le point culminant que j’atteignis au coucher du soleil, je cueillis une Alchemille rampante qui y formait un gazon velouté parsemé de petites touffes de Joncs poilus /a). Je calculai que
j’étais alors à une élévation de 4,000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Pendant que je m’occupais de mes fleurs, la troupe avait pris les devants, et, lorsque je la rejoignis, la nuit était entièrement close. L’instinct de ma monture me conduisit au camp , car au milieu du brouillard qui enveloppait toutes ces hauteurs, je ne pouvais, même pendant le jour, distinguer les objets à quelques mètres en avant ; cela était encore bien moins possible pendant la nuit. La troupe était rassemblée autour d’une petite cabane d’indiens qui s’était trouvée bien à propos sur notre chemin, et nous y rencontrâmes par bonheur quelques poignées de maïs. Les mab heureuses mules étaient si épuisées, qu’elles étaient restées à la place même où on les avait débarrassées de leurs charges, et ce n’est qu’en entendant le fré missement si connu des grains dont on amorçait leurs sacs, qu’elles parurent donner signe de vie, en faisant entendre des petits grognements de satisfaction.
Sous le point de vue géologique, la montagne de Curi présente beaucoup d’intérêt, à cause des nombreux points où ses éléments sont à découvert. Celte
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circonstance dépend surtout de la grande inclinaison de ses couches. Dans une partie de la montagne où celles-ci sont presque verticales, l’action des eaux et du temps a produit un effet bien curieux ; elle a dissous et entraîné dans une étendue considérable les strates les plus molles, et laissé debout, et isolées comme des murailles de Titans, les couches les plus dures. Des schistes compactes (phtanites), des psammites et des grès de consistance et de couleurs diverses, alternant avec de minces couches de carbonate de chaux, en constituent la masse principale.
A la hauteur où je me trouvais, la température était, comme on le pense, un peu différente de ce qu’elle avait été dans la région que j'avais quittée le matin ; aussi sentis-je promptement le besoin de me couvrir davantage. Cette fraîcheur eut, au reste, un effet salutaire sur les animaux, qui se trouvèrent le lendemain beaucoup plus dispos que je n’eusse osé l'espérer. Je profitai de cet état pour gagner Pomabamba, qui n’était éloigné que de quatre à cinq lieues de l’endroit où nous avions passé la nuit. Pendant les trois premières nous parcourûmes un pays magnifique. Les forêts avaient reparu, coupées çà et là par des ravines profondes remplies d’arbres et d’arbustes à fleurs éclatantes. Elles nous accompagnèrent dans la descente graduelle que nous fîmes à la quebrada de Pomabamba. Cette vallée est arrosée par une petite rivière connue sous le nom de rio de Pomabamba ; le sol en est presque uni, et le chemin
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n'y est accidenté que par les gués de la rivière, au nombre de vingt environ. De chaque côté se trouvaient des prairies émaillées de jolies fleurs, dans lesquelles paissaient des vaches et de petits troupeaux de moutons. Les plages de la rivière étaient plus larges que le courant lui-même, et étaient couvertes de gros galets. Après une forte pluie, l'eau y augmente tellement, que toute l’étendue de ces plages en est couverte.
Le cours du rio Pomabamba est assez compliqué, mais il n’y a aucun doute qu’il ne soit la véritable source du rio Parabiti. Après avoir reçu le rio Caravallo, à une lieue au sud-est de Uli-Uli, il prend le nom de rio Saucesitos, et ne porte celui de Parabiti qu’au delà du village de Uacareta, vers le point où il s’unit avec le rio de las Pampas.
La ville de Pomabamba, dans laquelle je fis bientôt mon entrée, est située sur une éminence entourée de collines assez élevées ; elle occupe le côté sud de la vallée, à environ une lieue et demie du point où je l’avais abordée.