LE RIO BER ME JO
Le 16, les berges de la rivière s’abaissèrent, et on navigua, pendant près de sept lieues, au milieu de forêts de Palmiers. On passa l’ouverture de plusieurs grandes baies ou lacs, et devant l’embouchure du grand bras dont on avait vu, le 14, l’extrémité nord. Enfin, après une nouvelle marche de onze lieues au milieu de grandes saussaies, l’expédition déboucha dans le Paraguay. Une marche de onze lieues, sur les eaux de ce dernier, conduisit les voyageurs au fort de Curapayli, d’où une dernière course de treize lieues les amena dans la ville de Corrientes.
La lecture du journal de Morillo, dont je viens de donner un aperçu rapide, est à elle seule suffisante pour montrer combien la voie de transit par le Bermej o serai t s u pér ieu re à cel le qu’offrirai t le Pilcom ayo . L’embarcation dont le Père se servit pour effectuer son voyage, était, il est vrai, de dimensions bien plus faibles que celles des navires que l’on devrait employer pour satisfaire à des besoins commerciaux ; mais le soin avec lequel il s’assura par des sondages de la profondeur des eaux de la rivière, dans les divers points de son cours, comble en grande partie cette lacune, et démontre que, presque partout, le canal principal du fleuve a, pendant la saison sèche, une profondeur d’au moins 2 à 3 mètres. Ce n’est que dans quelques cas exceptionnels que cette profondeur se réduit à 2 pieds.
Quant à des chutes de la rivière, il n’en est pas question, comme on l’a vu ; Morillo ne parle en effet
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que de quelques remous qu’il rencontra vers le point où la rivière se divise. Il est bon de dire, dès à présent, que l’un de ces remous fut observé à l’endroit meme où se trouve le salto , ou saut du fleuve, dont parlent les voyageurs postérieurs, et que Soria, le dernier d’entre eux, désigne sous le nom de Salto de lso. Dans le journal du commandant Arias qui accompagnait Morillo, on trouve ce même remous (remanso) dépeint d’une manière bien plus vive que dans celui du jésuite: « Le 15, dit-il, nous partîmes avec le jour; nous marchâmes vers l’est, et nous reconnûmes que la rivière devenait plus étroite; son courant était plus rapide, et il formait sans cesse des ressacs où la sonde ne trouvait pas de fond. Après trois heures de marche, nous nous trouvâmes, sans pouvoir l’éviter, dans une situation assez pénible. La rivière se partageait en deux bras : l’un se dirigeait à l’est, et le courant paraissait s’y précipiter en formant une chute; mais la plus grande masse d’eau se portait vers le sud; et ce fut à grand’peine que l’on put faire prendre à la barque cette direction dans laquelle l’eau paraissait plus calme ; car nous fumes pris dans un tourbillon où nous nous mîmes à tourner pendant une demi-heure. Les rameurs et les pilotes firent de vains efforts pour en sortir; tout ce qu’ils purent faire fut d’empêcher que le courant ne nous entraînât vers le précipice. Enfin , Sa Seigneurie invoqua la protection de Notre-Dame de Itaty, en lui faisant un voeu, et à l’instant le tourbillon nous livra
LE RIO RERMEJO.
passage Il y aurait deux moyens d’éviter ce
remous : le premier serait de faire disparaître l’île qui partage en deux la rivière, et qui n’a que peu de longueur; le second serait de prendre le bras de la rivière dont nous avons vu l’embouclitire le 14, et qui se réunit au canal principal à vingt lieues audessous. »
Dix ans s’écoulèrent à la suite du voyage de Morillo etd’Arias, avant que l’on pensât à faire de nouveaux essais sur le Bermejo. Ce fut encore Cornejo qui eut l’honneur de soulever la question, à l’occasion d’une visite que le vice-roi Arrédondo fit à Salta. Grâce à la protection qui lui fut offerte par ce personnage élevé, le colonel sentit revivre en lui le désir qu’il avait déjà éprouvé, quinze ans auparavant ; et il se prépara aussitôt à renouveler l’essai qui avait eu un résultat si malheureux en 1780; mais, fort de l’expérience qu’il avait acquise dans sa première campagne, il fit cette fois construire sa barque sur le rio de Centa, dans le voisinage de Bermejo. Elle était de dimensions suffisantes pour contenir une trentaine d’hommes ; une autre embarcation plus petite devait servir pour la pêche, etc. Il fit mener ces barques, sans chargement, jusqu’à l’embouchure du rio de Centa dans le Bermejo. C’est là qu’il se proposait de s’embarquer pour son nouveau voyage d’exploration.
Le 27 juin 1790, tout étant disposé, le départ eut lieu; mais à peine eut-on quitté la rive, que la
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grande embarcation frappa contre un tronc caché, et il s’y déclara une fuite d’eau qui manqua de la faire sombrer. On perdit par cet accident près d’un millier de livres de biscuit, et il fallut passer deux jours à réparer les avaries.
On employa ensuite onze jours à faire les douze lieues qui séparent le confluent des rios de Centa et Bermejo de l'embouchure du rio Colorado, point qui porte le nom de Juntas de Santa-Cruz. Le fleuve n’avait, en effet, qu’une assez faible profondeur dans ce trajet, et il était coupé par une suite de bancs qui donnaient lieu à autant de petites chutes ou de rapides où l’eau courait avec une violence extraordinaire. Les cordes dont on se servit pour retenir l’embarcation s’étant rompues , celle-ci fut livrée tout à coup à l’impulsion du courant , et alla se jeter contre un rocher. Heureusement qu’elle ne se rompit pas; mais l’eau y pénétra une seconde fois, et l’on perdit encore une partie des provisions. Le malheur poursuivait, comme on voit, le pauvre Cornejo ; mais cela ne devait pas durer.
Le 9 juillet, la petite troupe arriva au confluent du rio Grande de Jujuï ( Juntas de San-Francisco ), à quelques lieues duquel s'était terminée sa navigation de 1780; et, à partir de ce point, il trouva partout la rivière libre d’obstacles.
Le 13, on était à environ vingt-deux lieues du confluent du rio Grande, lorsqu’on trouva la rivière partagée en deux bras, dont le plus étroit, qui se diri-
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geai l au sud-est, avait tout au plus douze mètres de largeur. Presque toute l’eau de la rivière y passait, et il y avait à son entrée un tourbillon où la barque resta près d’un quart d’heure sans pouvoir s’en tirer. Au reste, les seules avaries qu’on y éprouva provinrent de quelques grands Algarrobos qui étaient tellement penchés sur l’eau, quelabarque, en y passant, y laissa une partie de sa tenture. Après un cours d’une lieue, les deux bras se réunirent de nouveau.
Le jour suivant, on aperçut les ouvertures de deux autres bras de peu de longueur. Les Algarrobos, les Saules et de hautes Graminées, formaient l’essence de la végétation des rives. Les bosquets que formaient ces plantes étaient entrecoupés par de beaux pâturages. On vit, pendant ces journées, quelques nuages de fumée dans le lointain, et des chemins battus, mais pas d’indiens. Cependant, le 15, il se montra sur la rive une bande assez considérable de Mataguayos, auxquels le colonel donna du tabac et quelques autres présents, et qui lui donnèrent en échange des poissons et un mouton. Il en fut de même les deux jours suivants.
Le 18, on constata l’existence d’une nouvelle division du lleuve. Le 20, l’expédition arriva à l’embouchure d’une petite rivière qui porte le nom de Arroyo del Cayman, et dont l’eau est, dit- on, salée. A ce niveau, le rio Bermejo décrit un grand coude, circonstance quia fait donner à la localité la dénomination de Esquina Grande,
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Il s’y trouve des forêts de Gayacs et de Vinals, entremêlés quelquefois d’autres arbresd’espèces variées; les rives sont encore semées, par places, de grands bosquets de Palmiers.
Au-dessous de PEsquina Grande, on commença à rencontrer, sur la rive occidentale du fleuve, des Indiens Chunupiés; un de leurs chefs les plus célèbres, nommé Chinchin, demanda à être embarqué, et resta toute la journée du 21 en compagnie des voyageurs.
Les Mataguavos continuaient à se montrer en nombre considérable sur la rive orientale ; et, le 22, sans cause connue, les embarcations tombèrent dans une embuscade que leur avaient préparée ces Indiens , mais qui n’eut, par bonheur, aucune suite fâcheuse. L’expédition descendait tranquillement le courant,, lorsque tout à coup une grande volée de flèches partie de la rive des Mataguayos vint s’abattre autour d’elle. Un feu actif fut aussitôt dirigé du côté du bois d’où l’attaque était partie ; les Indiens décampèrent promptement, et allèrent se réunir autour d’un grand village qu’on voyait un peu plus bas; il s’v trouvait déjà une autre troupe de près de deux cents hommes à cheval. Le colonel fit arriver, et l’on ouvrit le feu de leur côté ; alors ils gagnèrent tous les bois.
On chercha ensuite à garantir les rameurs de l’atteinte des flèches en plaçant des parapets sur les côtés de la barque.
A un quart de lieue du point d’attaque, un Indien
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sans armes se montra sur la plage, et assura le colonel Cornejo que la majorité des Indiens était innocente de cette affaire, qui avait été commencée par quelques enfants, dans le but de s'amuser. On se contenta de cette mauvaise excuse, et les bonnes relations furent reprises; mais l’expédition reçut bientôt après une seconde attaque, qui se borna cependant à une seule volée de flèches qui n’atteignirent personne. Un peu plus bas, enfin, l’attaque fut renouvelée une troisième fois, et un des rameurs eut, cette fois, le bras traversé. Le colonel ordonna alors qu’on attaquât les Indiens de plus près, et l’on réussit à en tuer deux et à en blesser un assez grand nombre. La nuit du même jour, Cornejo jugea nécessaire de fortifier son camp, mais il ne se présenta rien de nouveau. On entendait seulement, dans le lointain, les lamentations des Indiens au sujet de la mort de leurs guerriers.
Le 23, un Indien s’approcha seul de la rive, et, jetant ses armes à terre, à l’approche des barques , il fit signe qu’il désirait parler. 11 se dit envoyé par les habitants d’un village voisin qui désiraient s’entretenir avec l’expédition. Ces Indiens protestèrent qu’ils n’avaient pris aucune par ta l’attaque, quoiqu’on leur eût fait une invitation à cet effet; et que les villages qui avaient été agresseurs s’en repentaient déjà, ayant eu, dans les diverses affaires, sept hommes tués et un très grand nombre de blessés. Après cette explication , les relations amicales furent encore re-
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prises; mais le colonel y mit pour conditions que les Indiens ne s’approcheraient de la plage que désarmés, afin qu’il pût distinguer quels étaient ses amis.
Le 25 , sans aventure nouvelle , les navigateurs passèrent en vue d’un endroit où la rivière forme une baie ou lagune assez considérable, adossée à une foret, et près de laquelle aboutissait le chemin qui allait au petit fort de Pitos, sur le rio Salado. Ce sentier, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois, sous le nom de Senda de Macomita , est à quarante-quatre lieues de l’Esquina Grande, d’après Cornejo. Un fait intéressant à noter, c’est qu’entre les deux points que je viens de signaler on ne trouve pas sur la rive occidentale du fleuve un seul; Indien Mataguayo ; et que, sur la rive opposée, on ne voit uniquement que des Indiens de cette nation.
Il n*y eut rien de nouveau jusqu’au 28 ; ce jour-là on arriva à la localité que l’on désigne par le nom de Tren de Espinosa , qui est à trente-sept lieues de l’Encrucijada de Macomita, et à quatre-vingt-une lieues de la Esquina-Grande. Aucun Indien ne se présenta en vue. Les rives continuaient à être garnies de bosquets de Vinals, de Gayacs (PaloSanto) etd’Algarrobos.
Le 30 , on vit quelque^ Tobas qui dépendaient de la réduction de San-Bernardo. L’expédition arriva, le 2 août, à cette Mission , et l’alcade en sortit, à la tête de ses Indiens, pour recevoir le colonel. Le village était situé à un quart de lieue de la rivière, sur
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une lagune formée aux dépens de celte dernière, el dans le voisinage d'autres bas-fonds qui sont inondés pendant la saison des pluies. La chapelle était sans toit, et ses murs étaient déjà dégradés par l’action de l’eau. Tout rétablissement était dans un état très misérable, et le curé en était absent.
Le 5, on rencontra un envoyé de l'archidiacre Cantillana, un des principaux apôtres du Chaco; et, peu après, les embarcations touchèrent au port de la réduction de Santiago de Mocobies, désignée encore plus souvent peut-être par le nom de la Cangayé. L’archidiacre parut bientôt, et le colonel, qui avait mis tous ses hommes sous les armes afin de recevoir cet excellent religieux avec les honneurs qu’il méritait, s’empressa d’aller au-devant de lui. Le Père Cantillana était accompagné de tous les Indiens de la Mission qui le vénéraient comme un oracle.
Le lendemain, le colonel et ses officiers rendirent à l’archidiacre sa visite ; et, dans la conférence qu’ils eurent ensemble, il fut convenu que le cacique Lachitiqui (Lachirikin) des Mocobis , et le cacique des Tobas de San-Bernardo, accompagneraient le colonel pendant le reste de son voyage sur le fleuve, afin de lui aplanir les difficultés qu’il pourrait rencontrer de la part des nations qui habitent ces parties. Cornejo trouva la Mission de Santiago en meilleur état que celle de San-Bernardo, quoiqu’elle eût eu également beaucoup à souffrir des inondations qui arrivaient quelquefois jusque sous les murs de l’église. La
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distance de ce lieu à San-Bernardo est d’environ vingt-six lieues.
Le 7, on quitta la Cangayé, et la navigation fut reprise. On communiqua dans la journée avec quelques Indiens de la nation des Atalalas.
Jusqu’au 11, rien de particulier à noter. Le cacique qui accompagnait le colonel lui fit remarquer un sentier qui faisait communiquer la rivière avec un site qui porte le nom de Zapallarcito. Il se trouve au Lord d’un lac très poissonneux. On voyait, à peu de distance, les ruines de l’ancienne ville de la Conccpcion, détruite par les Indiens.
Le 14, on passa devant l’embouchure d’une rivière qui coulait du nord. Un peu plus bas le cacique montra l’endroit qui porte le nom de Paso.de los Guayeurus. Depuis le 11 , on n’avait pas aperçu d’indiens.
Le 15, après avoir navigué environ deux lieues, on s’aperçut que le courant devenait plus rapide ; et, à deux lieues et demie plus bas, la rivière passait avec violence par-dessus une espèce de banc d’une argile rouge et solide, qui traversait, d’un côté à l’autre, le lit du fleuve. Il fut nécessaire de décharger la barque pour franchir cet obstacle, opération qui dura trois heures. A trois quarts de lieue de cet écueil la rivière passait dans un défilé : c’était un canal très profond que la rivière s’était creusé au milieu de son lit ordinaire. Ce canal s’effaçait plus loin, et reparaissait ensuite un peu plus bas. Cornejo fait remarquer que ces particularités doivent disparaître dans les
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crues, el que la chute doit alors prendre la forme d’un simple rapide.
Le 16, il se présenta une roche élevée au milieu de la rivière, qu’elle partageait en deux bras. Celui de l’ouest recevait à peine de l’eau , et son lit était très inégal; on pouvait présumer par là que, même dans les crues, il devait être hérissé d’écueils. Le bras oriental, au contraire, ne présentait aucune espèce d’obstacle. Les berges de la rivière étaient très élevées dans toute cette partie. Quelques rapides se virent encore au dessous.
Le jour suivant, on constata l’existence de plusieurs bras auxquels le Bermejo donne naissance en temps de pluie; mais ils étaient alors à sec; le fond de l’un d’eux était à quatre mètres au-dessus du niveau de l’eau.
Le 18, on observa deux autres bras, dont l’un pouvait avoir une longueur d’un quart de lieue; l’autre, dont on ne vit que l’embouchure, avait la même largeur que le canal principal.
L’expédition avait cessé, depuis le 15, de voir des Indiens ; il en fut de même les jours suivants, jusqu’au 20, où les voyageurs débouchèrent, sans incident nouveau, dans le rio Paraguay.
Cornejo employa donc quarante- trois jours à compléter la navigation du rio Bermejo, depuis l’embouchure du rio Grande ; tandis que le Padre Morillo n’avait mis que vingt- cinq jours à faire le même trajet. La différence de grandeur des embarcations suffit
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je pense, à elle seule, pour expliquer cette différence de temps. On a pu s’apercevoir, au reste, que les obstacles rencontrés n’ont pas été d’une nature plus formidable dans un voyage que dans l’autre.
La troisième, et, à ma connaissance, la dernière exploration du Bermejo qui se soit faite, l’a été de nos jours ; car elle eut lieu dans l’année 1826. Si je me décide à entrer dans quelques détails à son sujet, c’est plutôt pour compléter l’aperçu que je m’étais proposé de donner des voyages entrepris à travers le Chaco, que pour faire connaître des détails nouveaux sur le fleuve qui forme l’objet de ce chapitre. Le voyage dont je vais parler ne fait en effet que confirmer les résultats des explorations entreprises déjà par Morillo, Arias et Cornejo.
Ce fut à l’époque où le commerce de Buenos-Aires avait atteint, pour ainsi dire, son apogée, c’est-à-dire en 1824, que don Pablo Soria, ancien habitant de Jujui, souleva de nouveau la question de la navigation du rio Bermejo. A cet effet, il sollicita et obtint des gouvernements de Salta et de Buenos-Aires les concessions et les privilèges qui lui semblaient indispensables pour la réussite de son projet. 11 créa ensuite, dans ces villes, une Société de seize actionnaires qui souscrivirent une somme de trente mille piastres (150,000 francs), qu’ils s’engageaient à verser au fur et à mesure que les besoins de l’entreprise l’exigeraient. Mais comme on ne possédait aucunes données sur l’état du pays que traversait cette rivière,
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ni sur la nature des difficultés qu’elle pouvait offrir à la navigation ( les voyages précédents ne paraissaient être connus alors que comme de vagues traditions ), il fut décidé que Soria lui-même y entreprendrait un voyage d’exploration, et que les opérations ultérieures de la Compagnie seraient réglées sur les données qu’il y recueillerait (1).
Don Pablo Soria partit, à cet effet, pour Salta, en juillet 1825 ;• et, au commencement du janvier 1826 ( époque des plus grandes crues ), il avait déjà conslruit à rembouchure du rio Grande (Soria donne à ce point le nom de Palca de Soria ) une barque à fond plat, d’une cinquantaine de pieds de longueur, de seize pieds de largeur et de trois et demi de hauteur. Voulant, avant de s’embarquer, attendre que les eaux eussent baissé un peu, il s’occupa d’abord de la reconnaissance du rio Grande. Les résultats de cette exploration, qu’il fit dans deux canots construits à rembouchure du rio Negro, lui permirent d’affirmer que le rio de Jujui est navigable, à partir du confluent du rio de Ledesma, pour des embarcations de toutes les dimensions durant les crues de la rivière, et
(1) La narration du voyage fluvial de Soria a été publiée, par luimême, sous forme d’un rapport qu’il adressait à ses actionnaires ( Informe del comisionado de la Sociedad del rio Bermejo , a I s scgnorcs accionistas; Buenos-Aires, 1831, in-Zi) . Arenales en a placé un résumé dans son Voyage sur le Chaco ; c’est de ce travail que j’ai extrait les détails donnés ici.
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dans des bateaux plats durant tout le reste de l’année.
De retour au rio Bermejo, il fît préparer aussitôt, pour le voyage, sa grande barque; et il y monta, le 15 juin, avec son pilote, don Nicolas Descalzi, et un passager nommé don Lucas Creser. Son équipage se composait de quinze forçats que l’on venait de faire sortir de prison, d’un volontaire, d’un jeune garçon, et d’un Indien Malaco, destiné à servir d’interprète : en tout vingt et un individus. L’embarcation portait, en outre, quatre-vingts arrobes de tabac, des vivres, des armes, etc. , et tirait vingt deux pouces d’eau , toute chargée.
La première portion du voyage ne présenta que peu de circonstances qui soient dignes d’intérêt.
« Les deux rives, dit le voyageur, sont habitées dans toute l’étendue de la rivière. Ce fut une des raisons qui nous fit perdre le plus de temps; car il fallait nous arrêter à chaque instant pour parler aux Indiens, pour gagner leur bon vouloir, et pour les intéresser à ce que le trafic s’établît sur la rivière.
» Les tribus qui occupent les rives du Bermejo sont nombreuses ; chacune a un district à elle, et un idiome qui lui est particulier. Elles sont en rivalité presque constante les unes avec les autres, et vivent presque toujours en discorde; circonstances très favorables pour ceux qui sauront en tirer parti.
» Les Matacos, qui occupent le pays qui s’étend entre la Palca de Soria et l’Esquina Grande, ainsi que
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les Clfunupiés de ce dernier point, ont pour habitude d'aller travailler les terres des colons des frontières de Salta, de Jujui et d’Oran. Ces Indiens sont devenus nécessaires aux propriétaires de ces lieux, et surtout aux planteurs de cannes, qui, sans eux, ne pourraient pas venir à bout de leurs travaux. Le commerce avec les chrétiens leur est donc déjà familier, et il n’a fallu que peu de chose pour les intéresser à l’objet que nous avions en vue.
» A la suite des Chunupiés de la Esquina Grande , se présentèrent d’autres tribus de Matacos, les Ocoles et les Atalalas. Tous ces Indiens s’approchaient de nous avec confiance , dès qu’ils s’apercevaient que nous apportions des présents, et les caciques venaient à bord et naviguaient avec nous aussi longtemps que cela leur plaisait. Ils nous offraient des moutons, de la résine de Gayac, des cuirs de chevreuil, de cerf et de loutre, des plumes d’autruche, du miel, de la cire, et des tissus de diverses natures, qu’ils abandonnaient pour du tabac ou toute autre chose. Un cacique nous donna, une fois, de grandes écailles d’huître, mais il nous fut impossible de savoir d’où il les avait tirées.
» Dans un endroit où nous nous étions arrêtés pour passer la nuit, une grande multitude d’indiens se réunirent autour de nous; nous les traitâmes comme d’habitude, et après qu’on leur eut donné à souper, ils se couchèrent sur les lieux. Or il y avait, dans la forêt voisine, un village où l’un des nôtres s’était
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glissé inaperçu ; et lorsque tout le monde sommeillait, il en sortit en courant de notre côté, poursuivi qu’il était par deux Indiens. 11 se jeta à l’eau, et nous le recueillîmes à bord, percé de trois coups de lance qu’il avait reçus dans le bois. La troupe d’indiens, que cette apparition avait surprise autant que nous, disparut au même instant. Le blessé mourut le lendemain. Nous quittâmes ce lieu, au lever du soleil, en lui laissant le nom de Parias (1), qui était celui du moribond.
» En passant près d’une berge élevée qui se trouvait dans le voisinage, nous reçûmes plusieurs flèches que les Indiens nous décochèrent de derrière les arbres, tandis que l’un d’eux essayait d’appeler, à l’aide de grands cris, l’attention des Indiens de la rive opposée. Supposant que Farias avait essayé de voler ces Indiens, ou qu’il les avait provoqués de quelque autre façon, nous ne ripostâmes pas.
Nous marchâmes deux jours sans communiquer pour ainsi dire avec les sauvages. Dans la soirée du second , nous rencontrâmes ceux de la Cangayé, qui étaient de nation toba , plus belliqueux par conséquent, plus voleurs et plus méchants que les autres. Les caciques de la partie supérieure de la rivière nous avaient recommandé d’user de beaucoup de pré-
(1) D’après A rénales, ce point serait situé entre la Encrucijada de Macomita et le Tren de Espinosa.
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cautions avec eux; toutefois ils ne nous parurent pas différents des Indiens que nous avions vus auparavant, et nous les traitâmes de même.
En face des anciennes Missions de la Cangavé, la foule des Indiens était encore plus grande; ils élevèrent sur les bords de la rivière une espèce d’autel recouvert de draps et de toiles de couleur, et orné de bouteilles et de pois de faïence; mais nous ne jugeâmes pas prudent de descendre à terre, et les Indiens ne crurent pas devoir l’exiger. Nous avons vu parmi ces sauvages des captifs venant de Santiago del Estero, une petite fille de Santa-Fé et deux mulâtres ; mais il n’était permis à ceux-ci de dire que ce qu’on leur dictait. Ils avaient aussi des chevaux et des mules qui portaient les marques de nos frontières. Quelques uns d’entre eux ont appartenu aux Missions de Salta et de Jujui et se disent chrétiens.
» Nous partîmes de la Cangayé avec un cacique , appelé Paisin, qui manifesta le désir que l’on rétablît sa réduction. 11 envoya un de ses fils prévenir un cacique de ses parents que nous venions en amis. 11 nous quitta un jour avant d’arriver aux Llanos de Aspa. Jusque-là nous ne vîmes paraître aucun être vivant.
» Au coucher du soleil , nous aperçûmes de grands feux qu’on allumait de l’un et de l’autre côté de la rivière. Nous continuâmes à avancer, durant la matinée, sans que personne s’approchât; mais, peu après, nous vîmes paraître le cacique Pototi, auquel
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nous avait recommandés le chef de la Cangayé. Il nous pria de rembarquer. A quelque distance au delà, Teculqui, le cacique de la rive orientale , et cinq autres furent aussi reçus à bord, malgré les préventions que nous avions contre eux. Afin d’être prêts pour tout événement, chaque homme fut armé d'une baïonnette.
» Nous ne tardâmes pas à nous apercevoir qu’il y avait quelque complot parmi les chefs Indiens. Teculqui était inquiet, et il s’approcha trois fois de moi avec des intentions qui se laissaient lire dans ses yeux; mais, voyant qu'il était surveillé de près, il changea de plan, et prit le parti de nous faire passer la nuit dans l’endroit où se trouvaient rassemblés ses gens. A peine fûmes-nous arrivés à ce point, qu’il se présenta, en effet, une grande multitude d’individus de tout âge et de tout sexe. Nous mouillâmes, et l’on fît descendre à terre une partie des sept Indiens qui se trouvaient à bord. On amena ensuite deux caciques, qui furent habillés, et auxquels je donnai du tabac, et d’autres objets pour leurs sujets; puis ils furent reconduits à terre avec Potoli , et nous levâmes l’ancre, en ne gardant que deux Indiens et Teculqui. Dès que celui-ci vit son projet contrecarré, il devint abattu, et, ayant aperçu deux Indiens dans un bois d’Algarrobos , il demanda qu’on le débarquât, sous prétexte que ces individus étaient ses frères ; mais à peine se fut-il rapproché d’eux, que nous le vîmes entouré d’une quantité d’hommes qui avaient été en
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embuscade dans le bois. 11 nous resta peu de doutes sur la nature du danger que nous avions couru.
» Nous nous arrêtâmes, à la nuit close, avec toutes les précautions nécessaires; le jour suivant, à peine nous fûmes-nous mis en marche, ayant six de nos hommes sous les armes, que nous fûmes assaillis par une volée de flèches, partie d’une berge boisée où nous ne voyions paraître personne , mais d’où il s’échappait un bruit étourdissant de cris et de coups de sifflet. On répondit par une douzaine de coups de fusil : nous attendîmes, dans l’espoir que les agresseurs se montreraient plus à découvert; mais ils nous suivirent, en nous adressant pendant toute la journée de nouvelles décharges, sans qu’on pût mieux les distinguer. Le soir, le pilote déclara qu’il était nécessaire qu’on allégeât la barque en jetant à l’eau une partie de la cargaison. Nous nous débarrassâmes, en cette occasion, d’une collection de soixantetrois espèces de bois et d une grande partie du tabac.
» Le jour suivant, les Indiens, ayant négligé de prendre, pour leur sûreté, les memes précautions que les jours précédents , reçurent une leçon qui leur ôta l’envie de nous tirer de nouvelles flèches ; cependant ils continuèrent encore, toute une journée, à nous suivre le long de la rive, dans l’intention, sans doute, de nous tourmenter à la chute de la rivière; mais, calculant avec raison qu’ils ne pourraient pas nous suivre pendant un très grand nombre de jours, faute de
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vivres, nous marchâmes plus lentement, et ils nous laissèrent en paix le troisième jour.
» Délivrés de leur présence, nous arrivâmes auSalto de Iso. C’est un banc d’argile glissant dont la consistance est celle du savon. Il partage la rivière en deux bras : celui de l’est emporte presque toute l’eau de son côté. Le courant s’y rétrécit en un canal étroit qui descend sur un plan incliné, comme cela a lieu dans un canal de moulin, et avec une égale rapidité. Le bras de l’ouest est plus étroit. Sa pente est de la même hauteur ; mais ayant moins de longueur, elle est plus rapide; le courant y forme deux espèces d’échelons, et rien de plus.
» C’est par le dernier bras que nous passâmes, sans autre difficulté que celle d’éviter, par voie de précaution, au moyen d’un câble, quelques petits écueils à fleur d’eau, qui se rencontrent au point où les deux canaux se réunissent. La partie du banc que l’on voyait au-dessus de la surface de l’eau s’élevait à la hauteur d’un pied et demi. La hauteur total du banc peut être estimée de six à sept pieds. Il me paraît évident qu’à l’époque des crues, il ne doit y avoir dans ce point qu’un fort courant qu’il serait facile de vaincre au moyen d’une machine, s’il s’agissait de remonter la rivière; et qui ne serait pas même un obstacle, s’il s’agissait de la descendre.
» A une demi-lieue au-dessous de la chute, nous vîmes,sur la plage, unlndien qui pêchait, et qui parlait quelques mots d’espagnol. II sf embarqua avec nous ;