CHAPITRE XXIV
RETOUR A TARIJA. — VOYAGE A CHUQU1SACA.
Ne doutant nullement que le président Ballivian ne tînt les promesses qu’il m’avait faites, je m’occupai, avant mon départ de Villa Rodrigo, de m’assurer le concours des hommes qui m’étaient nécessaires pour le voyage projeté au Paraguay, et qui, parleur connaissance du pays ou des Indiens, pouvaient le mieux m’en faciliter l’exécution. Le commandant Araniva et Celestino m’aidèrent dans ce travail, et je ne tardai pas à réunir sur ma liste les noms d’une trentaine d’individus qui auraient traversé, je ne dirai pas le Chaco seulement, mais bien pis encore. Je vis moimême plusieurs de ces hommes, et je les trouvai tout disposés à m’accompagner, moyennant une bonne paie. Je fis le calcul approximatif des dépenses qu’exigerait mon expédition, et je vis qu’elles ne dépasseraient pas six mille piastres. En définitive, les seules difficultés que j’eusse à craindre, étaient celles qui pouvaient provenir de quelque nouvelle brouille entre les habitans de la frontière et les Indiens. Cette crainte me semblait d’autant plus fondée, que j’avais appris qu’un nommé Cornelio Rios, qui était commandant militaire de la frontière, était chargé secrètement, par le préfet du département, de faire
RETOUR A TAR1JA. VOYAGE A CHUQUISACA. 391 une descente chez les Chiriguanos et de se saisir d’un certain nombre de petites Indiennes ( cunitas ) dont Sa Seigneurie avait besoin comme esclaves. Il n’aurait pas été bien étonnant si, après une tentative semblable, il y eût eu une nouvelle insurrection.
J’ai déjà parlé, dans un autre chapitre de ce volume, de cette espèce de traite des Indiens qui a lieu en Bolivie; le nouveau fait que je cite prouve que la même chose se pratique dans plus d’un point de la république.
Outre les Indiens dont il a été question, il existe aux environs de Villa-Rodrigo une autre tribu sauvage que je n’avais pas eu l’occasion de voir. C’était celle des Chanezes. Elle habitait la vallée d’Itiuro, à douze lieues environ au sud de l’endroit où je me trouvais.
Comme le détour que j’avais à faire pour visiter ces Indiens ne devait pas exiger plus d’un jour, je résolus de faire ce sacrifice.
Le 29 juillet 1846, je quittai Villa-Rodrigo et je pris la route d’Abarenda; mais au lieu de suivre le chemin de Carapari, je tournai directement au sud, et j’allai passer la nuit dans une petite cabane, à peu de distance du but que je désirais atteindre.
Le lendemain, je joignis le rio de Carapari, qui débouche dans la vallée de Itiuro, qu’il arrose, avant d’aller se perdre dans les sables à une dizaine de lieues au delà. Nous passâmes plusieurs fois cette petite rivière, et nous arrivâmes, de bonne heure en-
RETOUR À TAIUJA.
core, au premier village des Chanezes. ïl ne différait absolument en rien de ceux des Chiriguanos. A ce signe seul; j’aurais presque pu affirmer que les Chanezes étaient de la même nation que leurs voisins, quoique portant un nom différent. La physionomie des habitants de ces jolies huttes de bambous vint promptement confirmer cette hypothèse, qui le fut encore plus par leur langage, que Celestino reconnut être du pur guarani.
Ces Indiens étaient cependant, pour la plupart, bien plus complètement vêtus que les Chiriguanos ; beaucoup d’entre eux portaient des jaquettes de cuir de cochon très bien travaillées. J’appris même qu’ils faisaient un commerce de ces articles, que les vachers de Villa Rodrigo apprécient particulièrement.
Je passai plusieurs heures à me promener dans les villages d’Itiuro. Ils forment un groupe assez considérable à l’extrémité de la vallée, au milieu de montagnes admirablemen t pittoresques . On me di t que c’était dans l’un d’eux que le capitaine Gardner avait voulu acheter un pied-à-terre, lorsqu’on lui fit les menaces qui le décidèrent à se retirer. Or le cacique de ce village, qui parlait un peu d’espagnol, m’ayant invité à prendre de la chicha dans sa case, je profitai de l’occasion pour lui demander pourquoi il avait refusé la demande du capitaine. Je m’attendais , pour le moins, à lui voir témoigner quelque humeur à cette question; tout au contraire; il me répondit, en me regardant avec ce demi-sourire naïf qui est particulier
VOYAGE A CHUQUISACA.
aux Indiens, et qui, chez eux, témoigne ordinairement d’une conviction profonde: « Si cesenor, dit-il, était notre ami , comme il nous l’assurait, il n’avait qu’à rester chez nous, à prendre sa chicha ; les amis sont toujours les bienvenus, et nos maisons sont pour eux comme pour nous. Mais il voulait avoir de la terre chez nous ; nous avons bien vu alors qu’il n’était pas notre ami , et nous n’avons pas voulu de lui. — Mais, dis-je à l’Indien, le senor a voulu s’établir au milieu de vous pour améliorer votre sort, pour vous rendre plus heureux. — Nous sommes ce qu’étaient nos pères, et si nous voulons quelque chose, c’est qu’on ne se mêle pas de nos affaires. Est-ce que nous allons nous mêler des vôtres?» La conversation fut continuée encore quelque temps sur ce terrain. J’interrogeai ensuite mon hôte sur ses rapports avec les propriétaires chrétiens de la vallée. 11 m’apprit que le général Mangarinos avait fixé des limites aux terrains qui devaient appartenir à chaque village, mais que là où les limites n’étaient pas formées par une rivière ou par un accident de terrain aussi facile à définir, on cherchait sans cesse à rogner leurs domaines.
Nous nous remîmes en marche un peu avant la nuit, et nous allâmes coucher dans un village chiri guano qui se trouvait à quelque distance. Le lendemain, nous étions installés de nouveau à Carapari, où nous entrâmes en même temps qu’une grande troupe de mules et d’ânes chargés d’oranges, et qui