RETOUR A TARI JA
arrivait d’Oran, ville voisine de la république Argentine.
N’ayant plus besoin de Celestino, je le soldai, etje me procurai un autre muletier pour me conduire à San-Luis, où je fus de retour le 3 août, J’v retrouvai le bon général O’Conor qui me pressa de rester avec lui ; mais j’avais tellement bâte de me rendre àChuquisaca, que je dus me refuser ce plaisir; et si je passai à San-Luis le lendemain de mon arrivée, ce fut pour me procurer un autre animal de charge, celui que j’avais emmené s’étant fait au garrot une blessure qui m’obligea de l’abandonner. Ce fut donc le 5 que je fis mes adieux à mon excellent hôte, que je croyais revoir bientôt ; je laissai derrière moi le sale village de San-Luis, puis le vieux fort de San- Diego, et j’arrivai enfin au joli village de Narvaez.
Le surlendemain, je traversai la froide puna de Polla. Je n’étais sorti que depuis quelques minutes du petit cottage du général, lorsque je rencontrai, couché au milieu du vent et du verglas, entre deux malles, le capitaine Gardner qui, à peine sorti de son lit, allait pousser une nouvelle pointe vers la frontière, tentative qui ne devait pas être plus heureuse que la précédente. Le pauvre homme était dans une triste position ; car ses animaux avaient fui pendant la nuit, et le domestique qu’il avait amené avec lui n’entendait rien aux moyens de les retrouver. Je ne pus malheureusement lui être d’aucune utilité quant à cela, etje le quittai en lui souhaitant un plus heu-
VOYAGE A CHUQUISACÀ.
reux voyage à l’avenir. Je traversai Sanla-Ana, sans m’y arrêter; et j’entrai, à l’heure du dîner, à Tarija : rien de nouveau ne s’y était passé durant mon absence.
J’employai les deux jours suivants à des préparatifs, et je me mis en route, le 10, pour Cinti. J’abandonnai , afin d’économiser du temps , ma première idée, qui était de gagner la capitale de la Bolivie en passant par Tupiza. J’allai coucher à San-Lorenzo, où je m’étais arrêté la veille de ma première entrée à Tarija.
Traversant San-Juan et Camataqui, j’arrivai le 14 à Cinti, que je ne reconnus pour ainsi dire point. La verdure brillante qui égayait toute la vallée lorsque j’y passai au mois de janvier avait disparu, pour faire place à une couleur sombre, en harmonie avec la teinte aride des murs gigantesques qui l’entouraient.
Les jours suivants furent passés sur le chemin de Chuquisaca, que je trouvai triste et monotone au plus haut degré. Toute la région que je parcourus n’était composée que d’une vaste étendue de collines et de vallons , les uns plus stériles , plus pièrreux , plus tristes que les autres. Partout où la vue se portait, c’était la même teinte grise, la même aridité. Les seuls êtres vivants que je rencontrai furent quelques petits troupeaux de Llamas : bêtes de somme en miniature, aux yeux de gazelle. Ils s’arrêtaient lorsque je passais, redressaient leurs longues oreilles ar-
KETOUK A TAH1.I A.
quées, jetaient sur moi un regard d’intelligente curiosité, et reprenaient ensuite leur petit pas grave et mesuré. Les conducteurs de ces troupeaux étaient des Indiens de la Puna, dont j’ai déjà parlé autre part, et dont les misérables cabanes étaient éparses, de loin en loin, sur la surface de la plaine. C’était dans quelqu’un de ces lieux que je passai la nui l, luttant, comme leurs maîtres, contre le froid, sinon contre la faim, et presque obligé d’employer la force pour obliger mes hôtes à accepter mon argent en échange d’un peu de paille d’orge pour le souper de mes bêtes. On a de la peine à concevoir que Y on puisse pousser aussi loin l’apathie. Rien ne démontre mieux, je crois, cette disposition de l’Indien dont je parle, que le mépris qu’il a pour ce que, nous autres, nous appelons la propreté. L’eau ne touche le corps de cès Quichuas que quand il plaît à Dieu de la faire tomber du ciel sur eux. Un vêtement une fois mis, ils ne l’ôtent jamais ; il tombe à la longue de luimême, détruit par l’usure. Le vêtement neuf est mis par-dessus l’ancien dont les derniers fils finissent sans doute par faire corps avec ceux de l’étoffe qui leur est superposée.
Tel est le peuple que gouvernaient les Incas ; ce peuple qui porte, dit-on, jusqu’à ce jour, le deuil de son dernier empereur. C’est, comme on voit, un deuil assez économique.
Je quittai enfin la puna , pour descendre dans le lit d’une petite rivière, appelée Mataca. J’avais, ce
VOYAGE A CHUQUISACÀ .
jour, quitte mon abri de meilleure heure que de coutume , et sans déjeuner. Un vent glacial avait soufflé sur moi jusqu’à mon entrée dans le ravin, et m’avait donné une secousse violente, qui se traduisit bientôt après par une attaque de fièvre tierce, maladie dont j’avais été exempt depuis bien longtemps. Je me voyais obligé, à chaque moment, de descendre de ma monture, pour reposer mes membres, fatigués par le tremblement qui s’était emparé d’eux.
Dans le ravin, le vent cessa, et l’atmosphère était dans une immobilité si complète, que les rayons du soleil, qui tombaient d’aplomb sur ma tête, rendaient ma position plus piteuse encore. La chaleur devint bientôt si étouffante, que je ne pus plus y résister; et, malgré mon désir d’avancer, je me vis obligé d’al tendre sous un buisson l’abaissement de la température; puis, tant bien que mal, je poursuivis nia route, afin de rattraper mon bagage avant la nuit. Mais cet espoir était d’autant plus vain, que dans la (/uebrada de Mataca, où le chemin se trouve encaissé de chaque côté par un mur vertical de trente à quarante mètres, le jour disparaît bien avant qu’il baisse dans la plaine.
J’attachai donc ma mule à une racine d’arbre, et, enveloppé dans mon poncho, je me couchai sur le sable chaud de la plage, qui me servit de matelas ; pendant que ma selle me tenait lieu d’oreiller. Je ne tardai pas à m’endormir dans ce lit improvisé.
J’appris, le lendemain, que mon muletier avaitpassé
RETOUR A TARIJA.
la nuit à une demi-lieue en avant de mon camp, et qu’il avait pris les devants, de grand matin, avec mon bagage. Un peu inquiet de cette nouvelle, je continuai ma marche, et étant sorti bientôt après de la Quebrada, j’arrivai sur les bords du Pilcomayo, dont la largeur est assez considérable dans ce point. Ses plages étaient couvertes de Llamas qui se rafraîchissaient dans le courant et faisaient leur provision d’eau pour la route. Je marchai toujours, croyant être sûr de rejoindre mes gens et mes charges bien avant d’entrer àYotala, gros bourg où il avait été décidé que je m’arrêterais à la veille de mon entrée àChuquisaca. Mais mon espoir fut déçu, et une nuit noire m’enveloppa sans qu’il me fut possible de voir l’objet de ma course. Il y eut un moment cependant où je crus être arrivé, car j’entrai bien effectivement dans un village; mais ce village était Nuschu. Gomme il faisait alors encore un peu jour, je me décidai à continuer ma route. Bientôt après, l’obscurité devint telle, que je ne parvenais plus à distinguer le chemin, et j’allais prendre le parti de m’arrêter , lorsque ma mule me parut être animée d’un tel désir d’avancer, que je lui abandonnai les rênes. Elle partit aussitôt au grand trot, et me mena droit au village, qui était cependant encore éloigné d’un bon quart de lieue. Je me fis indiquer la demeure du corrégidor, qui s’empressa de m’offrir un gîte dans sa maison. Je dois ajouter que mon arrivée la nuit, sans guide, lui parut un prodige.
Le lendemain, qui était le 19 août, je n’eus pas
VOYAGE A CHUQUISACA.
plutôt fait les apprêts nécessaires pour mon entrée dans la capitale, qui n’était éloignée que de quatre lieues, que je vis entrer dans la cour de mon hôtel mon équipage perdu. Le plaisir que j’en éprouvai me fit oublier que je ressentais déjà les avant-coureurs d’une nouvelle attaque de fièvre ; et je n’eus rien de plus pressé que de me lancer au galop sur le chemin de la ville. Je jetai à peine un regard sur les rues de Yotala, qu’un bataillon d’infanterie traversait en ce moment pour se rendre à Chuquisaca.
Tout en cheminant, je sentis mon malaise augmenter. Bientôt je fus pris de vomissements qui me donnèrent quelque soulagement. Plus loin le tremblement de la fièvre me saisit ; et malgré la chaleur, il me parut que j’étais dans une glacière; je ne m’arrêtai cependant pas.
Enfin, au pied d’une petite colline, j’aperçus deux cavaliers qui venaient au devant- de moi, et que je reconnus aussitôt pour des Français : l’un était M. Hubert, qui avait déjà trouvé l’occasion de me rendre plusieurs services précieux, et qui venait encore m’offrir l’hospitalité dans sa maison; l’autre était M. Larivière.
La colline où nous nous étions rencontrés était tout ce qui nous séparait de Chuquisaca ; nous y arrivâmes en quelques minutes.
Alors j’oubliai encore une fois ma fièvre, et je fus pris d’un véritable ravissement.
Il me semblait que je n’avais jamais vu de ma vie