TERRE-NEUVE. — PÊCHE DE LA MORUE
Ce fut à la fin de juillet que nous partimes de Saint-Pierre pour le Croc, port situé au nord-est de Terre-Neuve. Le temps était serein, et nous vimes les côtes de la Grande-f'erre toute la journée jusqu'au Chapeau-Rouge; de là au cap Ace, que nous doublâmes, puis à Saint-Jean, où nous étions le lendemain à midi, ayant fait quatre-vingts lieues en vingt-quatre heures, nous nous tinmes constamment à quelques milles des côtes, et il fut facile de distinguer les maisons blanches de la ville au fond du port, et le fort Amherst sur la montagne. La nuit le vent fraichit, et le lendemain nous nous trouväm:; entourés de blocs de glace; c’était pour nous un spectacle tout nouveau ; {uelques-uns de ces blocs étaient de véritables montagnes de quatre lieues de long et de mille pieds de haut. On dirait de grandes îles sortant de la mer, et c'est un spectacle magnifique que de voir ces masses éclatantes dorées par les feux du soleil. Quoique ave la brume qui est très-fréquente dans ces parages la navigation soit difficile au milieu de ces m ntagnes, on peut cependant s'apercevoir de leur voisinage avec un thermomètre qu’on présente aux côtés du bâtiment; de plus elles projettent au sein de la brume une lueur brillante.
Une matinée, élant venus trop au nord, nous vimes le cap Charles au Labrador, et une longue suite de côtes élevées s'étendant au nord-est. Nous passämes la nuit sous l’île de Grois, en vue de vingt-cinq montagnes de glace, et entourés de baleines qui tournaient en soufllant autour de notre bâtiment. Une d'elles passa sous le beaupré et inonda deux hommes qui se trouvaient en vigie sur le gaillard d'avant. Le lendemain, il faisait beau temps, la brise donna, nous parcourümes les sinuosités de la côte et nous entrâmes dans le port du Croc; ce port est presque
4. Eugène Ney. Voyage à Terre-Neuve et aux iles françaises. Revue des Deux Mondes, 1831, t, IL,
circulaire ; on y est complétement à l'abri; l'entrée en serait assez difficile à distinguer s'il n'y avait un gros cap nommé Cap-de-Vent à bâbord sur lequel est un mât surmonté d'un ballon.
Au fond du port à gauche est l'embouchure d'une jolie rivière, large de trois cents pieds environ, longée de collines couvertes de sapins, de rochers, et faisant plusieurs détours qui la rendent très-pittoresque , c'est l'Épine-Cadoret. Ce que je vis au premier abord de ce pays me parut charmant quoique sauvage ; des bois composés de bouleaux et de sapins couvraient une gradation de collines entasstes les unes sur les autres et couronnées de verdure; la végétation y est très-active, et le vent nous apportait les parfums des fleurs, surtout de l’angtlique, qui embaume ces forêts.
Dès son arrivée, le commandant établit sur les bords de la rivière quatre matelots jardiniers pour avoir quelques légumes. Nous aliämes les voir le lendemain de leur translation à terre; nous les trouvämes la tête et les yeux horriblement enflés, ne pouvant soulever leurs paupières et éprouvant de vives souffrances ; les moustiques les avaient mis dans ce triste état; avec le temps cependant l’enflure de leur visage disparut, leurs yeux se rouvrirent, et ils en furent quittes pour les démangeaisons qu'occasionnent les piqûres de ces insectes. Pendant ces temps calmes, les moustiques sont en possession de l'air depuis la moitié de juin jusqu'à la moitié d'août, et souvent, dans les bois, on les trouve par bandes si épaisses qu'ils interceptent la lumière; ils disparaissent par la pluie et par le vent du nord-ouest.
Peu de jours après notre arrivée, le commandant nous mena voir deux établissements de pèche dans le port même, l’Anse du sud-ouest et la Genille. Les bateaux dont on se sert pour la pêche de la morue sont de différentes grandeurs. Les uns ne contiennent que deux hommes, d'autres trois et quatre. Les pêcheurs tiennent aux deux côtés du bateau deux lignes portant chacune deux hameçons : l'appât ou boëte varie avec la saison : on emploie ordinairement le hareng , le maquereau , le capelan, la jeune morue , ou même la chair de l'oiseau de mer. Les morues ont une longueur moyenne de deux ou trois pieds, cependant on en prend sur le Grand-Banc qui sont longues de cinq. Il n'y a pas de poisson plus vorace et dont la bouche soit plus grande proportionnellement à sa taille. On trouve souvent dans son ventre de gros coquillages ; l'estomac ne les digère pas, mais il a la faculté de les rejeter en se retournant comme une poche. La fécondité de ce poisson est prodigicuse ; le nombre des œufs d’une seule morue se monte à plusieurs millions ; les têtes de morue portent avec elles dans l’obscurité une lueur phosphorique très-vive,
C'est un peu avant I jour que les embarcations s’instalient sur un banc peu profond ; chaque ligne est bien attachée à l'intérieur, le pêcheur s'établit à égale distance de ses deux lignes qu'il remue de temps en temps. Dès qu’une tension se manifeste , il tire à lui, jette le poisson dans le bateau et dégage son hameçon. Quand Ja morue est grande et foric, on l'accroche avec une gaffe dès qu'elle
J)s paraît à la surface de l'eau, précaution d'autant plus utile que l'extrème vivacité des mouvements du poisson et la grandeur de sa bouche lui permettent souvent de s'échapper. Quand le chargement est complet, les pêcheurs le portent à terre pour le préparer; mais s'il n’y a pas assez de poisson et qu'ils soient trop loin de terre, ils passent la nuit en mer, dans leurs mauvaises embarcations non pontées, mouillés, exposés au froid ct aux vagues, n'ayant pour vivres qu'un peu de hiscuit et quelques verres d'eau-de-vie.
L'endroit où se prépare la morue s'appelle échafaud ; c'est une plate-forme couverte, où un grand hangar élevé sur le rivage, dont un côté se projetant sur la mer, est fortement étayé et défendu par de gros arbres qui le garantissent du choc des bateaux et des bäliments. On y monte du côté de la mer au moyen de poutres placées horizontalement de distance en distance en guise de marches. Sur le devant de la plate-forme estune table ; d’un côté est placé le décolteur, qui prend le poisson , lui coupe le cou jusqu'à la nuque avec un couteau , puis le jousse vers l'étêteur qui est à sa droite; celui-ci le prend de sa main gauche, et avec l'autre sort le foie qu'il jette dans un tonncau sous la table, ainsi que les entrailles qui tombent dans la mer par un trou du plancher. I place ensuile le cou du poisson sur le bord de ja table ronde et coupante placée devant lui, appuie dessus avec la main gauche, et, poussant le corps de la droite, il l'envoie au trancheur en face, et la tête séparée du corps tombe dans la mer. Le trancheur prend le poisson de la main gauche, et, commençant depuis la nuque, En ayant soin de lourner le couteau en dedans pour suivre toujours la grande arète, il tranche jusqu'à l'extremilé de la queue. Relevant alors l'arêle avec son couteau, il pousse le poisson ainsi fendu dans une brouette, et l'arête brisée tombe dans la mer par une ouverture pratiquée près de lui au plancher.
Quand la brouette est pleine, on la conduit au suleur. Toutes ces préparations se font avec la plus grande rapidité, quoique avec beaucoup de soin, parce que la valeur du poisson dépend surtout de ce qu'il n'y manque rien. Quelquefois on conserve les langues ; dans ce cas, on jette de côté le nombre de têtes dont on a besoin, et pour ne pas retarder le travail de la table, d'autres personnes les ramassent.
Le sueur est à l'autre bout de l'échafaud ; dès que la brouette cst devant lui, il prend les poissons, un à un, les place par couches, et jette dessus, avec la main, une certaine quantité de sel, en ayant soin d'en proportionner la quantité à la taille de la morue ct au degré d'épaisseur de ses différentes parties. C'est du saleur que dépend la réussite de tout le travail; s'il n'y a pas assez de sei sur le poisson, il ne se conser\e pas; s'il y en à trop, la place où il y a excès devient noire et humide ; s'il est exposé au soleil, il se grille ; si on le retourne, il redevient humide et se brise quand on le manie, tandis que celui qui est salé et séché comme il faut devient blanc, ferme et compacte. La quantité de sel à donner dépend beaucoup aussi de sa qualité. Le poisson doit rester cinq ou six jours en pile, jusqu'à ce qu'il soit suffisamment chargé de sel; ce temps écoulé, il doit ètre
lavé aussitôt que possible. On le met alors dans des cuves de bois remplies d'eau ou dans des espèces de cages à jour dans la mer; on l'en retire un à un, on le frotte sur le ventre et sur le dos avec un drap de laine et on le met égoutter sur le plancher. On continue ainsi jusqu'à ce qu’on en ait une quantité suffisante pour travailler le lendemain ; la morue peut rester dans cet état deux jours, mais pas plus, parce qu'elle perdrait de son poids, le sel n’y tiendrait plus, et elle supporterait moins bien les variations de temps. /
Le lendemain, on étend le poisson pour le faire sécher, le côté ouvert exposé au soleil, puis on en place deux ou trois l’un sur l’autre, tête sur queue, le dos en l'air pour empècher que le côté ouvert ne souffre de l'humidité. On l'étend de nouveau le lendemain matin, et le soir on en met cinq ou six les uns sur les autres, et on augmente toujours le nombre jusqu'à ce que le quatrième jour il y en ait dix-huit ou vingt, toujours le dos en l’air et un peu inclinés, de manière à laisser écouler l'eau la nuit s’il vient à pleuvoir. Le cinquième soir, le poisson est suffisamment sec lorsque le temps n’a pas été mauvais ; on en fait alors de grosses piles, semblables à des meules de foin, le dos en l'air, et le tout recouvert de paillassons pour les abriter des rosées abondantes qui tombent pendant les nuits d'été, On les étend une fois encore, puis on les emmagasine ou .on les embarque sur les divers bâtiments.
Une seule goutte d’eau pourrait non-seulement gâter un poisson ; mais encore étendre l'infection à toute une pile et à une cargaison entière ; on examine avec soin l'état du ciel pendant que les morues sèchent , et à la moindre apparence de pluie, elles sont retournées, Les endroits pour s£cher la morue s'appellent vignots et rames. Ce sont des lits de branches de sapin , sur esquels of place le poisson ; les premiers diffèrent des seconds en ce qu'ils sont élevés £e terre sur des piquets pour laisser circuler l'air autour. \ :
Les foies de morue sont placés dans de grands baquets, cujo!s, d'où on laisse l'huile s'écouler par la putréfaction.
Terre-Neuve est l'endroit du monde où l'on prend le plus de poisson ; tous les jours nous allions relever des filets dans lesquels nous trouvions chaque fois ciny ou six beaux saumons, et on en pêchait de tous côtés une quantité telle que leur vue suflisait à rassasier. Parmi les poissons de Terre-Neuve, le capelan nous a semblé le meilleur; il n’est pas plus grand qu’un goujon, il est nacré et très-brillant; on le prend par milliers en juillet. Ce poisson sert de principale nourriture et d'appat à la morue ; il se présente par bandes épaisses de huit et dix pieds. En temps de calme, c’est à qui viendra à la surface de l’eau, et on les reconnait de loin au frémissement de la mer. Dans la rivière, il suffisait d’un coup de seine pour ramener des truites, des plies, des anchois, des homards; nous prenions aussi quelques anguilles : l'œil au guet , les pieds dans l’eau , et une petite fourche à la main, nous attendions que l’anguille sortit de dessous la pierre où elle était cachée ; il ne faut pas manquer d'adresse pour la piquer : un faux coup, et on se percerait les pieds ou ceux des personnes qui vous secondent,
La pêche, la promenade et la chasse occupaient fort agréablement nos journées, grâce à l'obligeant accueil du commandant qui nous avait retenus à son bord, Un jour nous fimes, avec un enseigne et le premier chirurgien, la partie de nous rendre à l’île de Grois, large rocher sauvage de cinq cents pieds de haut, couvert de bois et d'étangs, et renommé pour la quantité de gibier qui s’y trouve. Nous eûmes rapidement franchi les trois lieues qui le séparent de la Grandr- Terre. Aussitôt débarqués, nous commençämes à gravir; mais ce n'était pas une entreprise sans difficulté; nous étions au pied de rochers perpendiculaires, ne sachant par quel côté les aborder. Quelquefois des mousses perfides présentaient l'aspect de la plus grande solidité, et nous nous y enfoncions presque à mi-corps; d'autres fois nous rencontrions des petits sapins de deux pieds de haut, si fourrés, si forts, qui nous enlaçaient tellement, qu'il était très difficile d'en sortir. Après avoir grimpé longtemps, nous fûmes sur la plate-forme, et nous choisimes, près d'un ruisseau coulant à travers des sapins, une assez jolie place pour construire notre cabane. Les chaloupiers repartirent, et nous restâmes dix. Une cheminée fut adroitement construite; les haches abattirent les bois de construction et de chauffage ; on alluma du feu, on plaça dessus la marmite avec une morue pour la soupe. La cabane avait vingt pieds de long, six de large et cinq de haut; une lanterne était pendue au milieu pour la nuit; les provisions d’un côté, la soute aux poudres de l'autre ; au milieu une large toile pour nous servir de lit.
Aussitôt ces préparatifs accomplis, nous nous répandimes deux par deux, dans les plaines rocailleuses, dans les marais et autour des étangs. Des outardes, de grandes oies, des perdrix, furent nos premières victimes; nous étions partis surtout avec le projet de chasser le cambou, espèce de daim dont la tête est varnie de longs bois et dont les jambes épaisses se terminent par un pied semblable à celui de la vache ; mais aucun ne se laissa approcher. La nuit vint, nous rentrâmes, et c’est alors que commença un véritable supplice : les moustiques nous attaquèrent.
On se peut se figurer dans quel état nous mirent ces insectes ; ils fondaient sur nous par milliers ; aucune partie du corps n'était exempte de leurs morsures, les pieds gonflaient à tel point qu'il était impossible de conserver des chaussures. Tous les moustiques de l'ile s'étaient donné rendez-vous sous notre tente: ma figure fut en partie protégée contre leurs attaques, grâce à un voile de gaze dont j'avais eu soin de me munir, mais de forts gants que je portais aux mains furent percés de part en part et mes mains se trouvèrent dans un déplorable état. Ce n'était que plaintes et gémissements sous notre grande toile. Pendant ce temps, chaque matelot montait la garde une heure à tour de rôle et alimentait le feu pour éloigner les ours qui auraient pu faire diversion aux moustiques.
A quatre heures du matin, la sentinelle nous éveilla, et ce fut une agréable surprise pou les chasseurs, que la vue de cinq caribous arrêtés en face de nous sur une colline, Trois d’entre eux prirent le galop et disparurent, les deux autres
restèrent encore quelque temps et les suivirent bientôt au pas. Nous nous dispersämes dans la plaine, laissant dans notre cabane trois invalides avec la fièvre, et dans l'impossibilité de faire un pas; mais nous ne revimes plus les caribous. L'ile entière est coupée de tous côtés de leurs sentiers, qui sont aussi bien tracés que s'ils avaient été faits par des hommes; ils viennent des bois , et conduisent presque tous à des marais, à des étangs ou à des ruisseaux. La seule piéce que je tuai fut ur: outarde; je la tirai à balle à grande distance, posée : quelques plumes furent arrachées; elle s’envola assez haut, mais tout à coup elle tomba comme une masse dans un précipice qui descendait jusqu'à la mer, se frappant de roche en roche, et je ne fus pas tenté d'aller la chercher. En regardant en bas, les embarcations des pêcheurs paraissaient de petits points noirs.
Nous fûmes pendant trois jours en proie aux moustiques; pour manger, 1 fallait nous mettre dans la fumée de notre grand feu; je relevais alors un coin de mon voile, et passais dessous ma cuiller qui, en général, était déjà remplie à moitié de ces infâmes bêtes, Enfin, le quatrième jour au matin, nous vimes arriver, à travers la brume, les chaloupiers qui venaient nous chercher. Notre aspect excita d'abord leur gaieté, mais au bout de quelques minutes les moustiques leur donnèrent assez d'occupation pour leur ôter l'envie de rire de notre misère. Nous mimes le feu au bois, à la cabane, à tout ce qui voulut brûler, et nous partimes. Notre retraite fut difficile, mais s’effectua sans accident à travers les cascades, les mousses profondes, les rochers qui roulaient à nos pieds et sur nos têtes. La chaloupe poussa au large au milieu des loups marins, qui plongèrent aussitôt qu'ils nous aperçurent. Ces animaux fréquentent en grand nombre les rivages de Terre-Neuve et du Labrador; on les voit quelquefois en troupes immenses sur les glaces flottantes et les rochers isolés. On les chasse pour obtenir leur fourrure et l'huile que produit leur graisse. Les plus gros sont tués à coups de fusil; on frappe simplement les autres d'un gros bâton sur le nez; ce moyen est préférable, parce qu'il n'endommage pas leur peau. La pèche à la baleine se faisait aussi jadis aux environs de Terre-Neuve, mais cette industrie a été jugée trop peu lucrative, et on y à renoncé.
A notre retour de Grois, nous trouvâmes la baie et le port du Croc remplis de hautes montagnes de glace, et nos matclots occupés à les remorquer le plus près possible de terre. Nous tirâmes quelques coups de canon dessus : dans certains endroits, le boulet n'y faisait qu’un simple trou et s'y logeait, dans d’autres il enlevait d'énormes éclats, et les jetait au loin dans la mer. Pendant deux jours le port en fut encombré, et le navire était obligé constamment de filer sur ses câbles pour éviter d’être choqué par elles.
Vers la fin de juillet, j'étais allé avec le commandant et un enscigne, en canot, aux Saints-Juliens, établissement de pêche à trois lieues nord du Croc. Jusque-là, les côtes ne sont qu'une suite de hauts rochers noirs à pic, contre lesquels viennent se briser des vagues immenses. Des Saints-Juliens où nous déjeunâmes, tandis que le capitaine se rendait aux iles Fichot où il était appelé par les aflaires
de son service, je gagnai la baie aux Lièvres, où des hommes venaient d'être envoyés pour faire du bois. Un soir que je rentrais souper, je vis arriver un des ouvriers tout essoufflé ; il avait vu un ours blanc à cinquante pas de nous, et il venait nous en prévenir. Nous n'étions que trois armés, cependant nous nous décidames à marcher à la rencontre de cet ennemi. À peine étions-nous placés à quinze pas les uns des autres, derrière le bois où nous devions l'attendre, que nous entendimes un bruit sourd. Il me sembla voir passer quelque chose, mais dans le doute je n'osai faire feu. Mon voisin lâcha ses deux coups de suite. — « Je l'ai tiré, me cria-t:it, il a tourné sur lui-même, et je n'ai plus rien vu. » — II faisait nuit, nous ne pûmes retrouver notre ours, nous retournâmes alors au campement, ayant soin de nous protéger toute la nuit par un feu de vingt pieds de haut, Le lendemain au jour, nous reprimes la route du bois, à la recherche de l'animal. Nous avancions avec précaution à dix pas les uns des autres, quand tout à coup j'entends crier : «a Le voilà, il est blessé! » J'accours, et au fond d’une espèce de bassin desséché, d'environ trente pieds de profondeur, je vois un ours énorme dont la gueule, tournée vers nous, montrait des dents redoutables ; il remuait la tête et les jambes de devant, mais sous lui il y avait du sang, et je remarquai que celles de derrière étaient sans mouvement. Nous le visâmes tous ensemble, et lui tirâmes dix coups de fusil; sa tête tomba, et une longue langue sanglante sortit de sa gueule entr'ouverte. Un joyeux hurra se fit entendre, et on essäya de le tirer de sa fosse, ce qui ne se fit qu'avec beaucoup de peine et de fatigue. 11 mesurait juste six pieds; ayant eu la veille les deux jambes de derrière cassées, il n'avait pu sortir de ce trou dont la pente était assez rapide.
Quand nous revinmes au Croc on était encore occupé avec les glaces. Il semble étonnant que ces masses énormes puissent fondre. Mais les vagues les coupent au niveau de la mer, elles se divisent et elles finissent par disparaitre dans les latitudes plus méridionales, et se brisent contre les rochers où les portent les courants.
Le séjour du Croc, pendant l'hiver, peut ne pas être désagréable, et j’y serais volontiers resté enfermé dans les glaces, comme le fut l'amiral Saunders dans un port de l’ouest qui prit son nom depuis cette époque. En faisant un toit sur le bâtiment, on pourrait s’y tenir très-chaudement, et mouillés-dans la rivière, nous y aurions été parfaitement à l'abri; des livres, des armes, des munitions eussent permis de passer fort bien le temps. Le gibier abonde à cette époque, quand il est pressé par la faim, rien ne l'intimide ; il se fait tuer aux pieds du chasseur. Un Anglois qui passe tout l'hiver au Croc à garder nos cabanes, envoie au printemps de nombreuses fourrures à Saint-Jean. La mer est prise jusqu'à Grois, et les caribous viennent à pied sec de cette île à la Grande-Terre; les loups marins sont aussi très-aisés à approcher; et pour avoir des gclinottes et des perdrix, cet Anglais n'a qu’à nettoyer une place sur la neige, devant sa maison, et à y mettre de la graine; aussitôt de tous les environs viennent se faire tuer ces pauvres oiscaux,
55s VOYAGE EN AMÉRIQUE,
Vers le commencement d'août arrivèrent les courlieux. Le courlicu est-un oiseau gros comme une bécasse; son bec est un peu plus long et recourbé, et son ventre à une couleur rosée; son plumage est brun et noir : on dit qu'il vient d'Afrique. Ceux que je vis arrivaient par le nord; on les voit d’abord au Quirpon, dernier port au nord de l'ile; ils s’y arrêtent quelques jours et descendent au sud. Dans les premiers jours d'août on les voit par petites compagnies, puis bientôt, par volées de quatre ou cinq mille, Ils s’alignent, font des évolutions aériennes, s'allongent en triangle, se courbent en demi-cercle, s'abattent tous ensemble, et se relèvent tout à coup aussi rapides que le vent. Ils se nourrissent d'une petite graine noire, dont le goût ressemble assez à celui du raisin, ct que l’on nomme graine à courlieu; elle leur donne un parfum exquis et en fait un manger délicieux. Ils s'en enivrent, et, pour s’en remettre, et et activer, dit-on, leur digestion , ils viennent sur le bord de la mer se frotter le bec sur le sable, où il est trè:-facile de les prendre. Des mousses en ont tué jusqu’à cent avec un bâton; ils ne s’envelent pas, et les coups de fusil ne les effraient nullement.
Pendant que le commandant expédiait au Quirpon un lieutenant avec la chaloupe pour aller inspecter les registres de pêche, il nous mena avec lui dans quelques excursions maritimes au sud du Croc, entre autres à Carrouge. C'est le plus beau port de l'ile, situé à quatre lieues du Croc; il y a quatorze échafauds, et c'est le plus grand des établissements français. De là, nous allâmes aussi à la Conche à quelques lieues plus loin. En sortant du port de Carrouge noûs vimes un endroit en mer où quelques années auparavant s'était perdu un canot d'une frégate française avec un enscigne de dix hommes. Il passa sans le savoir audessus de roches nommées à Terre-Neuve, roches chatouilleuses. Lorsqu'il fait calme, on ne peut savoir où elles se trouvent, à moins que quelque bouée ne l’indique; quand il y a un peu de mer, cela se voit aisément, car alors elle y brise avec force. En temps de calme, une planche, une pierre qu’on y jette, un coup de rame suffirait pour y faire élever de suite plusieurs lames énormes qui déferlent avec un bruit de tonnerre; mais quelques mivutes après les vagues s'abaissent, et la mer est unie de nouveau. Les avirons des canotiers soulevèrent des vagues qui les engloutirent, et l’on ne retrouva le lendemain que quelques planches éparses de l'embarcation.
Le départ du navire était prochain. Avant de nous séparer nous convinmes de faire à Grois une nouvelle excursion. Le 16 août, dans la soirée, le ciel était clair et parsemé d'étoiles, la chaloupe eut ordre de se tenir prête pour deux heures du matin, Avec une jolie brise de nord-ouest, nous fûmes à Grois en deux heures; doublant la première pointe sud, nous nous arrètâmes au pied d'une gorge à pic, ancien lit sans doute de quelque cascade, encombré de débris de rochers, mais où ne se voyaient pas ces bois fourrés qui avaient tant arrêté notre marche la première fois.
Nous descendimes dans une petite anse. au pied de ce ravin, mesurant de l'œil
la hauteur que nous avions à gravir, et ne sachant trop ce qui nous attendait au sommet. Nous étions neuf chasseurs avec quatorze chaloupiers qui devaient nous aider à porter nos vivres, biscuit, vin, eau-de-vie, voiles, marmites, Deux éclaireurs que nous avions envoyés au haut du ravin nous firent signe de monter, et nous nous mîmes en route; mais ce ne fut qu'après des difficultés inouies que nous arrivämes au sommet de la montagne, en nous traînant sur les genoux ct les mains : quelquefois nous roulions de haut en bas avec les pierres qui manquaient sous nos pieds, sans avoir un arbrisseau, une branche pour s'accrocher et se retenir. Nous eùmes ensuite à descendre le revers de la montagne, à passer un torrent qui, à cent pas sur notre droite, tombait en cascade dans la mer avec un bruit étourdissant, après quoi il fallut gravir encore à travers bois et rochers. Nous franchîimes le cours d'eau, et nous nous arrètâmes dans une petite plaine émaillée de plates bières et entourée d'un marais. Par précaution contre les moustiques, nous traçâmes le plan de notre cabane sur cette plateforme qui était exposée à tous les vents. Nous étions adossés à un petit bois, d'où nous planions sur toute la mer étendue devant nous. Quand il faisait clair, on voyait à plns de douze lieues.
Les haches furent distribuées. Les pins les plus élevés furent bientôt attaqués, apportés et dressés; en peu d'instants deux cheminées furent construites, et trois heures après notre arrivée tout était terminé, La tente était cette fois plus grande que la première, et très-solidement construite.
Le lendemain, dès trois heures du matin, nous étions sur pied. Il faisait encore nuit et froid; cependant nous partions pour nous mettre à l'affût des caribous. Notre chasse fut beaucoup plus heureuse que dans la première excursion; pour ma part je tuai deux de ces animaux. Des courlieux, des gelinottes, des oiseaux aquatiques furent en grand nombre nos victimes pendant deux jours. Mais le soir de la seconde journée, entraînés par notre ardeur pour la chasse, nous n'étions pas encore rentrés au campement à onze heures, et alors commencèrent nos infortunes; la brume était très-épaisse, et une brise carabinée nous glaçait; nous étions dans l’eau jusqu'aux genoux, car Grois n'est que bois, marais, étangs et rochers : on ne peut se tenir sur les rochers, où le vent vous emporterait comme une feuille morte, ni dans les bois où tout mouvement est impossible.
Quand nous voulûmes rentrer, glacés par la brume et par le vent qui nous poussait les uns sur les autres, nous cherchâmes en vain à nous reconnaître, il nous était impossible de trouver notre chemin : force nous fut d'attendre : nous avions devant nous un ou deux étangs dont les bords opposés disparaissaient sous un nuage de brumes grises que le vent faisait glisser sur leur sombre surface; autour ct derrière s'allongeaient des marais entourés de mousses vertes et profondes, puis des broussuilles et des étangs noirs. On r’entendait que le bruit du vent et celui des volées de courlieux qui passaient près de nous, sans que nous pussions les voir, en poussant leur petit cri aigu,
ÿ60 VOYAGE EN AMERIQUE,
La nuit était profonde, et nous errions à l'aventure, quand, en réponse à nos cris de détresse, nous entendimes deux coup de fusil : nos compagnons étaient à notre recherche. Ce ne fut pas sans joie que nous revimes notre modeste tente. Mais quels coups de vent pendant toute la nuit! Nous nous attendions à être enlevés à chaque instant et à rouler au fond du précipice qui n'était qu'à vingt pieds de distance. L'eau entrait par vagues, et nous étions couchés dedans. Le lendemain et le surlendemain, même temps; la mèche à feu était éteinte, impossible de la rallumer, nos provisions étaient épuisées, il fallut songer au départ bien que la mer fût très-forte. A six heures, nous regagnämes l'embarcation ; la mer semblait s'être un peu calmée, nous nous décidâmes à partir.
Des hauteurs où nous étions , on voyait un énorme feu allumé près de la chaloupe par les marins qui étaient chargés de la garder. fl faisait presque nuit, ct, à la lueur de ce feu réfléchi par la mer, à côté de ces hautes murailles de rochers, avec ces paquets et ces armes pêle-mêle, on eût dit une bande de pirates.
La mer brisait avec force, il faisait froid, et il commençait à venter un peu; pour ne pas être mise en pièces par le choc, la chaloupe était obligée de se tenir au large. Quels que fussent les dangers que nous présageût l’état de la mer, nous nous embarquâmes. Nous étions vingt-six dans cette frèle embarcation, entassés les uns sur Jes autres avec les armes, le gibier, etc. La lame était très-longue ; cependant, tant que nous suivimes la côte, nous fimes assez de progrès. Bientôt la nuit fut profonde : la lune jetait de temps en temps à travers les nuages sa lumière sur la cime des vagues, et doublant le cap, nous les vimes venir à nous grosses et menaçantes, roulant avec fracas. Présente le bout à la lame; mais nous n'avancions pas. Rentrez vos avirons! mâles votre mât de misaine et votre grand mât! Larquez la misaine, le taille-vent ! Mais il n'y avait presque pas de vent et une mer terrible. Demätez! Armez vos avirons ! Avant partout... Le courant et les lames nous entrainaient, et nous étions toujours à même distance de terre. Grois s'élevait noir cet perpendiculaire à notre droite, Nous tournions sur nousmêmes, et, le vent de nord-ouest commençant à se lever, la mer devint encore pius forte; la chaloupe était pleine d’eau. Trempés et transis de froid, nous regardions cette bruyante lame si immense, si puissante auprès de nous si petits, perdus au milieu de ce chaos de l'Océan. Si nous avions été pris de côté, c'était fait de nous !
A minuit la lune se coucha et nous laissa dans d'épaisses ténèbres. Le vent augmenta encore, et du nord-ouest. À une heure il y eut aurore boréale. Les pêcheurs de Terre-Neuve donnent le nom de #arionnettes à ce phénomène, On voit au nord des fusées monter et descendre, des bombes éclater, paraître et disparaitre, tout le ciel briller, puis retomber dans l’obscurité. Tout s'évanouit bientôt; le sillage seul de notre chaloupe nous éclairait, et il était curieux de voir le feu courir sur le dos des vagues bien loin derrière nous. Nous luttâmes péniblenent jusqu’au jour; à ce moment, le soleil augmenta le vent qui gressit encore
la mer ; celte tempête ne se calma que vers les six heures; nous étions alors à un inille de terres que la hauteur des vagues nous avait empêchés jusque-là d'apercevoir, et nous vimes que nous avions bien gouverné, par le plus grand hasard, A huit heures enfin nous entrâmes dans la baie du Croc, ayant été treize heures à faire trois licues.
Telle fut à Terre-Neuve notre dernière expédition. Je vis en arrivant les mâts de perroquet dressés, la corvette allait apparciller. Nous fimes nos adieux et de chauds remerciements au capitaine et à tous les officiers nos compatriotes qui nous avaient fait passer au milieu d'eux un mois plein de charmes, et tandis que la corvette faisait voile de nouveau vers Saint-Pierre et Miquelon, nous nous mimes en quête d'un bâtiment qui nous conduisit en Islande",