SAINT-PIERRE ET MIQUELON
« La plante la plus agréable que je trouvai dans l'ile est une espèce de thé, ainsi appelé par les habitants; il ressemble beaucoup à notre romarin, tant par la feuille que par la tige, I y a aussi une autre plante appelée anis, qui se prend également infusée dans de l'eau bouillante, On peut juger combien les habitants de cette île sont privés des premitres nécessités de la vie; le blé n'y pousse pas, et tout, jusqu'aux moindres objets, vient de France. Les maisons sont bâties dans une petite plaine le long de la mer, I y a de petits jardins où poussent avec peine quelques laitues, qui sont mangées avec avidité lorsqu'elles sont encore vertes. Le manque de pâturages empêche d'avoir beaucoup de bestiaux, et en fait de viandes fraîches on est réduit aux volailles, On fait de la soupe avec des têtes de morues. Notre arrivée à Saint-Pierre fut célébrée par la mort d'un bœuf, C'était la plus belle réception que les habitants de cet endroit pouvaient nous faire, Aussi Saint-Pierre doit-il être considéré simplement comme un abri ouvert aux pêcheurs en détresse, »
Malgré sa tristesse et ses inconvénients, cette Île a un grand charme quand on ne fait qu'y passer; elle est extrèmement giboyeuse; pour ma part j'y ai tué plusieurs renards argentés.
Lorsque le gouverneur fut installé, nous allâmes lui rendre visite; il nous fit un très-cordial accueil, nous retint à sa table et, quelques jours après, nous emmena avec le commandant, les officiers de la corvette et deux ou trois habitants, faire une partie de chasse sur l'île du Grand-Colombier. Cet amas de rochers a quatre cents pieds de haut, et il est dangereux à gravir à cause de la terre, de la mousse et des pierres qui y manquent sous les pieds. Dans cette position, n'ayant rien où l'on puisse s'accrocher, plusieurs personnes ont été entrainées jusque dans la mer. Avant d'y débarquer, nous étions déjà éblouis par les milliers d'oiseaux qui tourbillonnaient autour de nous, tels que canards blancs, gaudes, gaudaillons, moyÿaques, becs-scie, merles jaunes, canes de roches, marchands et calculots, Rien de plus singulier et de plus comique que la physionomie de ces calculots. fs vous regardent en passant de l'air le plus sérieux ; déjà éloignés, ils retournent la tête en volant pour vous voir encore, et reviennent souvent se mettre sur le rocher qui vous porte. On les prend à la main quand ils sont dans leurs nids; ils ne s’envolent pas, mais se défendent à coups de bec ; ceux qui sont logés au-dessus avancent la tête dehors, et regardent avec beaucoup de gravité ce qui se passe, jusqu’à ce que leur tour arrive. Leurs œufs sont très-bons à manger. La tète du calculot est rouge et très-grosse en comparaison du corps; l'œil est très-grand et noir, et le bec s'ouvre de côté au licu de s'ouvrir de haut en bas. Le corps est blanc et noir, les ailes sont rouges ct noires et très-courtes.
Nous nous dispersämes sur le Colombier, chacun alla de son côté, et je restai isolé avec deux canotiers qui m'aidaient à ramasser mon gibier, chose peu facile, car il tombait quelquefois à cent pieds au-dessous de moi, Les calculots venaient droit devant moi en volant très-vite, et, comme j'étais peu d'aplomb, il ne m'était
pas aisé de les tirer, En une heure je tuai quarante-trois oiseaux , et j'en perdis beaucoup, Nous rapportämes en tout cent dix-huit pièces.
A deux lieues de Saint-Pierre est Langlade ou la Petite-Miquelon; il s'y trouve plusieurs sites pittoresques, entre autres la Belle-Rivière, remplie de saumons, et sur les bords de laquelle on bâtissait une ferme, La végétation de cette île est surprenante; on y élève maintenant beaucoup de bestiaux, et des agriculteurs venus de France savent tirer parti de cette terre qu'on avait regardée longtemps comme incapable d'être cultivée, Le détroit qui séparait autrefois Langlade de Miquelon n'eiste plus, et j'ai passé de l'une à l'autre à pied sec sur de petites collines hautes de quinze à vingt pieds, et couvertes d'une luxuriante verdure. Un bâtiment anglais qui allait de Québec en Irlande, se fiant à ses cartes, voulut passer dans ce détroit, s'y perdit, et la côte est encore jonchée de ses débris.
Nous allâmes un jour à Miquelon, présenter le nouveau gouverneur aux habitauts. Je tuai un loup marin en chemin. Les autorités, au nombre de trois, vinrent sur la plage au-devant du gouverneur; un coup de canon le salua à son débarquement, et le commissaire s’excusa d'avoir été si parcimonieux , sur ce qu'il n'y avait pius de poudre dans la colonie. Le bourg de Miquelon consiste en une cinquantaine de maisons alignées sur la plage, toutes en bois comme celles de Saint-Picrre,.
° C'est ia plus grande des trois îles, et elle est, dit-on, plus froide en hiver et plus exposte que les autres à la pouderie, Ce phénomène particulier à ces climats, et dont nous avons vu plusieurs des compagnons du colonel Freeman devenir victimes dans les Montagnes Rocheuses, consiste en une sorte de neige d'une extrème subtilité, qui s’insinue jusque dans les endroits les mieux clos; elle s'y introduit par les moindres interstices. En plein air, elle est emportée horizontalement par l'impétuosité du vent, qui en accumule quelquefois des monceaux auprès des murailles et des éminences , et, comme elle ne permet ni de distinguer dans les rues les objets les plus voisins, ni même d'ouvrir les yeux, on peut à peine se conduire, et on perd la respiration. Plusieurs personnes, surprises par ces tempètes, se sont égarées et ont été trouvées plus tard ensevelies sous la neige.
Il y a quelques années, un pêcheur dont la mère se mourait, voulut aller chercher le chirurgien qui demeurait à queique distance de la ville ; on tâcha en vain de l'en dissuader. La nuit était noire et un vent glacial faisait tourbillonner la neige avec fureur. Il se décida à suivre le bord de la mer, craignant de s’égarer s'il prenait à travers la plaine. Toute la nuit se passa, le jour vint sans qu'il fût revenu et qu'on eût de ses nouvelles : le chirurgien ne l'avait pas vu ; à la fonte dis neiges, une vieille femme heurta du pied quelque chose, elle regarda et vit le cadavre du pauvre pêcheur.
Le mieux, pour celui qui est surpris par la pouderie, est de faire comme les Indiens : assis à terre, ils se laissent couvrir de neige, et la secouent seulement de temps en temps par le haut. De cette manière on a bien moins froid que si on restait exposé au vent; et quand la tourmente a cessé on sort de sa retraite.
Nous traversimes Miquelon à cheval; nous trouvions de temps en temps un sentier à peu près frayé, mais le plus souvent nous suivions les dunes où la mer venait baigner les picds de nos chevaux , nous traversions quelquefois des marais et des mousses où ils enfonçaient jusqu'au poitrail. Après avoir passé la langue de terre qui réunit les deux îles, nous arrivämes près du Cap-Percé, à Langlade, où nous attendaient les embarcations; elles nous reconduisirent à Saint-Pierre. Nous avions laissé partir le bâtiment qui nous conduisait à Terre-Neuve; le commandant de la station française nous offrit passage à son bord, nous acceptämes bien volontiers, et prenant congé du gouverneur de nos îles, nous fimes voile de nouveau pour Terre-Neuve,