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Eugène Ney. Voyage à Terre-Neuve

une petite Île nommée Baccalao, remarquable par le nombre extraordinaire d'oiseaux de mer qui établissent leurs nids sur ses flancs déchirés. On les appelle oiseaux de Bacealao; ce sont, surtout pendant la brume, d'utiles pilotes que la nature semble avoir ménagés aux marins, qu'ils avertissent de l'approche des côtes. Aussi le gouvernement anglais leur accorde-t-il une protection spéciale, et défend-il de les tuer ou de prendre leurs œufs. Cependant, malgré la proclamation du gouverneur, qui parait à ce sujet chaque année, séduits par le grand profit que donne la vente de ces oiseaux , de leurs plumes et de leurs œufs, des hommes hardis réussissent, avec des cordes et des filets, à balayer les œufs et à prendre les oiseaux eux-mêmes.

La baie de la Conception, qui s'enfonce à vingt-huit lieues dans les terres, contient deux villes : Harbour-Grace et Carbonier. De cette ville à Pointe-le- Grat, est un espace rempli d’une population nombreuse , occupée exclusivement à la pêche, malgré l'âpreté des côtes et les nombreuses pertes qu'elle y éprouve chaque automne par les coups de vent, les tempêtes et les vagues, qui quelquefois emportent les échafauds et submergent les embarcations.

Le port Saint-Jean n'est pas loin de la baie de la Conception; c'est un des meilleurs de l'ile; ilse trouve entre deux montagnes à peu de distance l'une de l'autre, dont à l'est les extrémités forment une entrée fort étroite. Ce port a deux milles de profondeur jusqu'à l'embouchure de la rivière du Petit-Castor, Au sud, s'élèvent de hautes montagnes à pie, et au nord les forts William et Townsend. La ville de Saint-Jean est le siége du gouvernement et de la cour suprème de l'amirauté de Terre-Neuve. C'est une ploce importante en temps de guerre, et c'est dans son port que se réunissent en convoi tous les bâtiments de l'ile lorsqu'ils repartent pour l'Angleterre. Les forces de terre et de mer qui s'y trouvent donnent la vie et le mouvement à cett: ville et sont la source de sa prospérité. Le difficile accès du port, la position imposante des montagnes qui s'élèvent à l'entrée, des forts et des batteries nombreuses, rendent la ville presque imprenable. Un seul bâtiment peut entrer à la fois dans le port, et il serait facilement coulé si les forts tiraient dessus.

La population de cette ville est environ de 15,009 habitants, et celle de l'Île de 80,000. Le gouverneur y étalait, lors de notre passage, un grand luxe, La société nous sembla élégante et choisie; les femmes étaient agréables et jolies, et ia saison d'hiver nous parut fort joyeuse. On y donne des bals, on y joue la comédie en societé, les acteurs sont des officiers des bâtiments de guerre ou de la garnison.

Après Saint-Jean, la plus grande ville est Plaisance , située dans la baie de ce nom, au sud de l'ile, et dont le port est si grand que cent cinquante navires pourraient s'y tenir dans la plus grande sürcté. Parmi les îles et les baics de Terre-Neuve, on trouve des noms qui presque tous rappellent quelque circonstance : telles sont la baie de la Désolation, la baie du Diable, la baie de la Rencontre, la baie de l'Ours-Blanc, la baie des Cinq-Cerfs, l'ile Brülée, la pointe

Blanche, la pointe Enragée, dont la position sauvage, exposée au golfe Saint- Laurent, entourée de rochers, semble justifier ce nom, surtout quand , dans une tempête, le vent souffle du sud ou du sud-ouest, La plus grande rivière de l'ile est l'Humber, qui a trente-huit lieues de long, du sud au nord, et se jette sur la cûte ouest,

Par sa latitude, Terre-Neuve devrait jouir de la température du nord de la France: mais une des particularités qui distinguent l'Amérique Septentrionale des autres parties du globe, est son climat, Terre-Neuve, une partie de la Nouvelle- Écosse et le Canada se trouvent dans la même latitude que l’Europe centrale, et partout, dans ces (rois pays, les rivières sont gelées pendant l'hiver à plusieurs pieds d'épaisseur, la terre y est constamment couverte de neige, et tous les oiseaux émigrent. Alors, pendant les nuits glaciales, le ciel est pur, d'un beau bleu, et les nuits sont superbes. Les astres ont plus d'éclat que de l'autre côté de l'Atlantique , et les aurores boréales sont très-fréquentes. Mais lorsque le vent de nord-ouest souffle, apportant les tourbillons de neige , des tempêtes soudaines se d'chaînent, le vent siffle de toutes parts et chasse la neige avec furie; les maisons craquent et vacillent, et l'eau de mer est éparpillée au loin sur la terre comme de la poussière de neige. Au printemps et en automne, l'ile est couverte de brumes humides qui rendent la navigation près des côtes très-dangereuse.

En juin, juillet, août, les chaleurs deviennent très-fortes ; les nuits sont alors superbes; la clarté du ciel, l'air pur et serein, l'éclat de la lune et des étoiles, surtout celles de l'horizon, qui brillent comme des phares lointains, forment un magnifique tableau. On ne saurait se figurer une de ces superbes baies dans une de ces nuits brillantes. Leur vaste surface est couverte de myriades de poissons de formes et de grandeurs différentes; les baleines noires et lisses sortent de l'eau et replongent, leurs jets d’eau élevés retombent en gouttes étincelantes ; les morues bondissent et reflètent l'éclat de la lune sur leur surface argentée.

Septembre, octobre, ramènent les frimas; une mer houleuse et plus sombre bondit sur les côtes en rugissant, secoue, arrache les échafauds et les cabanes des pêcheurs. Le vent tourne du sud-est au nord-est, ramenant la neige et faisant présager déjà les rigueurs de l'hiver.

Parmi les animaux qui peuplent l’île de Terre-Neuve, l'ours, le cerf, le caribou, le renard rouge et argenté, sont ies plus grands; ensuite visnnent les lièvres, les martres, les loutres, les castors. C'est surtout dans les grands froids qu'on les chasse , car c’est à cette époque que les peaux ont le plus de prix. Presque tout ce qui est animé porte alors la livrée d'hiver ; les différentes couleurs qui distinguaient les animaux se changent en un blanc uniforme, et tous, jusqu'aux chiens et aux chats, prennent une robe plus douce et plus épaisse, de longs poils blancs et lustrés qui tombent au printemps. ;

Le quadrupède le plus précieux de cette île est le chien, formant une espèce à part et nommé chien de Terre-Neuve. La race véritable et pure n’y est pas aussi commune qu'on pourrait le croire, et ce n’est guère que dans les baies de Plai-

sance, de Fortune et de la Conception qu'on peut le trouver. Docile et susceptible d'un grand attachement, il est facile à contenter pour sa nourriture. Il vit de poisson frais cru ou bouilli, de pommes de terre ou de choux ; quant à la boisson, ce qui lui plaît le plus est le sang de mouton. Son amour pour l'eau fraîche ou salée, chaude ou glaciale, la grande profondeur à laquelle il peut plonger, le temps considérable qu’il peut passer sous l’eau, et ses pattes palmées, le rapprochent de la classe des amphibies. De même que les chiens du Labrador et du Groënland, ceux de Terre-Neuve ressemblent beaucoup au loup. A l'état sauvage, ils chassent en meutes et dévorent leur proie. On a prétendu que le type du chien de Terre-Neuve n'était pas original ct que ce quadrupède descendait d'un dogue anglais et d'une louve indigène,

Il existait à Saint-Jean, il y a quelques années, une société dite Béotique qui s'était proposé de connaître la retraite et le nombre des habitants primitifs de l'ile pour établir avec eux des relations amicales, et ils employaient dans ce but deux Indiens rouges élevés à Québec qui voyageaient à travers les forêts les plus désertes, se faisant des pirogues en peau quand il y avait des lacs à traverser, et vivant des castors et des caribous qu’ils tuaient. Ces deux hommes étaient tréscuivrés et sans barbe. Leurs cheveux étaient noirs, lisses et très-longs. Is portaient des culottes de peau, des mocassins pour chaussures, et étaient armés chacun d'un fusil de fabrique anglaise.

Leurs recherches avaient été jusqu'alors infructueuses, et ils supposaient qu'il n'existait plus d'Indiens rouges dans l'ile, Cependant ils étaient dans l'erreur, car un jour on nous raconta qu'une petite fille de Saint-Jean étant hors de la ville à cueillir des fruits de plates-bières, fut tout à coup effrayée en voyant un Indien arrêté devant elle à quelque distance. Elle poussa un cri, à l'instant mênie une flèche vint s'enfoncer avec force à ses pieds. Elle cria au secours, on accourut ; le sauvage fut poursuivi, des soldats firent des battues dans les environs, mais ils ne purent le retrouver. La pointe de là flèche était faite avec un gros hameçon redressé. Le peu de ces Indiens, qui étaient dans l’île, ont été en grande partie détruits, comme des bêtes fauves par les Anglais qui habitent les côtes. Pressés par la faim et le besoin, ces malheureux, pendant l'hiver, s’approchaient des habitations et du rivage, et les Anglais chargés de garder les cabanes des pêcheurs français les tuaient à coups de fusil. A diverses époques, des tentatives furent faites par le gouvernement anglais pour ouvrir des communications avec les sauvages de Terre-Neuve, mais elles furent presque toujours : ns succès.

En 1703, un nommé Scot s'étant engagé sans armes, parmi eux avec plusieurs "de ses compagnons , fut lächement assassiné. Cependant, quelques années après, un capitaine anglais croisant le long des côtes, vit un grand nombre d’Indiens Micmacs campés sur le rivage. Il eut une conférence avec les chefs, et réussit à conclure avec eux, au nom de la tribu entière, un traité de paix et d'amitié qui devait durer avec l'Angleterre aussi longtemps que le soleil et la lune continueraient à briller au ciel. Depuis, les Anglais n'ont vu les indigènes qu'à de rares

POSSESSIONS ANGLAISES, SGÿ

intervalles, des promesses d'amitié ont été échangées plusieurs fois, des meurtres ont été commis par les Indiens, de grants massacres par les Anglais, et il ne reste que bien peu des premiers habitants de l'île.

Terre-Neuve et les bancs qui l'entourent ont été fréquentés par les Européens dès les premières années du xvr° siècle. Un voyageur français écrivait alors : « Avant d'arriver au Grand-Banc, les marins en sont avertis par une multitude d'oiseaux dont les plus connus sont les gaudes, les fouquets, et les happe-foies, appelés ainsi de leur empressement à dévorer les foies de morues qu'on jette à la mer en ouvrant le poisson. Ces bancs, disait-il, sont des montagnes qui s'élèvent du fond de la mer à une distance de trente, trente-six et quarante brasses de la surface. La longueur du banc est de deux cents lieues, et de dix-huit, vingt et vingt-quatre de large... » Ces détails sont assez d'accord avec nos cartes modernes.

Jean Cabot partit d'Angleterre en 1497; le 2% juin il découvrit terre, et donna au premier cap qu’il vit le nom de Ponavista qui lui est resté, I pénétra dans la baie du même nom, et vit plusieurs indigènes couverts de peaux, beaucoup de cerfs, d'ours, de perdrix et d’aigles. I prit alors possession de cette ile pour le roi d'Angleterre ct l'appela Baccalao, nom que dounaient les indigènes aux morues. Il retourna bientôt à Londres, emmenant trois sauvages avec lui.

En 1501, le Portugais Gaspar de Cortereal, partit de Lisbonne et arriva à Terre-Neuve, où il aborda dans une baie large et profonde qu'il appela baie de la Conception. Il visita toute la côte est, fit le tour par le sud, et donna le nom de terre de Labrador ou Terre du Laboureur à celle qui se trouve à l’ouest de l'ile parce qu'il pensait que par sa latitude elle pouvait être cultivée.

En 150%, Bergeron, et deux ans plus tard, Jean Denis de Honfleur, tous deux Français, allèrent à Terre-Neuve, En 153%, Jacques Cartier arriva avec deux navires et cent vingt-deux hommes à Bonavista. C'était au mois de mai, la terre était encore couverte de neige, et les côtes environnées de glaces. I fit le tour de Pile ct y remarqua la quantité de beaux ports qui.s'y trouvent, mais le froid était si vif qu'il se rembarqua. En 1525, Jean Verrasini prit possession de l'ile de Terre-Neuve pour François Eer,et lui donna le nom qu'elle a porté depuis. De son côté, vingt ans après, un négociant de Londres, Hoare, alla s'y établir avec un grand nombre d'aventuriers anglais. Ils surmontèrent les premières privations, les misères de leur établissement, et finirent par prospérer.

La France et l'Angleterre envoyèrent d'un commun accord leurs pêcheurs à Terre-Neuve dans le cours du xvi siècle, 2t sous le règne de Louis XIV ces pêcheries augmentèrent considérablement nos richesses et nos forces navales. «C’est à ces expéditions lointaines, dit un Anglais, que la France doit le développement de sa puissance maritime; on peut s'en convaincre en jetant un coup d'œil sur l'état de sa marine avant qu'elle envoyät des bâtiments à Terre-Neuve. Elle n’en avait alors qu'un petit nombre, de tonnage et de forces médiocres; mais depuis, elle a combattu les forces combinées de la Hollande et de lAn-

cleterre, et elle arme des corsaires qui ont infesté nos côtes et ruiné nos négociants, »

La France employait en effet à cette industrie seize mille hommes, répartis sur près de cinq cents bâtiments, dont quelques-uns, armés en guerre, portaient seize et quarante canons, « Les Français, dit le même Anglais, par leur frugalité, par le prix du sel qu'ils ont à meilleur marché que nous, possédant les endroits les plus commodes pour pêcher, nous ont complétement battus dans ce commerce, La partie du sud-ouest où ils s'établirent, et particulièrement dans le voisinage du cap Fay, est la meilleure; ils y sont rarement gènés par les glaces, ludis que la petite partie des pêcheries anglaises étant plus au nord-est, est encore obstruée de glaces souvent mème au commencement de mai. Elles eme pécheutles bâtiments d'entrer dans les ports, et Ie poisson ne se prend que lorsqu'elles se sont éloignées des côtes, »

Ces récraninalions énvieuses contre notre prospérité maritime, présageaient contre notre colonie des attaques qui, en effet, ne tardèrent pas à s'effectuer, En 1502, une escadre anglaise atlaqua et détruisit les pècheries françaises et s’empara de Saint-Pierre, dont elle rasa le petit fort armé alors de six canons. A son Lour, Saint-Ovide, commandant de la ville française de Plaisance, saccagea Saint- Jean en 1708, ct la France posséda toute l'ile jusqu'au traité d'Utrecht, var lequel cile Ja céda aux Anglais, ne se réservant qu'un droit de pêche du cap Bonavista à la pointe nord de l'ile, mais en renonçant au droit de jamais fortifier aucun point où d'y rien bâtir, si ce n'est les cabanes et les échafauds nécessaires à la pêche, Hs n'avaient pas non plus le droit d'y séjourner, passé le temps nécessaire pour secher le poisson.

Le traité de Paris confirma ces conditions du traité d'Utrecht, en y ajoutant cependant le droit de pèche dans le golfe Saint-Laurent, mais à trois lieues des côtes appartenant à l'Angleterre. Les îles Saint-Pierre et Miquelon furent également eédées à la France, mais avec défense de jamais les fortitier, et d’y entretenir uue garde de plus de cinquante hommes.

Il est inutile de rappeler que ces faibles concessions ont été renouvelées par le traité de 181%. Depuis cette époque cependant là pèche ne cesse d'augmenter, et chaque année voit de nouveaux armements partir &es ports de Bretagne et de Normandie, Cette pêche occupe environ quinze mille marins, et c'est une bonne

école, car la navigation y est difücile et pénible *,

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