CHAPITRE LXIV
AMÉRIQUE RUS5B — COMPAGNIE IMPÉRIALE RUSSE-AMÉRICAINE. — ASPECT DE LA CONTRÉE. — MŒURS INDIGÈNES.
Emportés à travers une mer glacée, mais qui du moins nous ramenait du côté de la France, nous n'avons pu visiter à l'autre extrémité du continent cette froide contrée qu'on appelle l'Amérique russe. Des comptoirs, quelques amas de huttes sauvages, des tribus errantes el affamées, tel est le spectacle que présente au voyageur cette triste région. Cependant, comme au milieu des misères communes à toutes ces races que Dieu à jetées sur les rivages de l'Océan arctique, les déshéritant de leur part de soleil, on distingue des traits particuliers, des mœurs bizarres, nous emprunterons aux relations des voyageurs qui se sont aventurés dans cette partie de F'Amérique, quelques détails sur,les sauvages peaux-rouges et sur les Aléoutiens, amateurs passionnés du jeu d'échecs.
Ce fut dans le milieu du xvn' siècle que les Russes commencèrent à se montrer dans FOcéan Pacifique. On ignorait alors si l'Amérique était unie à PASie où si elle en était séparée par une mer de glace. Djéneff le premier pénétra, en 1618, de la mer Glaciale dans l'Océan Pacifique, traversant le détroit de Behring, longtemps avant le navigateur qui lui a donné son nom. La veuve de Pierre le Grand, Catherine, fit construire en 1728 un nañire à l'embouchure de la rivitre Kamtchatka, dans le but d'examiner les véritables limites orientales du nord de l'Asie. L'expédition était commandée par Behring, capitaine danois au service de la Russie et marin expérimenté.
Dans un premier voyage, Behring traversa le détroit qui porte son nom, et s'approcha deux fois de la côte d'Amérique. Vingt-deux ans plus tard, ce même navigateur reçut la mission d'examiner la côte ouest de ce continent; il reconnut une montagne élevée qu'il appela Saint-Élias, et dont le sommet, visible à plus de cinquante lieues en mer, forme la ligne de démarcation entre l'Amérique russe et l'Amérique anglaise, Lorsque, l'année suivante, Behring eut succombé aux fatigues de cette expédition, son successeur, Le capitaine Tschirikof, s'avança sur la côte d'Amérique jusqu'au cinquante-sixiéme parallele, vers Farchipel du Prince de Galles. Le navigateur Kretlinzin étendit ces découvertes en l768, sous l'iapératrice Catherine IE, par la reconnaissance des iles Aléoutiennes et de la presqu'ile d’Alaska. À la même époque se forma à Irkoutsk, une compagnie de marchands de fourrures, pour exploiter ce commerce dans les possessions américaines de la Russie ; et, sous le ezar Paul If et ses successeurs, les expéditions de Krusenstern, Liziansky, LangsdorfT et Kotzebue, ont complété les découvertes de Behring.
La Compagnie impériale russo-américaine qui s'était formée en 1799 sous le
patronage du ezar Paul Fe, obtint, en 1819 et 1839 le renouvellement de sa charte des empereurs Alexandre et Nicolas. Son siège est fixé à Saint-Pétersbourg ; elle est gouvernée par un comité formé de trois directeurs dont l'un est le contreamiral baron de Wrangel, et placée sous la surveillance du département du commerce, Toute l'Amérique russe est soumise à l'autorité d'un gouverneur, résidant à la Nouvelle-Archangel, et qui est toujours un capitaine de vaisseau de la marine impériale, Les officiers commandant les bâtiments de la Compagnie appartiennent aussi à la marine impériale, et il est permis aux officiers des différents corps de l'armée russe de prendr’ du service dans cette Compagnie : la durée de l'engagement des agents est de cinq ans.
Jusqu'en 1818, tous les employés avaient une part dans les bénéfices, mais on reconnut que cette organisation entraînait de grands désordres, et depuis cette époque tous les engagés et officiers reçoivent un traitement fixe, des rations et des frais d'aller et retour, Le voyage s'accomplit ordinairement par la Sibérie. L'Amérique russe n'est point comme le Kamtchatka un lieu de déportation et l'on n’y voit pas de condamnés politiques.
La marine de la Compagnie impériale se compose de six corvettes de cinq à six cents tonneaux, et d'un nombre égal de bricks moins grands ; elle dispose en outre d'un bateau à vapeur, {2 Nicolas, de la force de soixante dix chevaux , de quelques chaloupes et d'une multitude de canots en peaux de phoque, baïdarkus, baïdares, cayoukas, qui servent à la pêche de la baleine et des animaux marins.
Le nombre total des Russes, créoles et Indiens, employés au service de la Compagnie, ne saurait être évalué à moins de douze mille personnes, dont mille Européens, y compris les équipages des navires. Chacune des cinq sections qui servent de divisions politiques à l'Amérique russe est soumise à un chef appelé gerodovtchik (l'ancien). Tous les établissements ou postes se nomment artels. Le plus considérable est celui de la Nouvelle-Archangel, qui renferme huit cents haïitants, Ce fort fut fondé en 1802 par M. de Baranoff, qui pendant de longue: années eut à lutter contre les Indiens maîtres des épaisses forêts de l'ile de Sitka. Toutes les constructions de la Nouvelle-Archangel, maisons et forteresse, sout bâties en madriers ; le fort est armé de plusieurs batteries et protégé par des ouvrages propres à tenir en respect les indigènes. La Nouvelle-Archange! possède une église grecque, une chapelle luthérienne , un hôpital, une école, un observatoire astronomique et météorologique, un cabinet d'histoire naturelle , une salle de réunion que les officiers russes convertissent lhiver en théâtre, et une bibliothèque où l'on trouve les meilleurs ouvrages dans toutes les langues.
Le climat de Sitka est humide et pluvieux; on compte à peine annuellement soixante où quatre-vingts jours de beau temps; la terre est couverte de neige pendant cinq mois, bien que le thermomètre ne descende guère au-dessous de douze degrés, Pendant l'été ils’ élève à vingt-cinq. Le terrain occupé par les Russes autour de la Nouvelle-Archangel est tellement limité, que le manque de prairies pendant l'été et de fourrages en hiver, ne permet point d'élever de bestiaux. I!
n'existe à Sitka qu’une douzaine de vaches et un seul cheval amené de Californie. En revanche, les bois de l'île sont considérables; peu propres à la construction des navires, parce qu'ils sont mous et facilement dévorés par les vers ils pourraient cependant être exportés aux iles Sandwich, et sur plusieurs points de la Californie, des côtes du Mexique et même du Chili qui en sont complétement dépourvus, et devenir un objet important de commerce. Mais toute l'attention de la Compagnie est concentrée sur la p'che de la baleine, des loutres, des morses, des veaux marins, et sur la chasse des ours, des castors et des renards rouges, noirs, bleus ctargentés, qui fourmillent dans ces archipels.
La pêche de la baleine ne se fait pas avec de grands navires; rien n'égale la hardiesse et l'habileté avec laquelle les Indiens kodiaks ct aléoutes vont à sa rencontre, assis dans de petits canots de peaux de phoques; quelquefois un seul homme armé d'une lance attaque ce monstrueux cétacé dont l'huile, la graisse et la chair offrent à ces Indiens un aliment qu'ils préfèrent à tout autre, La baleine est frappée d'un harpou auquel à été attachée une vessie qui indique en flottant sur l'eau la route que suit l'animal blessé. Lorsqu'il plonge, les pêcheurs préparent icurs lances pour le frapper de nouveaux coups jusqu'à ce qu'il ait expiré,
Quelques bâtiments anglais et américains sont les seuls qui aillent à Sitka, échanger des marchandises européennes contre des pelleteries. La plupart des fourrures que produit l'Amérique russe soat expédiées à Petropaulowsk, Okhostk, lakoutsk, et, à travers toute la Sibérie, jusqu'à Nijni-Noswogorod , et mème quelquefois jusqu'à Ecipsick.
Tous les engagés de race blanche de la Compagnie, ouvriers et matclots, sont confondus sous le nom de promichleniks, et soumis daus les différents postes au service militaire. Leurs appointements s'élèvent à trois cent cinquante ou quatre cents roubles en papier : le rouble-papier vaut un franc. Le capital de la Compaguie impériale, appliqué à ses seuls établissements d'Amérique, s'élève à plus de quatre millions de roubles-papicr, représentés par la valeur des constructions, marchandises, munitions, navires, approvisionnements et objets de toute sorte, ses dépenses consistent dans la solde de ses employés et l'achat des produits des ianufactures européennes, elles dépassent le chiffre de cinq cent mille roubles, Cependant les bénélices de la Compaguie ne sauraient être évalués à moins d'on million.
I se peut que dans l'avenir les territoires russes de l'Amérique prennent une haute importance, si l'on considère que la Russie, déjà maitresse de la mer d'Okhostk et des îles Kouriles, touche par deux points à la Chine et au Japon, et que là encore, comme dans l'Inde, comme en Europe, elle heurte l'ambition anglaise et médile d'ouvrir à sa marine les poris des deux vastes empires de l'Asie !.
L'une des dernières et des plus complètes exploralions d'une partie de