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CHAPITRE LXV ILES ALÉOUTIENNES ET LEURS HABITANTS

Ces îles Aléoutiennes s'étendent de la presqu'ile Alaska jusqu'au Kamtschatka fermant au sud la mer de Behring. Les Aléoutes, les îles Andréanors, toutes bouleversées par des éruptions volcaniques, les îles aux Renards, les iles aux Rats, «nt les principaux groupes de ce long archipel. Leurs populations pacifiques et indolentes, heureuses bien longtemps d’une paisible oisiveté, furent nombreuses jadis, mais la domination étrangère a passé sur elles, apportant tous les fléaux d'Europe, les épidémies, l'eau de feu, l'oppression. Les Russes leurs maitres ont imposé à ces pauvres sauvages le catholicisme, et ceux-ci ont adopté cette foi nouvelle, presque sans résistance, presque sans regrets pour leurs croyances et leurs vicilles superstitions.

Hommes bizarres, famille à part au milieu de ces tribus sauvages qui peuplent l'Amérique et l'Asie du nord, les Aléoutiens ne déploient pas l'activité, la brutale et guerrière énergie de tous les autres fndiens, Quand ils sont pressés par la faim, ils se résignent à chasser et à pêcher, mais s'ils ont à manger pour le jour, ils suspendent leur travail, — À quoi bon le travail pour un lendemain qui peut ne pas être? Aussi quelles affreuses famines, quelles longues disettes! Cependant ils ne se plaignent pas; ainsi est faite pour eux la vie; sur leurs rochers stériles la nature a été parcimonieuse, et de génération en génération, tel est l'usage, ils ont vu la faim habiter avec eux leurs demeures. Au milieu d'une si profonde misère, ils savent pourtant ètre bons et généreux: si un pêcheur s'est emparé de queique proie abondante, il ne met pas en réserve une part de son butin ; tous les hommes de la tribu sont conviés au repas, et tous viennent: assis paisiblement, sans avidité, sans cris, ils attendent leur part. On ne croirait pas, à les voir si calmes, que depuis plusieurs jours beaucoup d'entre eux n'ont pas mangé, Et ce n'est pas une lâche apathie que ce calme, cette insouciance, cet amour d'un fur niente sans soleil, Pénétrez sous la hutte de l'Aléoutien : des hommes rangés en cercle, pâles, décharnés, le visage calme; mais l’intelligence brille dans leurs regards fiévreux ; ils exercent les nobles facultés de l'esprit; attentifs, la main suspendue, deux d'entre eux jouent aux échecs, et la passion de la lutte anime tous les visages,

Un missionnaire russe, M. Venjaminov, qui pendant un temps assez long à habité les iles Aléoutiennes, a publié à Saint-Pétersbourg, en 1840, un ouvrase dont nous reproduirons, en les abrégeant, quelques fragments d'après les Nouvelles Annales des Voyages. L'aspect volcanique de Farchipel et des consulsions encore fréquentes attestent que jadis la chaîne d'îles qui le forment

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dut être :\nie et servir de lien entre les deux continents, Vers 1795, la jartie culminaute des rochers de l'île Ounimak s'écroula avec d'horribles déchirements, ct une si grande quantité de cendres en sortit, qu'en plein jour une obscurité complète enveloppa les villages environnants, pendant que la glace séculaire, changée en torrents, sillonnait les flancs de la montagne, Le 10 mars 825, une éruption semblable eut lieu dans la partie N.-0. de la même ile, La montagne jetait des flammes à cinq endroits, et la cendre couvrait à plusieurs pouces de hauteur le pie occidental d'Alaska. Le jour s'était changé en nuit, et la neige fondue s'écoulait en vastes nappes vers la mer, qui pendant plusieurs tiois conserva la nuance trouble qu'elle en avait reçue, En avril 1826, les iles Pribilow éprouvèérent un violent tremblement de terre, et il n'est pas d'année que deux ou trois secousses ne soient ressenties dans plusieurs parlies de l'archipel.

Les Aloutes, découvertes en partie par Behring en 17#1, et explorées plus tard, en 1759, par des promichleniks, ne tardèrent pas à attirer ces aventuricrs russes par l'immense abondance de leur gibier à fourrure; il suffira de mentionner que de 1787 à 1817 on a tiré des seules îles Pribilow au delà de deux millions et demi de peaux d'ours marins, sans compter les renards de roche et les loutres de mer. De 1817 à 1838, la valeur de l'exportation a atteint le ehiffre 2e dix-sept millions de roubles.

Lorsque les promichleniks pénétrèrent aux îles Aléoutes, ils trouvèrent une population nombreuse qui leur fit un aceucil hospitalier. Mais bientôt des difterends s'élevérent; les Russes maltraitèrent brutalement leurs hôtes paisibles; ceux-ci vouiurent se venger et chasser les envahisseurs : de là une guerre d'extevminalion dans laquelle périrent des milliers d'indigènes. Les mesures les plus {yranniques ne cessèrent d'opprimer ces malheureux , etes épidémies, les acci dents de mer, vinrent chaque jour amoindrir les populations, en méme trmnps que leurs faciles ressources disparaissaient avec le gibicr détruit incessainment par les Russes.

Si on interrog : les Aléoutiens sur leur origine, ils disent que leurs ancètres ont habité un grand pays vers l'ouest, et que de là ils se sunt avancés de proche cn proche sur Les iles désertes jusqu'au continent américain. Dans leur conformation extérieure , ils ont une ressemblance frappante avec les fakoutes ; les os des jou: s sont proéminents, les veux bridés, les jambes arquées, les cheveux noirs 5 ils :ceusent avec la race mongole une parenté qui décele leur origine asiatique. Petits, maigres et nerveux, courbés par leur habitude constante de vivre phes en deux dans leurs barques, ils présentent un triste aspect. Les yeux sont vits ct Lercants, le nez un peu plat, la bouche grande, Leur conformation est robuste et leur permet de supporter des travaux et des fatigues de toute sorte. IS restent sur leurs barques quatorze où vingt heures sans prendre de repos, et marchent pendant de longues journées chargés de poids considérables. Hs ont dés m0! vements gauches et empruutés; € pendaut ils savent au besoin déployer une

adresse et une activité dont on ne les eût pas crus capables, Un talent extrôme

d'imitation les a vite initiés à tous les arts manuels apportés par les Russes ; ils deviennent presque sans travail excellents charpentiers, menuisiers, maçons, serruricrs, cordonniers ; d'autre part, leur esprit semble très-apte à saisir les notions abstraites, telles que les mathématiques, les dogmes de la religion chrétienne, etc.

Le trait principal du caractère aléoutien est une patience que rien ne lasse. Aucune fatigue ne peut vaincre la patience de l'Aléoute quand il se résout au travail; alors il est lent, mais ne fléchit pas; sa tâche remplie, trempé et l'estomac vide, il s'étend sans murmurer sur la terre nue qui lui sert de lit, Une sorte d'impassibilité est devenue une seconde nature pour cet homme endurci aux privations dés son enfance ; il sait souffrir de la faim pendant plusieurs jours sans se plaindre, et jamais les douleurs les plus vives ne lui arrachent un gémissement. A la chasse, un Aléoute tombé dans un piége à renards se faisait arracher avec le plus grand sang-froid les dents de fer qui lui déchiraient le pied et achevait luimème celte cruelle opération, trouvant que son compagnon ne se hâtait pas assez. La cupidité, l'envie, n'entrent pas dans l'esprit de ces gens paisibles; chez eux le vol est inconnu. Seulement leur esprit est timide et craintif, et ils sont enclins à ia ruse. Sur mer ils déploient une adresse et une intrépidité merveilleuses pour chasser le phoque et la baleine. Leur sang-froid se déploie également dans leurs combats avec les bêtes sauvages. Ils vont à la chasse aux ours armés d'un fusil ou d'un are, et quand ils n’ont pas frappé leur ennemi d'un coup mortel, ils se fient à leur adresse pour lui échapper. C'est ainsi que dans une de ces occasions un chasseur saisit un ours par les oreilles, s'élança sur sou dos et le perça avec son couteau d’une blessure mortelle.

Naturellement silencieux , les Aléoutes se trouvent réunis quelquefois pendant des journées entières sans prononcer une parole, et c'est seulement dans les longues soirées d'hiver que, pour faire passer Le temps, ils se racontent entre eux leurs his*vires traditionnelles ou celles qu'ils ont apprises parmi les Russes, Avec uue telle parcimonie de paroles, les disputes sont rares entre eux; en général, ils ne se laissent jamais alles non plus à des discussions avec les Russes, mème quand ils ont le plus raison. «Tu sais cela mieux que moi, se contentent-ils de dire à leur adversaire ; tu es Russe. » Malgré la froideur naturelle de leur caractère, ces hommes ont pour leurs enfants une tendresse profonde. Les meilleurs morceaux, les vêtements les plus chauds, sont pour eux, et quand les vivres manquent, les enfants ont à peine à en souffrir.

Le tabac est indispensable pour les Aléoutes , et ils ont aussi le goût le plus vif pour l’eau-de-vie ; cependant ils conservent jusque dans l'ivresse le calme qui les distingue. Le christianisme a modifié et épuré leurs mœurs primitives, mais le contact des Russes a aussi alléré beaucoup des traits de leur caractère. Sous la législation primitive, la polygamie ne leur était pas interdite ; mais comme les femmes coûtaient cher en présents de fiançailles, la plupart des Aléoutes n'en

avaient qu'une où deux au plus, et très-peu allaient au delà de six, Par un usage bizarre , la polyandrie régnait aussi parmi eux, et, outre son mari, la femme avait droit d'en prendre un autre, dont le nom peut se traduire par le mot vd,udant, Celui-ci participait à tous les droits du mariage, et était tenu de contribuer à l'entretien du ménage ; en cas de séparation, les enfants restaient à la mère ou étaient confiés à l'oncle, à

Chez les Aléoutes on pleurait les morts pendant vingt-quatre jours, Quinze jours après le décès, un des membres de la famille embaumait le corps et l'enveloppait dans le meilleur habit du défunt; puis on l'étendait dans un: espèce de cercueil recouvert de peaux, et on le laissait encore quinze jours dans la jourte. Le seizième jour on le portait au lieu de l'enterrement, et on le déposait dans une tombe, qui, pour les riches et les plus distingués de la tribu, se composait d'un coffre carré peint de couleurs éclatantes. Les pauvres et les esclaves étaient enterrés dans des fosses, Auprès du corps on déposait différents objets, tels que des armes, des ustensiles de chasse, etc., et on avait soin de le disposer de manière à ce qu'il ne touchät pas la terre. Outre le deuil général de toute la famille du défunt, celui des veuves était encore assujetti à des cérémonies particulitres, Durant tout le temps du deuil elles étaient considérées comme impures et enfermées dans une iourte particulière ou dans une partie de la iourte isolée au moyen de nattes, et elles n'en pouvaient sortir qu'après l'achèvement des funérailles,

Malgré leur caractère pacifique, les Aléoutes furent longtemps en guerre, dans l'origine, avec quelques-uns de leurs voisins, et, en même temps, une loi de sang, sorte de vendet!'a qui voulait que le meurtre punit le meurtre, entretenait chez eux les discordes civiles. Ils s'adonnaient surtout à une gucrre de surprises et d'embuscades. Ils avaient pour armes des flèches et des javelots faits avec des os ou du bois dur et garnis d’une pointe en pierre. Les couteaux tranchants d'un côté et quelquefois des deux, et longs de dix ou onze pouces, étaient également en pierre. Les armes défensives corsistaient en une cotte de joncs tressés qui leur couvrait tout le corps, et ils portaient à la mair gauche un bouclier de bois pour se garantir la tête de l'atteinte des fl : ennemies,

Les femmes aléoutes portaient aux mains et aux pieds des chapclets de pierres de couleur et préférablement d'ambre ; elles avaient aussi l'habitude de se tatouer le corps de diverses figures, On reconnaissait fes filles des familles riches et dislinguées aux figures et aux signes variés qui exprimaient symboliquement je nombre des ennemis et des animaux abattus par leurs ancêtres. Les hommes se perçaient la cloison du nez et les oreilles pour y placer des os ou y suspendre des anneaux de cristal; mais ils ne pratiquaient pas, comme beaucoup des peuplades de l'Amérique du Nord, l’usage de se barbouiller le visage de diverses couleurs.

Avant la religion chrétienne, les superstitions du chamanisme , répandues chez toutes les nations du nord de l'Asie, régnaient chez les Aléoutiens ; ils reconnais-

saient un Dieu créateur, mais ne lui rendaient aucun culte, paree qu'ilne se mê- Lot pas des choses de la terre, laissant ce soin aux bons et aux mauvais génies, Où adorait les astres, et surtout le soleilet la lune, qui se vengeaient eux-mêmes de ceux qui ne les adoraient pas : les rayons du soleil frappaient d'aveuglement celui qui avait mal parlé de cet esprit souverain; la lune tuait ses contempteurs à coups de pierres, et pour médire des étoiles on était tenu de les compter, tâche qui devait rendre fou, Pas de temples ni d'idoles, mais des lieux sanctifiés, qui se trouvaient près de chaque village, sur une hauteur ou sur un rocher; Les femmes et les jeunes gens ne devaient pas approcher de ces sanctuaires : un chitiment inévitable atteignait le coupable qui avait méprisé cette loi : il était frappé de quelque maladie grave dont il mourait où qui tout au moins lui faisait perdre la raison, Les hommes, au contraire, et les vieillards visitaient les Ticux saints à des époques déterminées, et, avec des cérémonies mystérieuses, v déposaient leurs offrandes, qui consistaient ordinairement en peaux de bètes sauvages, ou bien en plumes d'oiseaux aquatiques, Les chamans étaient, chez les Altoutes, comme partout dans ces régions, les intermédiaires entre les esprits et l'homme, entre le monde visible et le monde invisible, Néanmoins ils ne jouissaient que de peu de distinctions parmi le peuple, et ne prenaient part ni aux repas de noces, ni à ceux des funérailles. Hs étaient rarement riches: beaucoup mouraient dns Ki misère, et ils vivaient, disaient-ils, en butte aux mauvais esprits qui les pour-suhaient jusqu'à ce que, par un serment terrible, ils se fussent voués à leur ie,

C'étatune croyance générale que les âmes et les ombres des morts revenaient invisibles au milieu des leurs, qu'elles les accompagnaient comme de bienfaisants conies au milieu des vicissitudes de Ta vie; aussi fallait les invoquer surtout dans les guerres entreprises pour venger une insulte faite à la famille, L'usoge des talismans était universel, eC nul n'ignorait que celui était sûr de vaincre qui marchait au combat ceint d'herbes marines tressées avec des nœuds masiques. La mer rejetait parfois sur le rivage le /ehimkieh, pierre merveilleuse qui avait le pouvoir d'attirer comme un puissaat appat toutes les bètes sauvages: le chasseur qui la possédait n'avait pas besoin même de poursuivre sa proie : les plus agniliques animaux venaient d'eux-nèmes s'offrir ses coups. Mais combien étail are la possession de ce talisman Un javeloCenduit d'un peu de graisse humaine prise à un cadavre perçait infailiblement une baleine d'un coup mortel, Malheur à l'époux que sa femme avait trahi en son absence, où dont la sœur avait manqué à la chasteté de jeune file {Tout bonheur labandonnait à la chasse; Ta baleine passait près de lui, etilne pouvait Fatteindre; les loutres de mer nageaient en le narguant autour de ses baidares,

Ces superstitions nates d'un peuple à son enfance ont en partie disparu devant le christianisme; les traits du caractère national s'eflacent chaque jour, et malgré l'intelligence manifeste et la patience industricuse de celte race, on ne saurait constater aucun progrès chez elle depuis que sont survenus les Euro-

péens; loin de là, l'indolence s'est accrue sous l'influence des mauvais traitements, et sous l'action de ce poison terrible qui à tant de charmes pour l'homme sauvage, l'eau-de-vie. Indomptables ou paisibles, pacifiques ou guerrières, nulle part, les peuplades américaines ne peuvent trouver grâce devant ce destin qui les poursuit : partout où l'homme blane se dresse devant elles comme un génie mallaisant, elles disparaissent, Ce ne sont pas seulement les brillants fils du Solcil, les guerriers de Cuzco ou les nobles sujets de Montezuma dont les descendants végètent dans la misère ; ceux aussi se sont vus dépossedés de leur patrimoine auxquels leurs ateux avaient légué quelques rochers stériles pour unique

héritage !.

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