CHAPITRE LXVII
Quand de loin le navigateur entrevoit, du sein d'un froid océan et sous un ciel biumeux , la verdâtre transparence des flots glacés, il a devant lui le triste rivage auquel le pêcheur islandais, porté par une tempête , donna le nom de grœn land, la verte terre. Rivage mystérieux, quoique plus vieux sur la carte du monde que tout le reste de ï Amérique, rivage immense, mais solitaire presque autant que ces terres inconnues où s’est égaré Franklin et où le cherchent ses courageux successeurs. Aujourd'hui même, malgré les récentes découvertes vers le pôle seplentrional, on ignore si le Groenland est baigné de toutes parts par la mer, ou s’il se rattache à d'autres terres formant un continent arctique. Sauvage et désolé, le sol du Groenland frappe cependant l'esprit par son aspect grandiose ; de quelque part qu’il se tourne, l'œil ne voit que des glaces, mais dans leurs mille découpures, ces blocs éternels revêtent les formes les plus bizarres et présentent de magiques images. Sont-ils les débris d'une ville moite, ces clochers silencicux qui élancent vers le ciel leurs pointes aiguës? Palais, éclatantes demeures, tourelles légères, l'imagination entrevoit tout dans les formes confuses du lointain ; le matelot étonné signale un navire à pleines voiles, puis on approche, tous les fantômes se sont évanouis, et le regard ne distingue plus que des masses énormes entassées peut-être par des Titans du nord pour escalader le ciel. Si par hasard un rayon de soleil perce la brume, c'est alors que le paysage revêl des couleurs splendides; les rayons dorent et illuminent péristyles, colonnades, ares de triomphe, comme pour une fantastique fête, Tout est sauvage , mais tout est grand au milieu de ces glaces et sous leur ciel froid; c'est là que l'esprit comprend la sauvage énergie des guerriers du nord et saisit les mâles accents de leur poésie.
Sur les glaciers éternels du Groenland planent l'aigle et le vautour, et à côté d'eux l’épervier, le faucon , le corbeau , oiseau de la tristesse , le geai, l'alouette et le canard. Jusqu'au 63°, les voyageurs ont rencontré des lièvres, des rennes, qui, dans cette contrée, sont très-forts; des renards gris et bleus, qui se nourrissent de moules, d'œufs, d'oiseaux, de crabes; l'ours blanc, habitant redoutable des glaces de la côte : cet animal atteint un poids énorme; l'homme ne
4. Cartes du dépôt de la Marine, Annales hydrographiques, Bulletin de la Société de Geograph'e, et notamment les nos de juin 1848; janvier, septembre, octobre, décembre 1852 ; janvier 1853,
l'effraie pas; poursuivi , il échappe à son ennemi en plongeant sous des bancs de glace, et à son tour, il ne craint pas de l'attaquer, s'il est pressé par la faim. Les indigènes prétendent que dans les montagnes de l'intérieur, où jamais Européen n’a pénétré, il existe un animal qu'ils appellent ancarock, beaucoup plus grand que le chat, auquel il ressemi , et aussi féroce que le tigre.
La végétation ne s'étend pas au-delà des côtes, et elle est très-pauvre; dans les rochers croît une espèce de jonc dont les Groenlandais font des paniers, ct dans les graviers végètent quelques pauvres graminées. La mousse et les lichens forment la principale verdure ; çà et là poussent un maigre genévrier, quelques sorbiers ; l'oscille, la fougère, l'angélique, la scabieuse, sont les seules plantes que la nature ait jetées sur cette terre à laquelle cependant elle a donné une incomparable richesse, le cochléaria, remède souverain contre le scorbut.
C'est du Danemark que dépendent les rares établissements jetés par les Européens sur ia côte groenlandaise. Cette terre appartint cependant dans l’origine à la Norvége; découverte à la fin du rx siècle par les Islandais, elle fut explorée un siècle plus tard par le norvégien Eric le Rouge qui partit d'Islande en 985. Ce seigneur, chassé de son pays, entraîna une émigration vers ce nouveau rivage et y fonda une colonie longtemps indépendante. Dans le milieu du xinr siècle, les rois norvégiens firent reconnaitre au Groenland leur souveraineté et dominèrent cent ans. Les colonies s'étaient étendues sur le littoral, mais une épidémie les ravagea, aucune d'elles ne survécut au fléau qu'on nomma la mort noire , et pendant trois cent cinquante ans le Groenland ne fut visité que par quelques rares bateaux de la Norvége ou de l'Islande. En 1728, Egède, pasteur de Vogen, débarqua sur ces rivages oubliés et s'efforça de convertir les naturels au christianisme, Il s'établit dans une île près de la côte, y construisit quelques habitations, et s'y maintint moins pour former des relations commerciales que pour gagner quelques âmes à la foi du Christ. En 1733 il fut rejoint par des frères Moraves et des colons en assez grand nombre pour porter la colonie à quatre ou cinq mille hommes; alors fut fondée une petite ville qu'on nomma New-Herrnutt. L'élablissement de Jacobshavn fut fondé en 1741, Holsteinborg en 1759, puis Sukkertoppen qui à un très-bon port et des pêcheries productives, Frederickshaab, Julianeshaab, et enfin Upernawick, l'établissement le plus septentrional, Ce lieu, comme le remarque M. Bellot, sert d'entrepôt à l'huile et aux fourrures des animaux que tuent les Esquimaux du voisinage et que viennent chercher tous les ans des navires danois. Il renferme seulement quelques centaines d'individus, la plupart métis, issus du commerce des naturels avec la race blanche, Quelques magasins, une petite chapelle desservie par un ministre luthérien, la maison du gouverneur, le tout assez misérable et construit en bois, forment la portion somptueuse du village. Le reste se compose de huttes de terre, que l’on n'approche pas sans danger au milieu des bandes de chiens voraces et affamés que leshabitants élèvent pour leurs traineaux. Vivant dans des régions désolées, où l'on ne sautait trouver une grande quantité de végétaux pendant l'hiver, les Esqui-
maux ne pouvaient songer à entretenir, comme les Lapons, le renne à l'état domestique. Le chien leur rend les mêmes services, ct partage avec son maitre la nourriture animale que celui-ci peut se procurer dans le cours de l'année.
Holsteinborg, cent ou cent vingt lieues plus au sud qu’Upernawick, se compose des maisons du pasteur et du gouverneur, de l'église surmontée d'un petit clocher, de deux magasins, d’une boulangerie et d'une quarantaine de huttes d'Esquimaux. Cet établissement exporte annuellement trois mille peaux de rennes et une grande quantité d'huile de baleine et de veaux marins. A Julianeshaab, qui renferme deux mille habitants, on élève quelques bestiaux. Autour de cette ville, on retrouve des vestiges de l’une des colonies jetées sur la côte de Groenland dans le moyen âge. Les frères Moraves ont trois établissements dont le plus important, situé à l'extrémité méridionale de la terre groenlandaise, près du cap Farewell, s'appelle Lichtenau ; il contient environ six mille habitants, et fait partie du district méridional de Julianeshaab. Ce point, le plus méridional du Groenland est aussi le plus favorisé ; la longue chaîne de montagnes à laquelle les Islandais ont donné le nom de Himin-Rad ou Monts du ciel, allongent vers ce point ses trois pics qu’on nomme /a Corne-du-Cerf, et forment quelques vallées où croissent de chétifs bouleaux. Sur le versant méridional poussent de bonnes herbes, des groseilles, des baies, et autour de la colonie danoise on cultive des choux et des navets. Les Monts du Ciel sont une chaîne volcanique qui en 1783 ont lancé des flammes; il en sort trois sources d'eaux thermales.
Les indigènes sont de petite taille, ils ont le visage large et plat, les joues rondes et cependant les pommettes saillantes, les yeux petits et noirs, mais peu expressifs, le nez épaté, la bouche petite, la lèvre inférieure plus grosse que la lèvre supérieure. Leur teint est en général olivâtre, leurs cheveux sont noirs, épais ct longs. Ils ont la barbe courte, les mains petites, et les femmes surtout ont les épaules larges. C'est une race courageuse, robuste et endurcie à la fatigue. On reconnait en elle des rapports certains avec les Esquimaux. Cette parenté est surtont prouvée par son idiome remarquable d’ailleurs par la richesse de ses formes grammaticales. Les consonnes R, K et T dominent dans cette langue , et produisent par leur accumulation des sons très-rudes. Une autre preuve de la parenté des Groenlandais avec les Esquimaux, est la ressemblance des armes et de certains usages. Comme les peuples de l'Amérique russe, les Groenlandais frappent la baleine de harpons auxquels, au lieu d’un câble, sont attachées des vessies qui empêchent l’animal de plonger.
Le fusil a remplacé aujourd'hui chez la plupart des Groenlandais l’are et les flèches, mais ils ont conservé leurs kaiaks, canots bizarres montés par un seul homme, et qui permettent aux indigènes d'aborder et de frapper au milieu même de la tempête les animaux marins dont ils font leur proie. La barque à douze pieds de long sur un pied et demi de large; elle est faite en branches légères, recouvertes de tous côtés de peaux de chien marin. Au milieu de la surface supé: rieure est un trou environné d’un cerceau de bois auquel est attachée une peau
qui se resserre au moyen d’une courroie; C'est dans ce trou que se place fe rameur muni d'un seul aviron très-mince, long de trois à quatre pieds et s'élar-gissant des deux côtés. En pagayant rapidement à droite et à gauche, l'indigène presque amphibie avance à travers l'écume des flots, et se joue de la tempète.
A terre, le Groenlandais se vêt de fourrures, et particulièrement de peaux de phoques, dont il tourne en dehors le côté le plus rude. Aujourd'hui, les rapports avec les Danois ont ajouté les capes et les bas de laine au costume originel, Les hommes portent les cheveux ras, les femmes les relèvent sur la tête en les entre laçant de verroteries. Leurs demeures sont des tentes en été, des huttes en hiver, Ces huttes, de la hauteur d'un homme, ont douze ou vingt-quatre pieds de long. Une famille y vit entassée. Sur le feu, qui brûle tout l'hiver, est suspendue une chaudière longue d'un pied , où cuit le poisson destiné au repas. Dans sa hutte enfumée, accroupi contre la pierre de son foyer, le Groenlandais est content, car il n’a pas de désirs : toute son ambition est satisfaite s'il a fait une pèche abondante.
Dès l'enfance, les indigènes de cette triste contrée apprennent à demander à la mer les ressources de leur vie; à peine adultes, ils montent sur un kaiak, et apprennent à frapper de leur harpon les animaux marins. On dit que la prise du premier phoque est pour toute la famille un sujet de fête ; mais que si, parvenu à dix cu douze ans, l'enfant ne s’est encore emparé d'aucune proie, il devient un objet de risée et de mépris.
Upernawick est, avons-nous dit , la principale foire du Groenland; là est le rendez-vous général des tribus et des Européens. Les indigènes exposent leurs marchandises et choisissent les objets d'échange. Les Danois apportent sur ce marché de la farine, du sel, du drap, du vin, de l'eau-de-vie, des armes. Les naturels offrent en retour de l'huile, des côtes de baleine , des peaux de phoque, d'ours, de renard et de livre, des cornes de narval et de l’édredon. Le bois dont ils se servent ne vient pas d'Europe : ce sont des troncs flottés de saules, d'aunes, des bouleaux , des trembles, des pins, des sapins, jetés par les courants sur leurs rivages. Les Danois ont développé les notions de commerce chez les Groenlandais, en introduisant dans leurs colonies un papier-monnaie et un peu de numéraire.
Les fêtes des indigènes se reproduisent au solstice d'hiver ; elles consistent en festin, chants et danses, Les mœurs sont en général douces, et le caractère est simple et facile. Les frères Moraves ont réussi à frapper vivement ces esprits sim ples : cependant les habitudes vagabondes des indigènes s'opposent à la rapidité de leur conversion, et chez eux, comme chez toutes les autres tribus sauvages, le contact européen a produit de funestes effets : il a amené les maladies contagieuses et la passion de l'eau-de-vie.
La religion primitive de ces tribus semble vague et indécise ; elle admettait une divinité supérieure, Torngarsouk , à laquelle on ne rendait aucun hommage. Une
déesse malfaisante habitait un palais sous les flots; mais elle était gardée sans cesse par des chiens marins redoutables, L'âme immortelle vivait après la mort dans un paradis, au sein d’une heureuse indolence, et se repaissait sans cesse de têtes de chiens marins, Il ÿ avait aussi des sorciers-prètres, anghekok, et des enchanteurs malfaisants, iliseets; mais ils n’ont jamais joui d'une grande influence. Lorsque, dans une famille, un homme est mort, ses parents jettent tous les objets qui ont touché sa personne , dans la crainte qu'ils ne leur portent malheur; ils pleurent ensuite quelques heures, puis ils cousent le cadavre dans sa plus belle pelisse , et le portent dans une fosse qu'on recouvre de terre, et de larges pierres, pour garantir le cadavre des profanations des oiseaux et des repards. A côté du tombeau on place le kaïak du mort avec ses armes , et si c'est une femme, on y laisse son couteau et ses aiguilles, Après la cérémonie fuuébre, les parents rentrent dans la maison de deuil, où, au milieu du cortége accroupi et silencieux, le plus proche parent du mort prononce son oraison funèbre, interrompue par les sanglots de l'assistance.
Tel est le Groenland, tels sont ses habitants, singulière famille de la race humaine qui semble avoir reculé les bornes du monde habitable pour promener en paix ses tribus vagabondes , et au milieu desquelles l'Européen à jeté ses colopics, comme pour porter jusque sous le pôle le défi de l'industrie au monde sauvage,