‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 13 sur 112 · GUYANE HOLLANDAISE · texte numérisé non relu

GUYANE HOLLANDAISE

J'avais donc renoncé à un voyage d'intérieur, en remontant le cours de F'Ovapock. Trois jours passés aux environs du premier barrage m'avaient donné une idée assez complète de la physionomie du territoire. Deux fois nous avions camps sur Ja rive du fleuve, dans une sorte de carbet improvisé, Chaque soir, mes Indiens coupaient trois perches de douze pieds de long; ils les attachaient ave des lianes à l'une de leurs extrémités; puis, les mettant debout et les écartant, ils oblenaient un triangle dans les intervalles duquel on suspendait trois hamacs. Ce système de campement improvisé se nomme tupayas dans la langue des Endiens, Comme appendice à ce trièdre portatif, ils ajoutaient, en cas de pluie, un toit de feuilles de tourloury qui garantit à peu près le hamac et lui sert de dôme verdoyant.

Le 23 juillet, je m'embarquai de nouveau sur la goëlette, qui reparut devart Cavenne vers la fin du deuxième jour. Ma nouvelle station dans cette ville devait être courte, La Guyane française n'avait plus rien qui m'intéressât, Le hasard servit à l'abréger encore, Mon capitaine hollandais, après avoir terminé quelques afaires, à Cayenne, allait appareiller pour Paramaribo. Je ne voulus pas manquer l'occasion. Mes bagages furent sur-le-champ transportés à bord, et nous partimes,

La traversée de Cayenne à Paramaribo se fit sans autre incident qu'une relàche d'un jour à Sinnamari, savane déserte, célèbre seulement pour avoir servi de lieu d'exil aux proscrits du 18 fructidor. Les noms de Barbé-Marbois, de Barthélemy, de Ramel, de Tronçcon-Ducoudray, me vinrent à la mémoire, tandis que je considérais cette lande stérile et nue, Je comprenais comment la mort devait paraitre plus douce que l'exil en pareil lieu.

Après huit jours de navigation côtière, nous arrivämes aux bouches du Surinain, beau fleuve large d'une licue jusqu'à Paramaribo, capitale de la Guyane hollandaise, À l'instant même, servi par la marée, notre brick donna dans les passes CE glissa bientôt entre deux rives parées d'une verdure brillante. Cà et là, des deux côtés fuyaient des maisons de campagne délicieuses, des plantations en plein rapport, des bouquets d'arbres ou fleuris ou chargés de fruits, des jardins , des parterres, des quinconces merveilleusement entretenus.

Onze milles environ au-dessus de l'embouchure, et au confluent de la Come mewine, belle rivière qui se jette dans le Surinam, parurent d'un côté le fort Leyde, de lautre le fort Zelandia, et enfin, sur la rive occidentale du Surinam , les batteries de Pouromerent, Au delà, le fleuve s'animait davantage encore ; on pressentait le voisinage de la grande ville. De temps à autre nous voyions accourir sur li berge des troupes d'adolescents et de jeunes filles presque nus, qui se

jetaient dans la rivière et semblaient s'y jouer comme des poissons, D'autres fois notre attention était distraite par d'élégantes barges, sorte de bateaux à l'usage des créoles, et munies chacune de quatre rameurs. Ces barges avaient sur l'arricre un pavillon à stores mobiles, sous lequel s'étendaient les sybarites européens , pendant que leurs nègres faisaient voler l'embarceation sur le fleuve. Un patren noir se tenait au gouvernail; et quand des dames étaient de la partie, une négresse de service se plaçait sur le dôme.

[Il était quatre heures quand nous passämes devant le beau fort Zelandia, qui commande à la fois la ville et la rade. Après l'avoir doublé, nous aperçûmes Paramaribo assise sur la rive gauche du fleuve, étalant ses longues lignes de maisons régulières et blanches, tandis que plus près de nous des navires à l'ancre animaient le premier plan du tableau. Vue de ce point, la ville prévenait en sa faveur ; elle avait un aspect d'ordre et d'élégance qui signalait la présence des Hollandais. A terre, cctte prévention favorable se justifiait. Les rues étaient larges et bien alignées , bordées de chaque côté d'arbres chargés de fleurs ou de fruits.

La place sur laquelle je descendis faisait face à l'hôtel du gouvernement, joli bâtiment élevé de deux étages. Le fort Zelandia est vis-à-vis, et dans l'intérieur de ses murailles sont un arsenal et plusicurs magasins construits en briques. Entre la citadelle et l'hôtel du gouvernement s'étend la promenade publique , garnie de tamarins touffus, dominant la rivière ainsi que la rive opposée, où se groupent d'élégantes maisons.

Une autre place fort jolie est la place d'Orange, toute plantée de beaux arbres comme celle du gouvernement. Sur l'un des côtés de cette place s'élève l'hôtel-deville, bâti en briques, édifice spacieux, mais peu élégant; de l'autre, se trouvent le temple protestant, où le service se fait en hollandais et en français; puis des synagogues allemandes et portugaises ; enfin une foule de maisons, propriétés des négociants du pays. Tous ces logements sont en bois, hauts de deux étages, et revètus à l'extérieur d'une couche de peinture gris perle, qui leur donne une fort bonne apparence. De petites planches fendues couvrent la toiture et simulent assez bien l'ardoise. Peu de maisons ont des fenêtres vitrées, à cause de la chaleur qui résulte de cette clôture; mais on y supplée par des treillis en gaze.

L'intérieur de ces maisons est en général décoré avec luxe. Au lieu de tapisseries, les murailles sont garnies de panneaux en bois précieux. Le parquet est nettoyé chaque jour fort soigneusement avec des oranges à demi-müres que l’on coupe en deux. Les serviteurs le frottent ainsi avec force , et non-seulement il en résulte une propreté parfaite, mais encore une odeur suaye qui embaume l'appartement.

La vie des créoles qui habitent ces maisons propres et jolies a quelque chose du raffinement colonial et du luxe américain. Tout ce que les continents connus produisent de plus délicat et de plus coûteux couvre la table des riches Hollandais. Leur plus grand luxe est le luxe gastronomique. Aussi les vivres y sont-ils d'une cherté incroyable, Un autre luxe fort caractéristique chez les créoles

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