‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 14 sur 112 · GUYANE HOLLANDAISE · texte numérisé non relu

GUYANE HOLLANDAISE

hollandais, c'est celui des étoffes, Ils ne portent que du linge de la plus grande finesse et d'une blancheur éblouissante. Les esclaves au service des habitants ont une sorte de chemise en toile de Guinée ; les autres se contentent d'une jupe qui part de la ceinture pour tomber jusqu'à mi-cuisse, Le costume des femmes de sang mélé se rapproche davantage de celui des Européennes. Les mulâtresses connaissent les robes de soie et les fines percales; elles se couvrent de bijoux, de bracelets de toutes sortes; mais elles marchent nu-pieds, les souliers étant l’apanage des personnes libres.

Paramaribo est une grande et belle ville, La population, qu'on évalue à vingt mille âmes, se compose de diverses races bien distinctes, Cette multitude de types si différenciés donne à la ville un aspect bruyant et animé, Les rues sont vivantes avec cette fouie qui bruit, soldats, marins, esclaves, planteurs, négociants ; avec ces carrosses qui roulent au milieu d'un nuage de poussière; la rade vit aussi, grâce aux navires qui s'y croisent, les uns nouveaux venus, les autres en partance; grâce aux barques de pôcheurs, aux chaloupes qui embarquent où débarquent le sucre, le cacao, le coton, le café; grâce à de sveltes canots de luxe qui glissent sur la rivière avec leurs avirons blancs et leurs bordages verts.

J'étais descendu à l'hôtel des {res du Roi, logis commode, élégant et propre, mais un peu cher. Là se trouvait, en même temps que moi, un honnête Israëlite, häbitant de Savanah-la-Juive, bourgade florissante et populeuse située à vingt lieues au-dessus de Paramaribo, sur la rive droite du Surinam. Ce négociant avait une barge à lui, fort commode et fort belle; il voyageait en grand seigneur. Quand il repartit, je m'offris comme compagnon de route, et il m'accepta de grand cœur. Ce n'était guère qu'une absence de huit jours ; et, quoique pressé d'attaquer la Colombie, je ne voulus pas me priver d'une petite excursion dans la Guyane intérieure,

Le 28 juillet, je m'embarquai dans la barge du négociant de Savanah. Ce fut une navigation charmante sur un fleuve uni, entre deux vastes forèts qui semblaient tendre leurs bras immenses pour se rejoindre, Toutes les beautés d’une nature Sauvage ct puissante se déroulaient devant moi avec une telle rapidité, que souvent celle verdure, ces bois, ces eaux, m'apparaissaient comme une fantasmagoric confuse, comme une vision nuageuse et insaisissable. Nous vivions à bord de la barge; mais nous n'y couchions pas. Les moustiques ne nous auraient pas laissé de repos sur le fleuve. Le soir venu, on choisissait un espace défriché, see, élevé, commode, propre à un bivouac, La barque était amarrée sur le Surinam, et les mariniers allaient, à l'aide de quatre pieux et d'un toit en feuilles de bananier, improviser pour chacun de nous un abri sous lequel il pût suspendre son hamac. A côté de ce carbet demi-sauvage , demi-européen, d’autres serviteurs allumaient un grand feu, tant pour chasser les insectes que pour préparer le repas du soir. Mon hamac une fois installé, j'avais plaisir à m'étendre sous ces grands arbres séculaires , avec mon fusil placée à portée, en cas d'attaque, soit de quelques Indiens maraudeurs, soit de jaguars ou d'autres bôtes féroces.

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Sur ce territoire, bien plus riche que celui de la Guyane française, je reconnus une foule de défrichements nouveaux, exécutés sur une vaste échelle, Ici, du moins, la campagne était peuplée; la culture n'émigrait pas avec les carbets d.s Indiens. Des planteurs européens, maîtres d'un certain nombre de noirs, exploitaient des portions de terrain plus ou moins considérables, Pour conquérir ce sol à la culture, il avait fallu combattre à la fois et la végétation et les eaux; car le littoral de la Guyanne hollandaise était non-seulement boisé, mais encore inondé. Des forêts primitives y grandissaient au sein des marécages. Un système d’écluses simple et facilement praticable devait concourir, avec l'incendie et la hache, au grand travail de la mise en rapport. La patiente énergie des Hollandais pouvait seule obtenir un tel résultat. Grâce à l'activité des planteurs, les eaux ont été refoulées vers les rivières ou encaissées en des canaux, également utiles comme voies de transports. Ces canaux sont nombreux et bien tenus; ils sillonnent les plantations de telle manière, que les champs forment comme autant d'iles liées entre elles par des ponts ou de magnifiques levées revêtues de gazon. Rien n'est riant comme ces quinconces d'arbres fruitiers, ces plants de cannes, de cacao, de café, qui prospèrent au milieu de ces lagunes.

La culture et les produits de la Guyane hollandaise sont à peu près les mêmes que ceux des autres Guyanes. L'exploitation des terres qui avoisinent Paramaribo se fait par des esclaves venus de la côte d'Afrique. Dans mon court passage, ces noirs ne me parurent pas plus malheureux que ceux des Antilles et de Cayenne. C'était le même système de condition, la même charge de travail. Pourtant le voyageur qui à le plus longuement écrit sur la Guyane hollandaise, Stedman, raconte que de son temps les plaines de Paramaribo étaient l'enfer des populations nègres. Il affirme avoir vu un malheureux esclave accroché par les côtes à une potence; et ailleurs une jeune fille de seize ans déchirée à coups de lanières.

Il faut croire que de pareils faits constituent des exceptions même dans la Guyanne hollandaise, Pour ma part, sur toutes les habitations que j'ai visitées, je n'ai rien trouvé de semblable à ces barbaries stupides. Le rotin règne bien dans ces campagnes, il y résume bien, comme ailleurs, toute la loi pénale des nègres; mais, dans leur intérêt même, les colons n'en abusent pas. Les mêmes douceurs de position que j'avais remarquées aux Antilles existent pour l'esclave de Paramaribo. Il à aussi son petit jardin fruitier, sa case, son épargne, sa femme ct ses enfants. Pour les consoler des travaux de la semaine, ces pauvres captifs ont leurs danses du dimanche, le Congo et le Loango, le Vacycotto et le Socsa, douces traditions de la patrie , les seules qui restent à ces exilés d’un autre continent.

Après trois jours d’une navigation entrecoupée de haltes tantôt dans les forêts, tantôt sur les habitations, nous arrivâmes à Savanah-la-Juive. Les maisons en sont fort jolies, et leur propreté indique une aisance à peu près générale. Savanah a toujours servi de refuge à cette nation si longtemps tourmentée en Europe, à ces Israélites que leur patiente et courageuse industrie a fini par racheter de la persécution. Savanah a été pour les Juifs une Sion américaine. [ls en ont fait une

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riche et populeuse bourgade. Depuis longtemps ils y vivent libres et maîtres sous le patronage hollandais, ayant payé depuis longtemps, en progrès agricoles, ce qu'on leur a accordé en indépendance sociale et politique,

Au delà de Savanah-la-Juive, la Guyane hollandaise n'est guère habitée que par des tribus indiennes qui peuplent les bords des grands cours d'eau, le Surinam, la Sarameca, la Commewine et la Marawine. Ces tribus sont aussi nombreuses et aussi diverses que celles de la Guyane française. On y compte des Warrows, des Caraïbes, des Accawaus, des Arrowauks, des Taïras, des Piannacotaus, des Macoushis, et plusieurs peuplades moins importantes.

On verra dans le chapitre de la Guyane anglaise, ce que sont les Warrows, tribu qui habite plus spécialement le littoral entre Paramaribo et Demerary. Les Caraibes, tribu nombreuse, industrielle et brave, occupent aussi les côtes. Les Taivas, suivant Stedman, errent entre le Maranham et le Surinam; les Piannacotaus ne quittent guère les solitudes de l'intérieur; les Macoushis occupent le pays de ce nom. Malgré quelques dissemblances, ces diverses races d’fndiens se rapprochent par le type général. Ils ont la poitrine élevée et pleine , le cou épais, les épaules carrées, les membres charnus et robustes. Leur visage, quoique souvent ingrat, ne manque pas d'une certaine régularité. Le nez est légèrement aquilin, la bouche et les lèvres sont moyennes, les dents petites, blanches et bien rangées ; le menton arrondi, les angles de la mâchoire inférieure assez marqués, L'un et l'autre sexe se frotte le corps d'huile de Caraba, dans le double but de s’as-ouplir la peau et de la garantir contre les piqüres des insectes, Comme les races déjà décrites, ils se teignent de roucou et zèbrent parfois de lignes bleues leur corps et leur visage, « Pourquoi vous barbouillez-vous ainsi? dit un jour Stedman à un jeune Indien, — Parce que ma peau est plus douce, répondit-il, et qu’elle est à l'abri des piqûres. »

Du reste, le caractère de ces naturels est grave, réservé, plein de finesse et de ruse, La manie de l'empoisonnement se retrouve chez plusieurs tribus. Les occupations dé ces peuplades se réduisent à quelques défrichements et à la construction de leu:s carbets, de leurs hamacs et de leurs pirogues. Leur religion n'est guère plus appréciable que celle des tribus qui habitent les bords de l'Ovapock. Ces Indiens croient à de bons et à de mauvais génies; ils ont des espèces de sorciers nommés peiis ou piaches, qui, suivant eux, ont le pouvoir de conjurer les esprits malfaisants. Quand un Indien est malade ou blessé, il fait appeler le peii, qui arrive à l'entrée de la nuit avec les instruments du sortilége. Le principal agent est une grande calebasse garnie de cailloux blancs et de graines sèches, et traversée par un bâton qui, d'un côté, forme manche, et de l’autre se termine par de fort belles plumes. Arrivé près du malade, le peii commence ses exorcismes, en imprimant à sa calebasse un mouvement circulaire, et entonnant une supplication à l'Yowahou, supplication qui dure jusqu’à minuit. Alors il simule une entrevue avec l'esprit, et soutient pendant quelques minutes un monologue dialogué. Après deux séances de ce genre, le peii donne son avis sur l'affection

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morbide , et fait suivre cette consultation de l'emploi de quelques simples dont le hasard lui a révélé les vertus. Le poste de peii est fort recherché parmi les Indiens, à cause de l'influence qu'il donne; mais ni le talent ni l'audace ne poussent un homme à cette dignité. Elie est héréditaire; elle passe du peii mort à son fils ainé, initié aux mystères de son ordre par une suite de cérémonies superstilieuses, qui durent plusieurs semaines.

Les armes de ces indiens sont la massue ou le casse-tête en bois de fer, l'arc et les flèches, et des espèces de sarbacanes ou tubes de bambou, par lesquels ils lancent des flèches empoisonnées. Ces flèches se taillent dans les éclats de bois provenant de la première couche de l'arbre appelé co/arito. Elles ont douze pouces de long, et sont un peu plus grosses qu'une aiguille à tricoter. L'une des extrénités est imprégnée, suivant Bancroft, d'un poison provenant de la racine du woorara; l'autre est entourée d'un petit morceau de coton adapté à la cavité du tuyau. Les Indiens lancent jusqu'à une distance de cent pieds ce projectile dont la blessure est mortelle. Le poison wourali est le plus actif et le plus violent de ceux qu'emploient ces tribus indiennes. A peine a-t-il pénétré sous la peau, qu'il tue sans altérer la couleur du sang et sans vicier la chair.

Les habitations de ces tribus sont encore des carbets construits en une heure sur quatre pieux fichés en terre, D'ordinaire ces cabanes sont ouvertes de tous les côtés ; les Macoushis seuls les ferment, en y laissant une large ouverture. Les Arrowauks, plus industricux que les autres Indiens, ont des habitations plus grandes, quoique dressées de la même manière, avec des perches fourchues perpendiculaires , et d’autres perches horizontales sur le sommet, le tout couvert de feuilles de troulier.

Ces peuples vont à demi nus, avec un simple pagne fait d'écorce d'arbre ou de la fibre du coco. Les femmes ont quelquefois une pièce d'étoffe carrée formée de fils de coton et de rassades. Le contact européen a du reste modifié déjà la simplicité du costume primitif. Dans les jours de fête, les Indiens se coiffent de chapeaux surmontés de plumes brillantes, se dressant autour de leur tête, et retenues par un bandeau circulaire de deux pouces de largeur. Les femmes portent des garnitures de rassades au cou, aux bras, aux genoux et au-dessus des chevilles.

La nourriture des Indiens se compose d'ignames, de plantain, de bananes, de racine de cassave et de manioc, de crabes, de poissons, de tortues de terre et de mer, enfin de lézards. Ils mangent aussi la chair du singe, qu’ils font bouillir avec du poire de Cayenne. Leur boisson ordinaire est une liqueur de manioc fermentée, Quelques-unes de ces tribus ont été soupçonnées d'anthropophagie par plusieurs voyageurs. Bancroft raconte que, « dans la dernière insurrection des

“esclaves de Berbice les Caraïbes, auxiliaires des Anglais, tuèrent beaucoup de nègres et les mangèrent, » Cet auteur ajoute que les Caraïbes sont les seuls Indiens de la Guyane qui manifestent ce goût dépravé.

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