GUYANE ANGLAISE, — DEMERARY
Je ne restai qu'un jour à Savanah-la-Juive, et je profitai d'une barge pour descendre de nouveau à Paramaribo. Là, l'occasion d’un caboteur s'étant offerte pour Demerary , je m'embarquai le soir même, et, quatre jours après l'apparcillage, le 10 août, nous étions en vue de la colonie anglaise el de sa capitale Stabroek ou George-Town.
Bâtie sur une grève plate et stérile, coupée de canaux qui la traversent dans tous les sens, George-Town n'est point, comme Paramaribo, une ville verte et fleurie; mais, en revanche, elle a l'aspect d'une place active et affairée, d'une Tyr industrieuse et opulente. Ses maisons de bois, ornées de portiques, sont rangées avec cet esprit d'ordre qui est si bien dans les allures commerçantes. Symétriquement alignées , elles ont rarement plus de deux étages. Les toits sont d'un bois rouge qui joue l’acajou. Au lieu de fenêtres vitrées, les appartements ont des stores et des jalousies au travers desquels l'air glisse et se tempère. Partout des kiosques ouverts, des belvéders aérés, des appentis qui semblent appeler la brise, si bonne et si rare dans ces chaudes latitudes. La coupe des maisons, presque toujours en croix, semble avoir été imaginée dans le but de procurer une ventilation constante.
Dès le soir même , je débarquai sur un môle encombré de ballots et de caisses, au milieu d'une foule de noirs couverts d'un pantalon de guinée bleue ou d'un simple langouti. Quelques créoles paraissaient çà et là, presque tous vêtus de blanc, avec des vestes et des pantalons en guingan, calmes au milieu de ce bruit, à l'ombre sous ce soleil brûlant, grâce à un large parasol soutenu par un esclave , donnant des ordres à cette foule noire qui se remuait, tourbillonnait, roulait les boucauts, empilait les caisses, population de peine dont la peau huileuse montrait une goutte de sueur à chaque pore.
Gcorge-Town, située également à portée du Demerary et de l'Essequibo , est devenue l'entrepôt de la Guyane anglaise. On y compte dix mille âmes environ de population blanche, noire où de couleur. Peu de pays offrent un plus grand pêle-mèle de nations européennes. C'est une véritable Babel. La ville est grande: elle à un mille de long sur un quart de mille de large. Les principales rues ont des trottoirs pavés en briques. De chaque côté & ia rue, existe un canal navigable qui se vide et se remplit avec la marée. Parmi les édifices publics, il faut citer la maison du gouvernement et une longue file de bâtiments qui servent à la lois de douane, d’entrepôt, de bourse et de tribunal de commerce. Le marché de Gcorge-Town est bien approvisionné; mais, comme à Paramaribo , tout y est d'une cherté excessive, Nulle part, du reste, même dans les Antilles si hospita-
lières, on n'accucille l'étranger avec plus de bienveillance et plus de grandeur, On se dispute presque les nouveaux venus; et, dès qu'ils ont mis le pied dans une maison, ils en sont les commensaux pour un temps illimité,
Les environs de Demerary, surtout en remontant le fleuve, sont couverts d'habitations productives et riantes,. On en rencontre encore à deux cents milles; mais, au delà, le fleuve cesse d'être navigable, et les cultures disparaissent, Ces habitations, presque toutes peuplées de Hollandais, les anciens maitres du pays, sont jolies, commodes et bien tenues. Des chemins plantés d'arbres serpentent au milieu de ces campagnes, et rappellent souvent les plus belles avenues de l'Europe. Les bras qui exploitent ces vastes domaines sont encore ceux des noirs esclaves: mais il parait qu'on les traite avec plus de douceur que ceux de Paramaribo.
J'avais à passer dans la Guyane anglaise un mois, au bout duquel un navire de comme:ce, alors sous charge, devait me transporter en Colombie, à Cumana. Je profitai de ce temps pour faire diverses excursions sur ce territoire si fécond et si étendu. Je visitai le district de l'Essequibo qu'occupent des Indiens bien plus industricux qu'aucune des tribus que j'avais étudiées jusque-là; j'allai passer quelques jours sur le district de Berbice et dans sa capitale, la Nouvelle-Amsterdam. La Nouvelle-Amsterdam est assise sur la rive méridicnale de la rivière Canje. C'est une ville salubre, où chaque maison forme une sorte d’ile entourée de canaux. Ces maisons, à un seul étage, sont entourées de galeries où l'air circule libre et frais. Au lieu de les revêtir d'un toit en planche, les habitants les couvrent de feuilles de troulier ou de bananier. Les plantations de ce district sont riches et belles.
Deux naturaistes anglais allaicnt partir de George-Town pour explorer, aux frais de la Société de géographie de Londres, le cours du Maseroni et de quelques-uns de ses affluents. Je demandai à me mettre en tiers dans cette reconnaissance. Hs y consentirent. Nous nous embarquämes le 20 août sur un canot qu'escortait une petite pirogue de chasse. Nos provisions étaient : dix douzaines de couteaux, une douzaine de coutelas, six douzaines de pièces de calicot, cinq livres d'hameçons, une provision de colliers de rassades, des aiguilles et des épingles, des rasoirs et des miroirs, vingt livres de poudre, du plomb et des pierres à fusil, des ciseaux et quatre mousquets. Notre équipage se composait d'un capitaine accawau et de vingt-deux Indiens de sa tribu. Le salaire de ces hommes consistait en une pièce de cotonnade, un coutelas et quatre couteaux pour chaque homme de l'équipage. Le capitaine devait avoir une pièce de calicot et un mousquet, L'accord était fait non par jour, mais pour tout le voyage, :
Le premier soir, nous couchämes sur l'ile de Caria , à trois milles environ du dernier poste anglais établi sur le fleuve. A la hauteur de cette ile, le Masaroni commence à prendre sa physionomie spéciale, Les deux côtés du fleuve y sont rarement visibles à la fois, tant son cours est entrecoupé d'îles vertes et touffues, Caria était autrefois un poste hollandais, jadis cultivé, aujourd'hui désert :
GUYANE ANGLAISE. Dh)
quelques plants de cacao encore debout y indiquent seuls le passage du travail humain. Plus loin, et près d'une petite ile qu'occupe un ménage caribi, commencent les rapides ou raudales du Masaroni. Celui de Warimambo , que nous franchimes dans la première journée, ressemblait aux sauts les plus tourmentés de l'Oyapock, I fallut que notre équipage sautât hors du canot pour le pousser au milieu de ce labyrinthe tantôt calme tantôt écumeux. Nous cûmes huit de ces sauts à franchir dès la première journée.
Le lendemain, après une halte à Aramatta, petit campement indien, nous vinmes bivouaquer à Cupara. Déjà notre vie voyageuse se réglait, grâce à notre équipage. Chaque matin, à peine éveillés, nous trouvions notre café prèt, et chauffé sur ce même feu où les Indiens faisaient bouillir leur soupe au poivre. L'habitude de ces sauvages est de manger dès le matin. Quand ils ont pris ce premier repas, peu leur importe de rester sobres tout le jour, pourvu que, de temps à autre, ils puissent s'humecter le gosier avec quelques gorgées de pywori, boisson composée d’eau chaude et de cassave. Is boivent tant de cette liqueur, sans compter celle qu'ils boivent à leurs repas, qu'il faut en emporter avec soi des provisions énormes. Notre journée de marche commençait ordinairement à sept heures et finissait à trois ou quatre, suivant qu'on trouvait plus tôt ou plus tard une place commode pour le campement, Un sable sec, entouré d'arbres, tel était notre bivouac favori. Là on avait toujours de l'espace pour se promener, un bassin pour se baigner et des perches pour y suspendre les hamacs. Cela valait mieux que les carbets indiens, toujours infects et pleins de moustiques.
- Les Indiens que nous renconträmes d’abord étaient des Accawaus. Nous leur
achetâmes des paquets de Laï-arry, sorte de vigne qui porte une petite touffe de fleurs bleuâtres, produisant une cosse de deux pouces de long, avec des féveroles grises au nombre de dix. La racine contient une sorte de lait gommeux, puissant narcotique dont les Indiens se servent pour empoisonner l'eau où vit le poisson. Is battent cette racine avec des bâtons fort durs jusqu'à ce qu'elle soit en filasse, la font macérer ensuite dans une eau qui en devient blanchâtre, puis versent cette infusion dans le lieu qu'ils ont choisi pour la pêche. Quand cette eau empoisonnée a été répandue dans quelque bassin, au bout de vingt minutes environ, on voit paraitre à la surface tous les poissons qu'il contient, et les Indiens peuvent alors ou les prendre avec la main, ou les cher avec facilité, Le poisson, du reste, n'est pas détérioré par l'atteinte du poison; il ne se gâte pas plus vite, ainsi tué, que pris de toute autre manière.
Le long de son cours, le Masaroni forme une foule d'anses ou de lacs dormants qui semblent la conséquence nécessaire de ces raudales dans lesquels le fleuve tourbillonne. Nous franchîmes ainsi l'anse de Cabouny, celles de Massawine, de Pounouny et d’Acouva. Sur ce dernier point, le cours du Masaroni se dégage un peu de ces myriades d'îles qui lui donnent l'aspect d'un interminable orchipel. L'horizon s'étant agrandi, nous pûmes voir la Table d'Arthur, le premier point visible des montagnes de Saint-George, grande chaîne de la Guyane centrale.
Devenu plus calme et plus grandiose, le Masaroni tourne alors de nouveau vers l'ouest, et prend l'apparence d’un vaste lac dominé par cette Table d'Arthur, véritable montagne atlantique auprès des terres basses et noyées de la Guyane littorale,
Plusieurs journées pénibles nous conduisirent à l'anse Corobung. La scène qu'elle offre n'a pas, ne doit point avoir , sous le ciel rien qui la surpasse ou qui l'égale, L'eau de cette anse, quoique parfaitement transparente , affecte dans son ensemble un ton chocolat, et les sables environnants viennent s’y briser en nuances pourpres. La crique change souvent de direction; et, à chaque coude, se présente une longue bande de sable blanc, mat et triste, qui tranche désagréablement avec la couleur de l’eau. En général, le paysage n'a point de plan intermédiaire. De tout le circuit du bassin noir et calme, bordé d’une ligne uniforme d'arbres, s'élève, comme un décor magique, une colline verticale de quinze cents pieds d’élévation, colline éloignée en réalité, mais si étrangement menaçante, qu'on croirait la voir à toute minute tomber dans ce lac qu'elle surplombe, pour barrer la route aux navigateurs, Entre ces murs de roches, et jetés à travers le fleuve, paraissent de loin en loin des blocs énormes de granit qui semblent vouloir: emprisonner les eaux et livrer à peine passage aux plus petites barques. Au delà seulement se présente le bassin, noir comme de l'encre, et bordé d'une bande de sable crayeux qui fatigue l'œil.
Du bassin de Corobung nous remontâmes jusqu'à la crique de Coumarow. Cette cascade est une des plus magnifiques que l’on puisse voir ; l’eau s’y précipite d'une hauteur de quatre cents pieds, avec un tel fracas et un tel volume que nos oreilles en étaient brisées, et qu'un nuage d'écume couvrait tous les environs. Ce lieu avait une physionomie austère et sauvage : d'un côté, des forêts impénétrables ; de l'autre, des chaines de montagnes échelonnées à perte de vue ; puis, sur le devant du tableau, cette cascade à la voix terrible, dont la nappe se nuançait, dans ses cent pieds de largeur, de toutes les couleurs du prisme solaire,
Dix-huit jours s'étaient écoulés depuis mon départ de Georgc-Town, et il était à craindre que je ne trouvasse plus sur la rade le caboteur en charge pour Cumana. Je dis adieu à mes compagnons de route, et, louant un canot indien, je redescendis seul le Masaroni, Ce trajet eut lieu avec la rapidité de la flèche, En trente-six heures la distance Ctait franchie; nous glissions sur les cascades du fleuve, rasant la mousse du rocher, souvent mème en effleurant les pointes aiguës. Nulle vitesse n'est comparable à celle qui nous poussait alors : nous faisions douze milles à l'heure, Arrivé près de l'embouchure de la rivière, j'y tronvai un village de Warrows, dont quelques carbets construits sur pilotis offrent une demeure sèche et commode sur une plaine tout inondée. Après une halte de quelques heures dans ce village, je me rembarquai et j'arrivai à George-Town le 15 septembre. Mon caboteur s'y trouvait encore. Il ne fat prèt à partir que le 19; ce qui me donna le temps de résumer mes souvenirs sur les Guyanes et de compléter par quelques documents généraux, recueillis sur les lieux, la somme de mes observations personnelles,