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CHAPITRE XI

COLOMBIE. — CUMANA. — ILE MARGUERITE. — PRESQU'ILE D'ARA!ù

Au bout de quatre jours de navigation côtitre, on signala devant nous l'he de la Trinidad, si longtemps espagnole, aujourd'hui anglaise,

Située en face des bouches de l'Orénoque, la Trinidad a la forme d’un carré long ; les géographes espagnols la comparaient à un cuir de bœuf, Elle a soixante mille de l'est à l'ouest, et quarante-cinq milles du nord au sud. Entre cette île et le continent s'étend le golfe de Paria, que se disputent la mer et le fleuve, bassin tourmen.. dans lequel l'Orénoque se décharge par plusieurs bouches, Ce mouvement des eaux rend ce bras dangereux et presque innavigable pour les navires ; des bancs de sable qui se déplacent, des courants sots-marins, et des tourbillons inpétueux en font comme un vaste et périlleux Charybde que fuient les navigateurs, C'est la fameuse Bouche du Dragon.

Le port principal de la Trinidad, Puerto-España (aujourd’hui Spanish-Town }, fait face aux bouches du fleuve, mais à une distance de douze lieues, et quand l'action des eax a déjà été amortie par les terres méridionales de la Trinidad. Puerto-España est une grande ville de dix mille âmes, avec un fort beau môle en pierre qui s’avance jusqu’à deux cents mètres dans la mer, Après la baie Charagaramus, située à trois lieues dans l'ouest, c'est le havre le plus sûr d'une ile qui en compte plus de vingt.

Serrant de près toute la côte orientale de la Trinidad, nous pûmes suivre les mouvements de terrain de cette île, soit qu'elle se prolongeât en grèves basses et boisées, soit qu'elle projetât ses mondrains verdoyants et fertiles. Nous doublämes ainsi la pointe de Guataro, celle du Mancenillicr, puis enfin la pointe de la Gaière,

qui termine la Trinidad au nord; après quoi notre caboteur laissa porter à l'ouest pour aller attaquer le port de Cumana.

Il était dix heures environ; nous étions en face de l'île Cubagua, jadis célèbre par la pêche des perles, et en travers du cap Macanao, pointe occidentale de l'île Marguerite, quand deux pirogues accostèrent la goëlette. C’étaient des pêcheurs guayqueries qui venaient nous offrir du poisson et des fruits. Les vivres frais nous manquant, on leur acheta tout ce qu'ils portaient en poissons, et en bananes. Ces Guayqueries appartenaient à cette tribu d’Indiens indigènes qui habite les côtes de la Marguerite et les faubourgs de la ville de Cumana. Nulle race de la Terre-Ferme, à l'exception des Caraïbes de la Guyane, n’est plus belle que la race des Guayqueries ; nulle, sans exception, n'est plus honnète, plus sûre, plus fidèle, Le roi d'Espagne, dans ses cédules, les nommait «ses chers, nobles et loyaux Guayqueries, » Nus jusqu'à la ceinture, cuivrés, musculeux, on les prendrait pour des statues de bronze. Leurs pirogues sont construites d'un seul tronc d'arbre, et chacune d'elles porte de douze à vingt hommes.

Ces embarcations indigènes venaient de nous quitter, lorsqu'une chaloupe vint à nous, C'était le bateau lamaneur, qui devait nous piloter jusque dans le golfe de Cariaco, cette vaste baie de Cumana où tiendraient toutes les flottes de l'univers. Pendant le trajet, je pus saisir mieux que la veille l'ensemble de cette marine et de ce paysage, Devant nous, se déployait ce vaste bassin de Cariaco, long de trente-cinq milles sur six à huit milles de large. Ce golfe est aussi sûr, aussi calme qu'un lac méditerranéen. Là, jamais de ces ouragans qui passent sur les Antilles et y balaient tout au niveau du sol; point de ras de marée, point d'envasement, point d'écueils même, si ce n’est un bas-fond, celui du Morne-Rouge, qui a neuf cents toises de l'E. à l'O., écueil tellement accore , qu’on peut le raser sans ie moindre péril.

Sur la plage, en face de nous, se déroulait comme un ruban le rio Manzanarès, dont une double allée de cocotiers , élancés en parasols gigantesques, signalait de loin tous les coudes et tous les méandres. La double plaine qui le borde se parait de touffes vertes de casses, de capparis et de mimoses arborescentes, qui arrondissent leurs têtes en champignon. Sur le ciel d'un bleu pur se découpait, humide de la rosée du matin, la feuille pennée du palmier, tandis que sur les mornes blanchâtres se groupaient des cierges , des raquettes et des cactiers cylindriques. La grève, à son tour, prenait de la vie ; elle s'animait de légions d'alcatras, d’aigrettes et de flamants qui semblaient saluer le réveil de la nature par leurs cris et par les battements de leurs ailes.

La ville dominait sur ce cours d'eau, sur la plaine et sur la mer. Adossée à une colline nue et commandée par un château, Cumana élance, au-dessus de ses terrasses, des lamariniers et des cocotiers gigantesques, qu'on pourrait prendre pour autant de mâts de pavillon, De tous les environs, les rives du Manzanarés sont seules vertes et fraiches ; le reste est triste et poudreux. La colline de Saint- Antoine, isolée, blanche et nue, composée de brèches à pétrifications marines,

fait réverbérer sur {out le territoire une chaleur qui le dessèche. Plus loin, vers le sud, se déroule un vaste et noir rideau de montagnes, alpes calcaires de la Nouvelle-Andalousie. Cette cordillère de l'intérieur, sauvage et boisée, se lie par un vallon couvert d'arbustes aux terrains plats et argileux de Cumana.

A peine notre petite goëlette était-elle mouillée devant le Manzanarès , que vingt pirogues de Guayqueries se présentèrent pour nous conduire sur la plage. Je descendis dans l’une d'elles et gagnai l'embarcadère situé sous la batterie de la Boca , au delà de la barre de la rivière. De ce point à la ville même existe une distance d'un mille environ, qu'il fallut parcourir à pied au milieu d’une plaine sablonneuse, Une demi-heure de marche pénible me conduisit au faubourg des Guayqueries, jolie bourgade aux maisons régulières et blanches. Je traversai promptement le faubourg; et, franchissant le Manzanarès sur un joli pont de bois, je me trouvai dans la ville.

Je descendis dans la meilleure hôtellerie, au dire du moins du Guayquerie qui se chargea de m'y conduire. Arrivé sur le seuil, j'y aperçus le maitre de la maison étendu sur une chaise et fumant son cigare avec un calme indicible. Quand il me vit avancer vers lui, à peine se priva-t-il d'une aspiration de fumée. « Juanita, dit-il, recevez ce scigneur étranger qui vient loger chez nous. » A cet appel, une jeune enfant parut, la fille de l'hôtellier, à ce que je crus d’abord. C'était sa femme ; elle avait quinze ans, des yeux expressifs et noirs , des traits réguliers , quoiqu'un peu fiers, des formes si juvéniles qu’on souffrait à la sentir déjà en la possession d'un homme. On eût dit un de ces gracieux boutons destinés à se flétrir avant l'heure de l'épanouissement. On m'’eut bientôt installé dans une petite chambre assez propre pour une hôtellerie espagnole, et ayant vue sur le paysage et sur le golfe. Moyennant huit demi-réaux par jour, j'avais à déjeuner des viandes froides, du poisson, du café où du thé, ou bien l'inévitable chocolat espagnol, Au diner, c'était une profusion de mets tous variés et fort bons , s'ils n'eussent été trop relevés d'épices. D'excellent vin d'Espagne arrosait les repas. Cumana est une ville de cocagne, une terre de promission pour le gastronome à petits moyens.

Le lendemain, je sortis pour parcourir la ville. Elle a un aspect assez pauvre. Ses monuments se réduisent à deux églises et à deux couvents d'hommes. La population de Cumana, forte en 1802 de 2% à 26,000 âmes, n'a fait que décroître depuis lors. A mon passage on n'y comptait guère plus de 12,000 habitants. Cette population est en général polie, grave, affectueuse. Les jeunes gens passent rarement en Europe pour s'instruire dans nos écoles ; on les élève assez bien sur les lieux même, Cette jeunesse ne semble pas aussi dissipée que l'est en général la jeunesse créole ; elle à de la conduite, du goût pour le travail. Les arts mécaniques, le commerce, la navigation, font partie des enseignements pratiques dont se compose cette éducation sagement entendue.

La vie commerciale forme la base de l'existence cumanaise. Le commerce de détail y appartient presque tout entier à des Catalans, à des Biscayens et à des

Canariens. Ces négociants sont ordinairement des matelots arrivés à la fortune à force de travail et d'économie. Les Catalans dominent dans le nombre, et forment entre eux une espèce d'association qui s'étend jusqu'aux nouveaux débarqués. Qu'un Catalan, qu'un pauvre habitant de Siges ou de Vigo débarque sur le môle, vingt compatriotes, vingt Pulperi catalans ou galiciens se le disputeront pour l'avoir chez eux comme intendant, comme commis, comme associé, C’est une fraternité touchante, mais trop exclusive. Du reste, les sujets catalans justifient presque tous cette préférence nationale ; ils sont à la fois laborieux , fidèles, et pleins d'activité. Avant que la colonie catalane fêt venue donner au pays un élan inaustriel, les Cumanais négligeaient une foule de produits de leur territoire.

Après ce premier coup-d'œil jeté sur ce qui m’entourait, je quittai la ville sous la conduite d'un guide noir, et me dirigeai vers le faubourg des Guayqueries, J'arrivai ainsi sur les bords du rio Manzanarès, qui, né dans les savanes élevées, descend vers la mer par la pente méridionale du Cerro San-Antonio. Cette rivière a des eaux limpides dans lesquelles se mirent des mimoses, des ceibas, des érythrinas d'une taille gigantesque. A chaque heure du jour, son courant est brisé par la foule des baigneurs. Les enfants de Cumana passent leur vie dans l’eau, si bonne sous ces latitudes. Tous les habitants, les dames les plus riches, les jeunes demoiselles de bonnes maisons, savent nager. On se baigne en famille, Le bain est un acte essentiel de la journée. Quand on se rencontre le matin, on ne se demande pas « quel temps fait-il? » mais bien « les eaux du Manzanarès sont-elles fraiches aujourd'hui? » On prend quelquefois le bain le soir. Des sociétés tout entières, vêtucs d’habits fort légers, s’assoient sur des chaises disposées en cercle dans l'endroit le plus frais du courant. Elles y passent la veillée, services par des noirs qui viennent leur porter quelques verres de limonade ou leur présenter des cigares. L'eau est un bienfait par de telles ardeurs caniculaires, et les ondes du Manzanarès sont si peu tourmentées que nul danger n'y existe pour les baigneurs.

J'avais traversé le pont de bois du Manzanarès, et je me trouvais alors dans le faubourg des Guayqueries avec la pensée de louer une de leurs barques pour un petit voyage scientifique. L'île Marguerite étant peu fréquentée, je désirais la voir et me faire ensuite débarquer sur la pointe d'Araya, d'où je serais revenu à Cumana, en faisant le tour complet du golfe de Cariaco , moitié par terre, moitié par mer. Moyennant dix piastres, l'affaire fut conclue, et le jour du départ arrèté pour le 15 octobre. Outre le faubourg des Guayqueries, on en compte deux autres plus petits et moins importants, celui de Scrritos, où croissent de fort beaux tamarinicrs, et celui de Saint-François. Je parcourus l'un et l'autre, et poussai celle reconnaissance jusqu'au château Saint-Antoine qui commande la ville.

Le château Saint-Antoine, bâti sur une colline nue et calcaire, n'est élevé que de trente toises au-dessus des eaux du golfe : dominé lui-même par un sommet nu, il commande la ville et se détache en clair sur le rideau sombre des monta

gnes, Du haut de ce fort, la topographie littorale se dessine d'une manitre exacte et nette, Cumana se présente comme assise sur un delta dont le château serait le sommet, et que continucraient les petites rivières de Manzanarès et de Santa- Catalina. Ce petit territoire est un terrain couvert de mammeas, d'achras, de bananiers, que les Guayquerics cultivent dans leurs petits jardins. De là aussi se révèle tout le système géologique de cette zone rocheuse.

Le soleil descendait à l'horizon, quand je quittai le château Saint-Antoine, Je pris la route de la plage qu’animait alors la foule des promeneurs attirés par la brise du soir. Les bords du Manzanarès et du rio Santa-Catalina étaient aussi couverts de monde; tandis que la population de couleur, occupée aux travaux de la plaine des Charas, retournait gaiement vers le faubourg des Guayqueries. Tout ce paysage était vivant et gai ; il contrastait avec ce mur élevé de vertes et noires cordillères qui formaient le fond du tableau. Des forêts majestueuses, des oiseaux aux magnifiques et brillantes envergures donnaient à cette nature un air de grandeur originale et d'harmonie imprévue. Les hérons pêcheurs et les alcatras au vol pesant, les gallinazos volant par myriades, semblaient régner sur cette grève plutôt que les hommes.

L'aspect serein du ciel et des eaux semble, dans le territoire de Cumana, former contraste avec les déchirements de la charpente montagneuse. Ce contraste s'explique quand on sait à quels bouleversements est exposée la côte de la Nouvelle-Andalousie, Nul ouragan n’y sévit; mais d'horribles tremblements de terre s'y font sentir de temps à autre.

Le golfe de Cariaco (et les Indiens ont conservé la tradition de ce cataclysme fut ouvert il y a quatre siècles par une secousse violente, qui jeta une mer entière dans cette fissure béante. Les naturels en parlèrent à Colomb, à l'époque de son troisième voyage. En 1530, de nouveaux ébranlements eurent lieu ; la mer inonda les terres; et, dans les montagnes de Cariaco , s'ouvrit une cavité profonde, d'où jaillit une grande masse d’eau salée, mêlée d'asphalte. D'autres tremblements de terre successifs se firent sentir depuis cette époque, et l'Océan déborda bien des fois sur les terres arables. Enfin, le 21 octobre 1766, la ville de Cumana fut entivrement détruite. Peu de minutes suffirent pour en mettre toutes les maisons au niveau du sol, et la côte entière trembla pendant près d’une année, T1 fallut bivouaquer dans les rues. Pendant que le sol oscillait, L'atmosphère semblait se résoudre en eau, Des ondées continuelles donnèrent à ces champs, d'ordinaire si secs, une fécondité incroyable, et les Indiens, au lieu de s’effrayer à la vue de ces désordres, disaient que l’ancien monde n'allait disparaître que pour faire place à un nouveau, bien plus agréable à habiter.

En 1797, les mêmes malheurs se reproduisirent, Cette fois, au lieu d'un simple mouvement oscillatoire, le sol éprouva une commotion de bas en haut, et en peu de minutes la ville fut une vaste ruine. Heureusement qu'une petite ondulation s'était fait sentir avant que le coup décisif et fast arrivât. Les habitants eurent le temps de se sauver en poussant le cri ordinaire : Misericordia ! tembla ! tembla!

Les indigènes ont, du reste, presque toujours le pressentiment de la catastrophe. Les animaux, dont les organes sont plus aptes que les nôtres à saisir les émanations tellurines, semblaient aussi, par leurs inquiétudes et par leurs cris, deviner et annoncer le désastre. Une demi-heure avant celui de 1797, une forte odeur de soufre se fit sentir près de la colline du couvent de Saint-François, des flammes sortirent également le long du Manzanarès , près de l’hospice des Capucins, et dans le golfe de Cariaco, près de Mariguitar.

Je continuai ainsi pendant deux jours encore mes excursions dans la campagne de Cumana. L'une d'elles me conduisit dans une plaine riante située près du faubourg des Guayqueries, et couverte de petites cases en roseaux qui forment les jaiteries du pays. Ces fermes sont la propriété des créoles espagnols. Ils y vivent neureux et tranquilles, satisfaits des petits revenus de leurs bestiaux et de leurs champs. Plus d’une fois, quand j'entrais dans ces fermes américaines, j'apercevais des couples gracieux dansant au so, d'instruments du pays. La plus jolie de ces scènes me fut offerte dans une métairie de la plaine des Charas. Sous un hangar, deux artistes indiens promenaient leurs doigts sur une espèce de harpe fabriquée dans le pays, tandis qu’un noir contrefait et bossu marquait la mesure en agitant une calebasse remplie de pois secs, qui résonnaient comme des castagnettes.

Une autre scène d'une nature moins gaie et plus touchante, attira mes regards sur les bords du rio Santa-Catalina. C'était bien encore une danse, mais une danse funèbre. Des Indiens et des nègres célébraient ce qu'ils appellent un Velorio. Un enfant mort récemment était placé sur une table à la porte de la maison, froid déjà, et tenant une croix dans ses mains jointes et crispées. La pauvre mère pleurait en silence, assise à ses côtés : les autres assistants exécu- {aient une danse du pays, sautant sur un pied et frappant des mains, tandis qu'accroupies autour d'eux, des femmes battaient la mesure. On dansait et on chantait en l'honneur de l'âme du petit ange, pour qu'elle allât droit vers le ciel, d'où elle était venue. Cette mère en pleurs auprès de son enfant, en face de ces hommes qui gambadaient et de cette musique qui détonait, le chagrin et la gaieté , la mort et la résurrection, tout ce tableau formait un contraste qui laissait dans l'âme une teinte de mélancolie douce et vague.

! Le jour suivant, je partis avec mon pilote guayquerie. A six heures du matin, ma petite barque mit à la voile; à midi, elle était mouillée sur ï'île Margucrite, devant Pampatar, port principal de l’île. Cette côte paraissait en général ingrate et triste. À peine quelques cactiers arborescents et quelques mimoses hérissées de pointes se montraient-ils sur la grève. Quelques chèvres, quelques mulets paissaient çà et là, et semblaient demander à une terre ingrate plus qu’elle ne pouvait leur fournir. De charmants colibris et des troupiales animaient seuls la monotonie de cette scène désolante. Après une halte à Pampatar, je pris une monture pour me rendre à l'Asuncion, capitale de l'île, située dans l’intérieur des terres, L'Asuncion est une ville petite, mais assez bien bâtie, Les autres postes à citer sur l'ile sont Pampatar, beau et large bassin que commande une forteresse, centre

d'un commerce actif de contrebande avec le littoral colombien; puis Pueblo-de-la- Mar, rade foraine, située à quelques lieues à l'ouest de Pampatar; enfin Pucblodel-Monte, port difficilement praticable à cause d'un récif qui en barre l'entrée,

L'ile Marguerite fit longtemps partie de la province espagnole de Cumana. Aujourd’hui elle est terre colombienne, Cette île se divise en deux parties qui communiquent entre elles par un isthme ou une chaussée naturelle qui n'a guère plus de quatre-vingts à cent pas de largeur, sur dix à vingt pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer. Le point culminant est la montagne de Macanao, dont le sommet de schiste micacé sert de reconnaissance aux navires qui veulent attaquer le port de Cumana. L'ile à seize lieues marines dans sa plus grande longueur, Elle peut compter 16,000 habitants.

Au bout de deux jours passés dans l'ile Marguerite, je me rembarquai sur le bateau du patron guayquerie, qui devait me laisser en passant à la pointe d'Araya. Le trajet se fit de nuit, par un ciel magnifiquement étoilé, et sur une mer à peine ridée par la brise. Des peaux de jaguar étendues au fond de la barque formaient une couche sur laquelle je m'étendis. Quand je me réveillai, le jour naissait, et nous abordions vers la tête du promontoire, près de la nouvelle saline, Ce que j'avais devant moi n'était ni une ville, ni un village, ni un hameau; c'était une simple maison, seule debout sur la plaine nue; puis à côté une redoute armée de trois canons. Cette saline, l'une des plus importantes que l'on connaisse, cette saline que les Anglais et les Hollandais ont enviée tour à tour, et dont la tradition historique remonte à Colomb et à Amcric Vespuce, n'est pas même aujourd'hui accompagnée d'un petit village. A peine y voit-on sur les récifs de la pointe quelques cabanes de pêcheurs indiens.

Le jour même, je visitai les ruines du château d’Araya. Je traversai d'abord avee mon guide une plaine stérile et couverte d'argile muriatifère, puis deux monticules de collines de grès, et enfin un sentier étroit que la mer bordait d'un côté, et que terminaient de l'autre des bandes de rochers coupés à pic. Ce sentier nous mena au pied des ruines du vieux chäteau d'Araya. C'était un triste et imposant spectacle. Ces murailles croulantes qui posaient sur une montagne couronnée d'agaves, de mimoses, et de cactus en colonnes, ressemblaient moins à des ruines architecturales qu'à ces rochers granitiques découpés en forme bizarre, dont la nature seule fait, à son gré, ou des fronts de palais, ou des aiguilles de temples gothiques. Après un court examen, nous continuâmes notre course jusqu'à une case indienne, dans laquelle nous devions faire une halte pour le repas. Au détour d'un petit bois de raquettes, cette chaumière s'offrit à nous, jolie, propre à l'extérieur, habitée par de bonnes gens qui m'offrirent tout ce qu'ils avaient, du poisson, des bananes et de l'eau exquise, trésor inappréciable sous la zone torride. Cette case faisait partie d’un petit massif d'habitations assises sur les rives du lac salé. On y distinguait même les ruines d'une église, cnterrées sous les broussailles. Quand on démolit, en 1762, le château d'Araya , il y avait là un village considérable dont ces cases sont les débris. Le reste de la

populalion quitta une localité devenue ingrate, Les habitants émigrèrent, les uns à Maniquarez, les autres à Cariaco, d'autres enfin dans le faubourg des Guayqueries. Le plus petit nombre persista à demeurer dans ce site sauvage. Hs y vivent encore au milieu de privations que supporte sans peine leur organisation indolente,

La Marguerite, Cubagua, Coche, la pointe d'Araya, et l'embouchure de Riola-facha, avaient, chez les Espagnols de la conquête, la réputation que le golfe Persique et l'île Taprobane s'étaient faite chez les anciens. On y pèchait en grande quantité des perles, d'un débit sûr et prompt sur le continent européen. Mais, depuis cette époque, elles y sont devenues beaucoup plus rares, et celles qu'on trouve encore sont d'une qualité fort inférieure. L'aronde aux perles est d'une constitution plus délicate que la plupart des autres mollusques acéphales. L'animal ne vit que neuf à dix ans, et c'est dans la quatrième année que les perles commencent à se montrer. Il faut souvent recueillir des masses considédérables d'huitres avant d'y trouver une seule perle de prix : quelquefois dix milice arondes ne suffisent point pour cela.

Après un séjour de quelques heures dans le village de la Lagune, je me remis en route pour aller coucher à Maniquarez. Le chemin était aride et brûlé du soleil, sans autre verdure que celle des cactiers cylindriques, qui ne fournissent point d'ombre. Je passai devant le château Santiago, construction fort ancienne e! remarquable par ses beaux massifs en pierre de taille. Maniquarez est un village célèbre dans cette zone par la fabrication des poteries dont le procédé, livré aux femmes indiennes, remonte aux jours de la conquète. On tire l'argile du voisinage, et les ouvrières, après avoir choisi les morceaux les plus chargés de mica, façonnent, avec une adresse infinie, des vases qui ont deux à trois pieds de diamètre; puis, entourant ces pots de broussailles, elles les font cuire à l'air.

De Maniquarez, je revins à Cumana, et je me préparais à faire une autre course à Cariaco, quand s'offrit à moi l'occasion d'une excursion intéressante dans le pays des Indiens Chaymas. Un naturaliste espagnol, José Figueroa, voulait aller, l'itinéraire de M. Humboldt à la main, y vérifier quelques points importants de géologie et d'histoire naturelle. La partie fut bientôt arrangée entre nous,

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