CHAPITRE XII
GUMANACOA. — VALLÉE DE CARIPE. — GROTTE DU GUACHARO. — CARIACO. — INLIENS CHAYMAS.
Nous quittâmes Cumana le 25 octobre, au lever du soleil, munis du bagage le plus mince possible, guidés par deux Indiens et accompagnés de deux bêtes de somme. Après avoir franchi le petit plateau qui domine Cumana, nous nous engageàmes dans les hautes chaînes de l'intérieur, véritables Alpes américaines,
La nature changeait d'aspect dans ces zones élevées; elle affectait des formes plus grandioses et plus sauvages. Les portions de terrains cultivés ne se présentaient plus que de loin en loin. Les cases des métis, les enclos solitaires devenaient rares ; au delà des sources du Quetepe, on n'en voyait plus. Ce fut à cet endroit que nous commençâmes à gravir l'Zmposible, chaine aride ct escarpée, boulevard de Cumana en cas d'invasion, Son double versant n'est que roc et sables. La végétation reparaîit seulement dans le vallon intérieur, au pied du pic. Là, commence une fort belle forêt, où croissent des cuspas (le quinquina de la Colombie}, des cecropias aux feuilles argentées, des dorstenias qui cherchent un sol humide, ou bien encore des papayers et des oranzers à l'état sauvage. Ces arbres ont tous leurs festons et leurs arabesques de lianes, qui grimpent jusqu'au faite, et passant ensuite d'une cime à l'autre, à cent pieds de hauteur, se proménent ainsi sur toute la forêt. Cà et là, de branche en branche, voltigeaient des essaims d'oiseaux : ici, des carouges élégants : là, des aras richement vôtus.
Une allée d'iaguas, sorte de bambousiers, nous conduisit à San-Fernando, village de Chaymas, de cent vingt feux environ. Les cases de ces Indiens n'étaient point isolées et entourées de jardins, mais elles s'alignaient en véritables rues coupées à angle droit, Les murs minces et frèles étaient de terre glaise, raffermie par des lianes. Dépendance de la mission de Cumanacoa, San-Fernando à un aspect d'ordre et d'aisance; elle rappelle les hameaux moraves, Outre son jardin, chaque Indien cultive le conuco où champ commun, dont les revenus sont affectés à l'entretien de l'église, Sur la route de San-Fernando à Gumanacoa, se trouve le petit hameau d'Arenas, qui eut une certaine réputation dans le monde savant, au commencement de ce siècle, C'était à, en effet, qu'avait vécu ce Lozano, ce laboureur chayma qui allaita son fils pendant cinq mois, en lui donnant à teter deux ou trois fois par jour.
Cumanacoa, où nous arrivämes le 27 octobre, est le poste le plus important de cette vallée. La ville, placée au pied de montagnes sourcilleuses et dans une plaine circulaire, peut compter 2,300 âmes. Elle fut fondée en 1717 par Domingo Arias. Située sous la zone équatoriale, Cumanacoa n’en éprouve pas les ardeurs ; son climat est tempéré, pluvieux et même froid. Parmi les montagnes qui dominent la vallée, les plus hautes sont le Cuchivado et le Turiquimini, H faut gravir la rampe de cette dernière, pour aller à la vallée de Caripe, l’un des sites les plus délicieux de ces environs. La route qui y mène passe par Sant-Antonio et Guana- Guana, villages situés au milieu de plateaux fertiles. La mission de Caripe était jadis administrée par des moines aragonais, qui en avaient fait une sorte d'Eden, planté de vergers et couvert de moissons fécondes. Quand même la fraicheur d'un climat toujours tempéré, le spectacle d'une nature agreste et belle, n'y auraient pas attiré les visiteurs, une merveille célèbre dans le pays eût conquis à la vallée quelques explorateurs curieux. Cette merveille était la eveva ou caverne du Guacharo,
Cetle caverne était le but de notre course à Caripe. Arrivé au pied de la sierra
Ga VOYAGE EN AMÉRIQUE,
du Guacharo, on longe, sous une voûte de rocs, le torrent qui en sort, jusqu'à ce que la caverne se présente, C’est une ouverture gigantesque haute de soixante et douze pieds sur quatre-vingts de large. De cette immense grotte sort la riviére bordée, mème à l'intérieur, d'arbres et d'arbustes, comme si elle y coulait encore à l'air libre et au soleil. L'entrée est si vaste, qu'on peut faire deux cents pas sous la voûte sans qu'il soit nécessaire d'allumer des torches. Au delà de ce point seulement commence la région obscure où vit le guacharo, sorte d'oiseau que les naturels regardent comme particulier à cette caverne. Quand on pénètre sous ces profondeurs, un bruit épouvantable et des cris aigus comme ceux de ia corneille ient la présence de ces guacharos, qui s’y cachent par milliers. Leurs nids sont suspendus, en forme d'entonnoirs, à soixante pieds de hauteur, dans toute l'étendue de la voûte, qui est ainsi lapissée.
Les Indiens fabriquent, avec la graisse de cet oiseau, une huile qui sert à l'assaisonnement de leurs mets. Pour se la orocurer, une chasse annuelle a lieu vers la Saint-Jean, Les Indiens entrent dans la caverne, et, avec de longues perches, ils abattent une partie des nids adhérant aux parois. Les vieux oiseaux défendent leur domicile ; ils tourbillonnent sur la tête des chasseurs en poussant des cris horribles; mais les petits tombent à terre et sont éventrés sur-le-champ. On en tue ainsi plusieurs milliers. On les ouvre, on en tire la couche adipeuse qui se prolonge de l'abdomen jusqu'à l'anus; puis on fait fondre et couler, dans des pots d'argile, la graisse de ces jeunes oiseaux. Demi-liquide, transparente et inodore, on la conserve plus d'un an sans qu’elle rancisse. Dans le jabot et l'estomac, on recueille des fruits secs et durs que les naturels nomment semilla de quacharos, et dont ils usent comme d'un remède infaillible contre les fièvres intermittentes, Du reste, cette chasse annuelle ne semble pas devoir anéantir la race des guacharos qui pullulent dans ce souterrain.
La grotte de Caripe est une des plus uniformes et des plus régulières que lon connaisse, La première partie, qu’on pourrait appeler son péristyle, conserve une hauteur de 60 à 70 pieds, sur une étendue de #70 mètres, Dans toute cette partie, la rivière coule paisiblement sur une largeur de 30 pieds. Plus loin, commence la seconde partie de la grotte, où les Indiens ne pénètrent qu'avec effroi, persuadés qu'ils y retrouveront les âmes de leurs ancêtres. S’aventurer là, suivant eux, c'est s'exposer à mourir, Aussi, à mesure que la voûte s'abaissait, nos Indiens poussaient-ils des cris de plus en plus perçants. IT fallut renoncer à poursuivre une exploration qui ne pouvait se faire sans leur concours. Cette crainte des guides à toujours empêché d'achever cette reconnaissance souterraine.
Notre retour de la vallée de Caripe n'eut pas lieu par la route qui nous y avait conduits, Nous tirämes droit sur le plateau de la Guardia pour aller aboutir à Santa-Cruz et à Cariaco, Dans le cours de ce trajet, on traverse la forêt de Santa-Maria, qui abonde en magnifiques essences d'arbres, Aucune bôte féroce ne se montra à nous dans ces bois touffus; mais nous y aperçümes plusieurs
COLOMBIE. (he
bandes de singes hurleurs ou alouates. Le plus intéressant de tous était l'araguato (s/entor ursinus), qui ressemble à un jeune ours par son pelage touffu et brun. La figure de ce singe, d'un bleu noirâtre, est couverte d’une peau fine et ridée ; elle a beaucoup d'analogie avec la face humaine, Cet animal a l'œil, la voix, la démarche tristes; même apprivoisé, il conserve cet air mélancolique et sérieux : il ne gambade pas, il ne joue pas comme les petits sagouins. Rien n’est plus plaisant que de voir ces araguatos parcourir toute une forêt de branche en branche, Quand la distance est trop forte, le singe se suspend par la queue; il se balance jusqu’à ce que le mouvement oscillatoire l'ait mis à même de saisir la branche voisine, Cette manœuvre s'exécute à la file et avec une précision admirable. Le chef de la famille commence; les autres suivent.
De la forêt de Santa-Maria , l'œil plongeait sur le golfe et sur Cariaco, Cariaco sourit d'abord au regard; les cases en sont propres, les plantations bien entretenues : mais, sous cette verdure fraiche, la fièvre règne; elle tient couchée sur les hamacs une grande partie de la population. Malgré ce fléau, la ville compte 6,000 âmes; elle a un commerce étendu et des exploitations agricoles fort considérables. Les fièvres régnant alors à Cariaco, nous n'y fimes pas un long séjour : une barque guayquerie nous ramena à Cumana, où nous arrivämes le 15 novembre,
Les peuples indiens que nous avions trouvés sur notre chemin appartenaient à la tribu des Chaymas, assez remarquable pour qu'on s'en occupe un instant, Les Chaymas sont d’une petite taille; ils atteignent rarement cinq pieds. Trapus et ramassés, ils ont les épaules larges, les membres charnus, la poitrine aplatie, Hs out la peau bronzée, le front petit et déprimé, les yeux noirs, les pommettes fortes, les cheveux plats, la barbe rare, le nez proéminent, la bouche grande avec des lèvres larges, le menton court et rond. L'ensemble de leur physionomie est triste, grave, mélancolique. Leurs dents seraient belles, s'ils ne se les noircissaient pas avec des plantes acides,
Les fndiens Chaymas ne sont pas les seuls autochthones de cette, rtion de l'Amérique méridionale, On y compte encore une foule d'autres tribus, Sans différer sur les points essentiels, ces races ont chacune leurs caractères spéciaux à côté du type général, Le nombre n’en est pas précisément connu. Parmi les Indiens des montagnes que nous avions visitées, les Chaymas sont une des tribus ls plus nombreuses, On en compte quinze mille au moins dans les vallons et les plateaux élevés qui les entourent, Is ont pour voisins les Cumanagotos à l'ouest, les Guaraunos à l'est, et les Caraïbes au sud, Ces derniers, plus belliqueux que les Chaymas, ont, il y a un siècle, porté la guerre sur leur territoire, À cette époque, des villages entiers furent détruits par les flammes, et une partie de leur population périt égorgée, Cent années de calme et de paix n'ont point encore réparé ces désastres, Vingt hameaux rasés jusqu'aux fondements sont demeurés depuis lors ce que les Caraïbes les avaient faits, des solitudes et des ruines.