LA GUAYARA — CARACAS, — VOYAGE AUX LLANOS DE L'ORÉNOQUE
Je quittai Cumana le 30 novembre, et, le 6 décembre, je débarquai à la Guayra, le faubourg maritime, l'entrepôt de Caracas, dont elle n’est distante que de quelques lieues. La Guayra adossée à une montagne qui la surplombe, resserrée dans un espace de 10 toises, entre la mer et ses parois rocheuses, contient une population marchande de 5,000 âmes environ, qu'étouffe l’ardeur du soleil, que déciment tous les ans la fièvre jaune et d’autres maladies endémiques.
Au-dessus de la Guayra, et quand on a franchi une rampe étroite taillée dans le roc, on entre dans la vallée de Caracas, capitale du département de Venezucla, Jusqu'ici, nul souvenir d'une histoire récente n'avait trouvé place dans mes explorations colombiennes. L'ile Marguerite aurait dû pourtant me rappeler son Arismendi, l'un des chefs les plus actifs de la révolution contemporaine; Cumana, son Marino, ct d'autres guerriers qui se signalèrent dans la presqu'ile de Paria. Mais ce rayon oriental n'avait jamais pris l'initiative des mouvements militaires où politiques. Il recevait l'impulsion et ne la donnait pas. Caracas, au contraire, était une ville tout historique. 1 était impossible de ne pas s'y ressouvenir des graves événements de ces gucrres locales. C'était de Caracas, berceau de la révolution colombienne, qu’une junte avait, en juillet f811, lancé ce premier manifeste signé Domingo et Mendoza, où se trouvait en germe l'indépendance future du pays. Là encore avaient passé Bolivar ct Paëz, vainqueurs ou vaincus, maitres aujourd'hui de la ville, obligés demain de fuir devant Morillo, et de chercher un asile dans les plaines de l'Orénoque.
Chef-lieu de ce département de Vénézuela auquel on accorde un million d'habitants, Caracas fut fondée en 1566 par Diégo de Lozada. Elle resta longtemps le siége d'une audiencia (haute cour de justice ) et de l'un des huit évêchés de l'ancicnne Amérique espagnole. Ses rues, larges, se coupent à angle droit; inégales et accidentées, comme le terrain, elles gagnent en effet pittoresque ce qu'elles perdent en régularité, Les maisons, les unes à toiture inclinée, les autres à terrasses, sont bâties , soit en briques, soit en terre pilée; le tout couvert en stuc. Presque toutes ont des jardins, ce qui fait que la ville occupe un espace considérable, Toutes ont à l'intérieur leur filet d'eau courante,
Je quittai Caracas vers la fin de février 1827, accompagné de deux guides, tirant au sud pour franchir la chaine montueuse qui se déploie entre Baruta, Salamanca et les savanes d'Ocumare. Pe là, nous devions gagner les Ilanos d'Orituco, lraverser Cabruta, près de l'embouchure du rio Guarico, et nous diriger ensuite sur Calabozo,
Ce fut le 12 mars, et au pied des monts Ocumare , que nous entrâmes dans les Hanos. Je voyais pour la première fois ces plaines immenses, et leur aspect de lugubre uniformité me serra le cœur. On eût dit un lac à perte de vue, dormant ct monotone. Sous les réfractions du soleil, l'horizon était uni et pur dans quelques parties, ondoyant et strié dans quelques autres. La terre semblait se confondre avec le ciel. Sur toute cette plaine couverte de maigres graminées, pas un bouquet d'arbres, pas un taillis. A peine çà et là quelques palmiers moriches, presque tous découronnés, dressaient-ils leurs troncs vers le ciel comme autant de mäts de navires. Ces arbres ne faisaient que compléter l'illusion ; ils formaient l'accessoire obligé de cette mer de savanes.
La caravane s'engagea dans ces interminables plaines où l'on changeait d'horizon sans s'en apercevoir. Les guides seuls pouvaient retrouver leur chemin dans ces vastes solitudes. Seuls ils reconnaissaient les imperceptibles mouvements du sol qui constituent quelques inégalités au milieu de cette fatigante monotonie : les bancos, véritables hauts-fonds de grès ou de calcaire compacte ; les »esas, plateaux étendus, mais imperceptibles à l'œil, dont quelques-uns servent de point de partage aux rivières qui se croisent dans les savanes.
Quoique les Ianos de l'Orénoque se prolongent le long de ce fleuve dans une étendue de 150 lieues environ, presque sans solution de continuité, on a pourtant partagé ce territoire immense en diverses parties distinguées par des noms divers. Nous étions alors dans les Ilanos de Caracas. A peine avions-nous fait quelques lieues au milieu de ces plaines, qu'un Aato de ganado se présenta à nous. On appelle ainsi une maison isolée et er.srwée de petites cabanes couvertes en roseaux et en peaux. Le bétail et les bœufs vaguent autour de l'habitation.
Nous mimes pied à terre devant la première de ces fermes, afin d'y demander un peu d'eau et un peu d'ombre. I était midi; le soleil dévorait la plaine ; un sable alcalin et pénétrant se glissait dans les yeux et dans la gorge. On nous offrit l'ombre d'un palmier moriche, à demi-brülé par la canicule, et l'eau bourbeuse d’une mare voisine. Quoiqu'on trouve des sources à dix pieds de profondeur dans une couche de grès rouge, les habitants sont si apathiques qu'ils aiment mieux s’exposer à mourir de soif pendant une partie de l’année, que de creuser des puits dans la terre. La vie des Ilaneros alterne ainsi entre six mois d'inondation et six mois de sécheresse, Ils filtrent pour leur usage une eau croupissante, et laissent les troupeaux chercher eux-mêmes leurs abreuvoirs. L'instinct indique aux chevaux et aux mulets le gisement des mares ; on les voit s'élancer dans la plaine, la queue en l'air, la tête haute, les narines au vent; ils cherchent à distinguer, dans un courant d'air plus vif et plus frais, la direction de l'eau qu'ils désirent; et, quand ils l'ont trouvée, ils l'annoncent par des hennissements.
“Après quelques heures de halte , Nous nous remiîmes en route, Il nous fallut trois jours entiers pour atteindre Calabozo. A mesure que nous nous engagions plus avant dans ies plaines, ces solitudes se peuplaient d'un plus grand nombre
de chevaux, de mulets et de bœufs, paissant en liberté, F'arrivai ainsi à Calabozo, petite ville que les guerres de Bolivar et de Paëz ont rendue célèbre, Calabozo est une réunion de cinq à six villages, riches en pacages et en troupeaux, On porte à plus de cent mille le nombre des têtes de bétail qui paissent dans les environs. Le commerce du pays consiste principalement en cuirs secs, dont il s'exporte des quantités considérables, Les chevaux des Ianos sont une race sauvage qui descend d'une fort belle race espagnole, Petits, presque tous bai brun, ils mènent une vie tourmentée entre les inondations de la saison pluvieuse et les insectes de la saison sèche ; ce qui, toutefois, ne met point obstacle à leur propagation. Ces chevaux sont, en effet, si communs à Calabozo, qu'ils n'y valent que de deux à trois piastres. Les bœufs sont aussi trés-nombreux et à très-vil prix dans les Ianos.
Les mares qui avoisinent Calabozo abondent en gymnotes, cette anguille élec tique qui offre de curieux phénomènes d'organisation, Pour se procurer de ces poissons trembleurs , il faut longtemps insister auprès des Indiens, qui les craignent. D'ordinaire, on ne les prend pas avec des filets, mais avec du barbasco, sorte de phyllanthus, qui, ieté dans la flaque d'eau, enivre et engourdit les poissons. Parfois aussi on emploie des chevaux à cette pêche, I faut, pour cela, en réunir une trentaine et les forcer d'entrer dans la mare. Leur piétinement fait sortir les gymnotes de la vase et les provoque au combat. C'est un spectacle curieux que de voir ces anguilles jaunâtres, apparaissant tout d'un coup à la surface du bassin, se presser sous le ventre des quadrupèdes qui viennent troubler la paix de leurs demeures. Une lutte horrible s'engage, et les Indiens qui bordent la mare cherchent à la prolonger en empêchant les chevaux de quitter le champ de bataille, Plusieurs de ces animaux renoncent à la partie, tant sont énergiques les appareils électriques des poissons attaqués. Il est des chevaux qui, recevant des atteintes violentes dans des organes délicats, s'évanouissent et disparaissent sous l'eau. D'autres, haletants, la crinière hérissée, les yeux hagards, cherchent, dans leur angoisse, à regagner la rive, Sans les Indiens qui les repoussent, ils acscrteraient tous le combat. Enfin les serpents aquatiques se lassent, leurs batteries électriques agissent avec moins de puissance, leur jeu mollit, leurs ferces s'épuisent, des gymnotes de cinq pieds de long flottent sur le bassin, et sont jetés sur les bords, immobiles, à demi morts. On les recucille,
Le gymnote, quand on le touche, imprime à la main une commotion plus forte que celle causée par la décharge d'une boutcille de Leyde. I suffit de poser les pieds sur un de ces poissons pour éprouver pendant tout le jour une vive douleur dans toutes les articulations. C'est le même symptôme que l'on éprouve au conact d'une torpille; seulement celui que causent les gymnotes est plus énergique. On attribue à la présence des gymnotes le manque absolu des autres espèces de poissons dans les lacs et dans les étangs des Ilanos. Les lézards eux-mêmes, les tortues, les grenouilles, ne peuvent supporter un tel voisinage. On va jusqu'à citer plusieurs guës de rivières qu'il a fallu changer quand des gymmotes s'y
étaient établis en trop grand nombre, parce qu'ils tuaient les mulets en les attaquant au passage.
Après quelques jours passés à Calabozo , je continuai ma route, en tirant vers le sud des Ianos. Là le sol était plus poudreux, plus see, à cause d'une longue sécheresse. Les palmiers avaient disparu. De temps à autre, des trombes de poussivre nous enveloppaient et nous frappaient au visage. Au delà de l'Uritucu commença la Mesa de los Pavones, solitude affreuse où l'herbe s'élevait à peine à quelques pouces, Une ferme seule, sorte d'oasis, entourée de vergers et d'eaux jaillissantes, nous offrit l'occasion d'une halte. Plus loin, sur les rives du rio Guarico, parut aussi un petit village fondé par des missionnaires, Enfin, après avoir franchi le rio Guarico , et bivouaqué dans les savanes au sud du Guayaval, nous arrivâmes le 28 mars à la ville de San-Fernando, chef-lieu des missions de Varinas. Là, devait se terminer pour nous cette longue excursion à travers les terres, Nous allions quitter les mules pour les pirogues, les Ianos pour les rivières.
Situé sur l’Apure, et près d’un confluent considérable, San-Fernando fait un commerce assez actif en cuirs, cacao, coton et indigo,. Dans la saison pluvieuse, de grands bateaux remontent de l’Angostura pour venir trafiquer dans la province de Varinas. Je profitai du retour d'une de £es barques pour descendre vers l'Orénoque. C'était une chaloupe, de celles que les Espagnols nomment /anchas, large et vaste, mais facile à gouverner. Un pitote et cinq Indiens suffisaient pour la manœuvre, Vers la poupe, existait une cabane couverte de feuilles de palmier, assez spacieuse pour contenir une tablet des bancs. J'avais pris à San-Fernando toutes les provisions nécessaires pour un long voyage, des bananes, des œufs, de la volaille, de la cassave. On devait aussi pêcher en route : l'Apure , sur kequel nous nous embarquions, abondait en poissons de toute espèce. La chasse n'offrait pas moins de ressources. Des vols immenses d'oiseaux couvraient l'une et l’autre rive, et dans le nombre se trouvait une espèce de gallinacé, le faisan du pays. Quelques barils d'eau-de-vie, des armes, des vêtements de rechange, complétorent le petit équipement de nos lanchas.
Dans la matinée du 3 avril, à peine sortis de San-Fernando, nous vimes, sur la rive gauche de l’Apure, quelques cabanes d’Andiens Yaruros, vivant de leur chasse et de leur pêche. Cette tribu, puissante autrefois par le nombre et par le courage, est aujourd’hui fort réduite et très-misérable, Les individus que nous aperçümes avaient néanmoins un air de fierté et de noblesse qui prévenait en leur faveur. Leurs caractères distinctifs étaient l'œil allongé, le regard sévère, les pommettes saillantes , le nez proéminent. Hs étaient plus bruns et moins trapus que les Chaymas.
La première halte, après San-Fernando, est le Diamante, point au delà duquel on ne trouve guère qu'un terrain habité par des jaguars, des caïmans (atligator sclerops) et des cabiais, Des nuées d'oiseaux ; obscurcissent le soleil. Plus bas, le fleuve s'élargit ; de ses deux rives, l’une est sablonneuse, l'autre couverte d'arbres de haute futaie. Çà et là, dans le fourré qui borde le fleuve, apparaissent, par
de larges ouvertures que les jaguars ont pratiquées, des pécaris ou sanglier américains, qui viennent boire à la rivière,
Celle zone abonde en scènes de terreurs sauvages. [ci c'est un jaguar qui
montre son œil étincelant et fixe au coin d'un taillis; là, un caïiman, dont la couleur terreuse se confond avec le sable du rivage. Couchés sur la berge au nombre de dix ou douze, immobiles et côte à côte, ces alligators ne semblent s'inquiéter ni de leurs voisins, ni des barques qui passent. Presque toujours inoffensifs, ils sont plus hideux que dangereux. Rien de plus repoussant, en effet, que leurs yeux à fleur de tête, leur gueule dentelée, leur peau écaillée et sale. Leur lonsueur ordinaire est de dix-huit à vingt pieds; quelques-uns pourtant atteignent une dimension de vingt-cinq pieds. L'apathie la plus complète est l'état habituel de ce reptile ; mais, quand il en sort, ses allures ont quelque chose d'effrayant dans leur brusquerie, En courant, il fait entendre un bruit sec qui provient du frottement des plaques de sa peau ; son mouvement est presque toujours rectiligne, quoiqu'il puisse tourner sur lui-même. Quand il n'est pas excité par la faim, il se traîne avec la lenteur d'une salamandre: mais, s'il s'élance sur sa proie, il a des mouvements inattendus ct rapides ; il courbe son dos, et parait beaucoup plus haut sur ses jambes. Excellent nageur, il remonte facilement le courant 1e plus rapide.
* La principale nourriture des caïmans de l'Apure se compose de cabiais, animaux de l'ordre des rongeurs, qui vivent sur les bords du fleuve par troupes de cinquante à soixante, Grands comme nos cochons, ces cabiais sont à peu près amphibies, Sur terre comme dans l'eau, ces pauvres bêtes n’ont pas une heure de sûreté ni de calme, Ici, les jaguars les dévorent; là, les caïmans les attaquent. Décimés par deux ennemis si puissants, ils se mulliplient néanmoins d'une manitre prodigieuse, Plus d'une fois, dans le cours de notre navigation, notre barque se trouva subitement entourée par des bandes nombreuses de cabiais, qui nageaient en élevant leur tête au-dessus de l'eau. A terre, on les voyait assis sur leur derrière comme des lapins, remuant aussi comme eux leur lèvre supérieure. Le cabiai est le plus grand animal de la famille des rongeurs. Sa chair, qui a une odeur de muse, se sale et se prépare en jambons.
Ecs haltes du soir se faisaient tantôt dans un lieu désert, tantôt auprès de quelques cases isolées. Dans le premier cas, nous ne quittions pas la barque ; dans le second, nous tendions nos hamacs sous l'abri du toit. Ces huttes indiennes étaient habitées par des métis, race croisée de sang espagnol, et qui avait conscré quelque chose de la fierté des premiers conquérants.
Quelques jours après notre départ de San-Fernando, nous visitimes un petit hameau de Guamos, composé d'une vingtaine de cases couvertes en feuilles de palmier, Ces Guamos forment, avec les Achaguas, les Guagivos et les Ottomacos, les nomades des plaines de l'Orénoque : ils sont, comme toutes ces tribus, mal. propres, perfides, vivant de pêche et de chasse, La nature du terrain qu'ils occupent influe sans doute beaucoup sur leur genre de vie. Ils ne peuvent pas, dans
des plaines toujours inondées , entre l'Apure et le Meta, prendre les habitudes agricoles et douces des Piaroas, des Macos et des Maquisitares, qui habitent la partie montueuse d'où descend l'Orénoque. Les Guamos que nous vimes se montrerent toutefois bienveillants et hospitaliers à notre égard. HS nous offrirent du poisson sec et de l'eau excellente, rafraichie dans des vases poreux.
Plus d’une fois nos bivouacs furent dressés sur la plage, quand les moustiques nous chassaient de la rivière. Alors nous allumions un grand feu contre les jaguars, précaution que les Indiens regardent comme infaillible, et dont une foule d'accidents semblent démontrer l'insuffisance. D'autres fois nous étendions nos hamacs sous les arbres de la berge, Quand la nuit arrivait, cette nature, où les bêtes régnaient seules, prenait tout à coup des teintes sauvages et lugubres. Altirés par notre foyer, les caïmans venaient s'aligner le long du rivage, au nombre de dix ou douze, regardant avec une sorte de plaisir cette colonne de flamme étincelante, dardant sur nous une longue rangée d'yeux inertes et luisants. Parfois aussi des jagnars rôdaient à l'entour du bivouac, plus étonnés qu'inquiets de cette scène étrange pour eux, Du reste, partout du silence , un sileuce de mort jusqu'à minuit. Mais comme si, à cette heure, les animaux se fussent donné le mot d'ordre pour un sabbat général, des cris, des hurlements confus, s’élevaient de tous les points de la forêt, Les cris flûtés du sapajou, les sémissements de l'alouate, les rugissements du jaguar et du couguar, les clameurs du pécari, du paresseux, celles du hocco et de quelques autres gallinacés, formaient alors comme un concert immense au milieu de ces solitudes, La plainte y prenait tous les tons ; elle éclatait à toutes les distances. Chaque buisson avait ses hôtes bruyants, sa scène d'amour ou de colère, ses fureurs et ses épouvantes. De tels concerts de voix nous tinrent éveillés pendant les premières nuits; mais, après quelques insomnies successives, la nature l'emporta : nous dormimes au milieu du vacarme, Le seul ennemi incommode auquel nous ne pûmes nous habituer, fut une énorme chauve-souris, qui venait tourbillonner le soir autour de nos hamaecs, et qui parfois nous froissait de l'aile, ou nous blessait de ses dents aiguës.
Ainsi, je relevai à peu près tout ce que l’histoire naturelle des Hanos m'offrit d'intéressant et de curieux. Le 2 avril nous quittämes l'Apure pour entrer dans l'Orénoque. Comme les atterrissements sont énormes vers le confluent, il fallait se faire haler le long de la rive. Quand, au bout d’une heure de travail, nous glissämes des dernières eaux de la rivière dans celles du grand fleuve, un tableau grandiose se déroula devant nous. Ce n'était plus un cours d’eau que les forèts couvraient par intervalles de leur ombre; ce n'était plus cette nature animée par mille oiseaux, par mille quadrupèdes; des cabiais, des hérons, des flamants et des spatules, se poursuivant sans fin ni trève d’une rive à l'autre. Ce spectacle avait cessé, La mer était devant nous avec ses lignes unies et monotones, avec ses vagues et ses brises. L'horizon était bien garni de forêts chevelues ; mais la plage se montrait aride et plane; elle continuait le fleuve sans qu'on püt dire de loig où cessait la terre , ni où commençait l'eau.
Notre lancha ouvrit sa voile à la brise pour remonter l'Orénoque. La route fat d'abord au sud-ouest jusqu'à la plage des Guaricotos, où elle fit un petit coude vers le sud jusqu'au port de l'Encaramada. Ce port, où plutôt cet embarcadere, est le rendez-vous de la population indigène, qui vit de commerce et de pêche, A l'époque de notre passage, on y voyait, dans leurs barques peintes en rouge, des tribus de Caraïbes qui allaient à la récolte des œufs de tortue. Ces Caraibes sont la race la plus forte des bords de l'Orénoque, D'une stature athlétique, élancés el musculeux, ces nomades se retrouvent partout, sur les plaines inondeées et dans les forêts, au-dessus et au-dessous des cataractes, Déjà pourtant, dans la zone d'Encaramada, on rencontre des indigenes sédentaires, livrés à l'agriculture, les uns propriétaires directs et exploitant le sol pour leur compte, les autres travaillant comme journaliers aux champs des propriétaires métis, Je visitai l'une de ces fermes, située à peu de distance du fleuve. C'était une maison petite et basse, en avant de laquelle se trouvait une pelouse, Elle avait pour seules dépendances un moulin à sucre, dans lequel on passait les cannes pour en extraire la liqueur du guarapo qu'on faisait fermenter ensuite, et les perches pour étendre de la viande de génisse découpée en lanières,
De l'Encamarada, nous remontämes à la Boca de la Fortuga, île célèbre dans ie pays pour la récolte des œufs de tortues. Un bruit confus de voix eC une affluence considérable d'indigènes nous la signalèrent de loin, C'était l'époque où cet endroit, ordinairement désert, réunissait d'une part la foule des tribus environnantes, et de l'autre un essaim de petits marchands créoles où padperos, venus d'Angostura pour ce commerce, Sur la plage régnaient un mouvement eCun bruit semblables à ceux de nos foires européennes, La récolte des œufs de tortues détermine chaque année cette agglomération de tribus diverses.
Les tortues que nourrit lOrénoque sont de deux espèces : la première est la tortue arran, animal timide et défiant, qui ne remonte pas le fleuve au dela des calaractes, L'arrau est une grande tortue d'eau douce, à pattes membraneuses ct palmées, d'un gris noirâtre sur la carapace et orange par-dessous. Elle pèse jusqu'à cinquante livres, et ses œufs sont plus gros que des œufs de pigeon. La seconde sorte est la tortue £erakay, plus petite que les arraus. Celle-Jà, d'un vert olive, ne se rassemble pas en troupes à l'époque du frai, et pond isolément,
La ponte des œufs a lieu aux basses eaux, vers les derniers jours de mars, Déjà, depuis le commencement de ce mois, les arraus se réunissent par troupes, et nagent ensemble vers les quatre où cinq îles privilégiées, sur lesquelles elles déposent leurs œufs, allongeant de temps à autre la tête hors de l'eau, pour voir si elles n'ont rien à redouter des hommes. Loin d'être di:nosés à les troubler, ces derniers les respectent et les protégent : une espèce de cordon est établi sur le rivage, vis-à-vis des flots où a lieu lincubation; on en écarte les jaguars, et on empêche les pirogues de les longer de trop près. La ponte a lieu dans la nuit, pêle-mêle, confusément, avec une sorte de hâte ct d'épouvante, Les tortues, comme pressées de se délivrer, se précipitent ensemble sur la grève, el y dépo-
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sent leurs œufs par couches, en les plaçant les uns sur les autres et en les recouvrant de sable. Dans le tumulte de ce travail, une grande quantité d'œufs se cassent et se perdent.
Quand la ponte est achevée, la récolte a lieu. Elle se fait sous la surveillance
d'un délégué des chefs de la mission, qui sonde le terrain avec un jonc pour voir jusqu'où s'étend le banc ou le strcte des œufs. Ce strate plonge dans le sol jusqu'à une profondeur de trois pieds environ, et s'étend jusqu'à une distance de cent pieds du rivage. La récolte s'évalue au pied cube, et s'arpente comme un terrain. Quand l'adjudication des lots est faite, les Indiens déterrent les œufs avec leurs mains, les arrangent dans des petits paniers nommés #apiri, puis les portent au camp commun, Là, sont des auges pleines d'eau, où l'on jette tous les œufs, pour que, brisés et remués avec des pelles, ils laissent surnager leur partie huileuse, Bouillie à un feu très-vif, cette substance devient le manteca de tortugas, d'un grand usage dans le pays, où les créoles la préfèrent à la meilleure huile d'olive.
‘ Au delà de la Boca de la Tortuga, parut sur notre droite l'embouchure de l'Arauca , large cours d'eau qui a servi de théâtre à divers épisodes de la guerre de l'indépendance, Plus loin, et sur la rive opposée, est le village d'Uruana, distant de deux cents lieues des bouches de l'Orénoque. A cette hauteur, l'aspect du fleuve change : il ne coule plus entre deux terres unies et plates, mais de hautes montagnes l'encaissent et lui donnent un aspect nouveau, Parmi les défilés qu’il baigne, le plus pittoresque est celui de Baraguan : il aboutit à la plage de Pararuma, lieu renommé aussi pour la récolte des œufs de tortues, et peuplé, à cette époque, de tribus indiennes, Ces tribus appartiennent toutes aux races qui habitent la zone moyenne et la zone supérieure de l'Orénoque. On y voyait des Macos, des Salivas, des Maquiritares, des Curancucanas et des Parecas, peuples doux et faciles à civiliser, à côté des Guahibos et des Chiricoas, toujours intraitables et insoumis ; les Indiens des plaines auprès des Indiens de la forèt; les Honteros et les Llaneros. À Pararuma, commence, pour les deux types indigènes, une sorte de terrain neutre où ils se rencontrent et se tolèrent. 11 est peu de ces Indiens qui aient des formes et des figures agréables. Le corps couvert de terre et de graisse, accroupis près du feu, ou assis sur de grandes carapaces de tortues, ils se tiennent des heures entières, le regard fixé sur le sol, immobiles, et dans un état voisin du crétinisme.
Les pigments sont à peu près le seul vêtement des naturels. Plus ces sauvages sont riches, plus les peintures dont leur peau est couverte sont vives et multipliées. Quand on veut parler d'un Indien très-misérable, on dit : € Il n'a pas de quoi se peindre le corps. » Cela signifie le dernier degré d'abjection. Le plus beau des pigments est fait avec une bignone qui fournit une rouleur d'un rouge éclatant. Les Caraïbes et les Olomacos s'en peignent seulement la tête ; maisles Salivas, le peuple le plus industrieux de tout le pays, s'en couvrent le corps entier, Après cette bignone que l'on a nommée chica, Vient l'onoto où roucou, dont : emploi est
si fréquent dans la Guyane. Les peintures ne sont ni uniformes ni régulières; elles affectent des configurations bizarres. Tantôt c'est la forme d'un habit européen que l'on a voulu reproduire; par exemple, un habit bleu avec des boutons jaunes ou noirs; tantôt, l'effet cherché est de pure fantaisie, comme celui qui résulte de larges stries rouges transversales, sur lesquelles on applique des paillettes de mica argenté. On dirait de loin des habits bordés de galons.
Au delà de Pararuma, il fallut changer d'embarcation : nous allions entrer dans la région des raudales ou cataractes de l'Orénoque. Mon guide me choisit une pirogue surmontée, sur l'arrière, d'un /o/do, espèce de toit en feuilles de palmier, qui devait me servir d'abri contre la pluie. Nous partimes accompagnés de six rameurs indiens, munis de pagaies de trois pieds de long. Ces hommes, complétement nus, s'assirent deux à deux sur le devant de la pirogue, entonnèrent un chant fort monotone, et se mirent à ramer en cadence.
La pirogue passa devant le Mogote où Cocuysa, Vancien fortin des missionnaires, près de l'embouchure du Parnari; et, après avoir traversé le reudal de Marimara, ee arriva dans une vaste baie formée par le fleuve, et nommre le port de Carichana. C’est un endroit d'un aspect sauvage, L'eau y reflète des masses graniliques couvertes d'une croûte de couleur d'encre. Carichana est un petit hameau oceupé par des Salivas, peuple intelligent et docile. Le territoire ensironnant offre une plaine couverte de vigoureuses graminées.
Au delà de Carichana, commencent les rapides du fleuve, parmi lesquels il faut citer, comme l'un des plus dangereux, le raudale de Cariven, Quand on l'a franchi, on trouve l'embouchure du Meta, l'afluent le plus considérable de l'Orénoque après le Guaviare, et celui de tous qui se rapproche le plus de Bogota et de Ja partie occidentale de la Colombie, À la hauteur des bouches du Meta, nous rencontrâmes, sur le fleuve, des radeaux de Guahibos, liés l'un à l'autre par des tiges de lianes. Ainsi assujettis, ces radeaux ou balses traversent, sans se désunir, des cataractes très-périlleuses, Les Guahibos qui les montaient ne différaient pas de ceux que nous avions vus ailleurs.
Ainsi naviguant, nous étions arrivés aux grandes cataractes d'Aturès et de Maypurès qui coupent en deux parties à peu près égales le long cours de l'Orénoque, Le cours supérieur à été évalué a deux cent soixante lieues marines; le cours inférieur, à cent soixante-sept lieues. Au delà des cataractes commence une terre inconnue, en partie montagneuse, en partie unie, qui reçoit à la fois les affluents de l’Amazone et de l'Orénoque, Le passage des raudales d'Aturès et de Maypurès faillit être funeste à notre pirogue, Dans ce long et large barrage, où le fleuve se brise en écume, vingt fois elle courut le risque d'être en- £loutie où brisée sur le roc. L'adresse de nos Indiens nous tira seule d'affaire,
Quand on à franchi les grandes cataractes, la navigation de l'Orénoque devient plus pénible et plus fatigante, Les caïmans s'y montrent plus farouches et plus gigantesques, tandis que les insectes tipulaires, les moustiques et les zancudos, se montrent chaque jour plus nombreux, plus incommodes et plus crucls.
Quelque patient que l’on soit, il est impossible de supporter sans se plaindre ces attaques répétées, cette conjuration d'ennemis ailés qui percent les vêtements de leur sucoir, qui se glissent dans la bouche, dans les narines, dans les oreilles, dans les yeux. Les créoles eux-mêmes, vieux habitués de ce rivage, ne se souhaitent point le bonjour sans se demander : « Comment les zancudos veus ont-ils traité cette nuit? » Pour qualifier le fléau , ils ont même inventé la dénomination de plaga de los mosquitos (plaie des moustiques). « Que l'on doit être bien dans la lune ! disait un Indien Saliva au père Gumilla; si belle et si chaire, elle doit être libre de moustiques. » Les moines espagnols qui habitent les forèts du Cassiquiare y ont, au bout de quelques mois, la peau entièrement tigrée, chaque piqüre laissant un petit point d'un brun noirâtre, Contre les atteintes de ces infitigables assaillants, nul préservatif, nul remède n'existent. Les Indiens, couverts de roucou, de terre bolaire, ou de graisse de tortue, ne semblent pas être à l'abri des piqûres. La peinture atténue peut-être la vivacité du dard de l'insecte, ais elle n'en garantit pas. La seule méthode à employer contre les moustiques et les zancudos, c'est de les laisser épuiser Paction de leur suçoir, Vive au premier moment, la douleur diminue par degrés, et quand l'animal est parti de son plein gré, elle cesse, tandis que lorsqu'on le chasse ou qu'on le tue sur la plaie, la piqûre s'envenime et détermine une enflure de la peau.
Notre itinéraire au-dessus des cataractes aboutissait d'abord, par une foule de petites rivières, à San-Fernando de Atabapo, d'où nous devions remonter le Temi et le Tuamini, pour arriver à cette partie de terres inondées qui établit une communication entre l'Orénoque et le rio Negro. De là on pouvait descendre ce dernier fleuve, remonter le Cassiquiare, et retrouver ensuite le Haut- Orénoque, Conime dans ce dédale de rivières toute erreur eût été funeste, nous cûmes soin de choisir les meilleurs pilotes du pays, en nous les attachant par un fort salaire et par la perspective d'une récompense,
San-Fernando de Atabapo, où la pirogue aborda le 28 avril, est placé près du confluent de l'Orénoque, du Guaviare et de FAtabapo. Ce poste ne fut fondé d'une manière définitive qu'en 1756, à l'époque de l'expédition d'Ituriage et de Solano. Avant ce temps, on avait eu à se défendre contre les attaques chaque jour renouvelées des Indiens des environs. Enfin la ruse et la force, tour à tour employées, réduisirent ces intraitables ennemis.
Le rio Atabapo, au milieu duquel nous n° ;iguions alors, est un paradis auprès de l'Orénoque. Sur ses eaux limpides et fraiches, plus de moustiques, plus de zancudos. On peut dormir la nuit sans être dévoré. Nous fimes route ainsi jusqu'à la mission de San-Baltasar, l'un des hameaux les mieux bâtis que j'eusse vu depuis mon départ de Caracas, Les cases en étaient régulitres et propres ; les plantations belles et bien tenues, C’est au-dessus de ce village que l'on entre dans le rio Temi; mais, avant d'arriver à son confluent, notre pirogue passa devant la Piedra de la Madre, bulte granitique à laquelle se rattache un touchant épisode déjà raconté ailleurs, mais trop caractéristique pour être omis,
. A une époque où, pour renforcer la population des villages, on avait organisé des battues contre les Indiens, un jour, des créoles entrèrent dans une cabane où se trouvait une mère guahiba avec trois enfants, dont deux n'étaient pas encore adultes, Toute résistance fut impossible : le père était allé à la pêche, et la mère n'avait d'autre espoir de salut que dans une prompte fuite. On courut après elle; on la saisit; on la garrotta avec ses deux enfants, on la transporta à San-Fernando. Séparée de son mari et de ses deux fils aînés qui avaient suivi leur père, cette pauvre femme n'eut désormais d'autre pensée que la fuite. On avait cru assez la dépayser pour lui enlever toute chance de retrouver sa cabane. Elle n'y renonça point malgré la distance. A diverses reprises, elle s'enfuit avec ses enfants, Rattrapée chaque fois et cruellement fustigée, elle recommenca toujours, jusqu'à ce qu'on l'eût séparée de sa famille pour la conduire vers les missions du rio Negro. Une pirogue la recut; elle y fut amarrée à la poupe: mais, ayant rompu ses liens, elle se jeta à la nage et gagna la rive gauche de l'Atabapo. Elle y prit terre, s'enfonça dans les bois où ses gardiens la poursuivirent, On la ressaisit vers le soir; on l'étendit sur la butte granitique que nous avions alors sous les yeux ,et qui fut nommée, à cette occasion, {a Piedra de la Madre; on l'y déchira à coups de lanières de cuir de lamantin, on la reconduisit dans une barque vers la mission de Javita. Là, jetée dans un de ces caravanscrails qu'on nomme pompeusement casa del Rey, elle brisa ses liens dans la nuit, et s’échappa avec l'intention d'aller reprendre d'abord ses enfants captifs dans le village de San-Fernando de Atabapo, pour les ramener à leur père sur les bords du Guaviare, C'était un voyage de cinquante lieues à travers des forêts inondées et presque impraticables. L’Indien le plus robuste n'eût pas osé l’entreprendre, Cette mère l’accomplit en grande partie. Elle traversa les bois, malgré leurs innombrables réseaux de lianes, moitié à pied, moitié à la nage; franchit plu- Sieurs cours d'eau, vécut de fourmis noires qui montent sur les arbres pour y suspendre leurs nids résineux, et arriva ainsi jusqu'aux environs de la mission où ses enfants étaient détenus, La fatalité poursuivait la pauvre Guahiba : on s’empara d'elle de nouveau, et, au lieu de récompenser tant de dévouement maternel, on l’envoya mourir loin de ses fils, dans une des missions du Haut- Orénoque, Elle s’y laissa expirer de faim.
Nous étions alors dans le rio Temi, dont le cours, du sud au nord est ombragé de pirijaos et de mauritias au tronc épineux. Ces arbres forment un berceau au-dessus de son lit, qui est profond, mais étroit. De temps à autre, la rivière déborde dans la forêt, et souvent, pour raccourcir les sinuosités du Temi, nos mariniers indiens engagèrent notre pirogue dans les sendas, ou sentiers d'eau au milieu de la forêt. Dans l’une de ces promenades par eau, au milieu des terres, nous vimes sortir d’un buisson inondé une bande de toninas (dauphins d'eau douce) longs de quatre pieds, qui s'enfuirent à notre aspect en soufflant de l’eau par les narines.
* La mission de Javita est la première que l'on trouve en remontant le rio Temi.
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Elle est peuplée de Poimisanos, d'Echinovis et de Paraginis, qui s'occupent principalement de la construction des pirogues. Ces pirogues se creusent d:ns les troncs du sassafras, espèce de grand laurier qui atteint jusqu'à cent pieds de hauteur, arbre jaune, résineux, presque incorruptible dans l'eau, et d’une odeur très-agréable, Toutes ces forêts abondent d'ailleurs en magnifiques essences d'arbres.
Pendant que le portage de notre pirogue s'opérait, nous pûmes recueillir quelques particularités sur les peuplades des environs. Là, pour la première fois, nous apparut une sorte de culte religieux, chose que je n'avais pas remarquée ailleurs. Les peuples de cette zone ont leur bon principe, Cachimana, et leur mauvais principe, Jolokiumo, l'un puissant, l'autre rusé. Les desservants de cette religion sont de vieux Indiens, auxquels est confié le Lotuto, où trompette sacrée, qu'ils font résonner dans les jours de grande conjuration, On n'est initié aux mystères du botuto qu'autant qu'on est resté pur et célibataire, Ces trompettes sacrées ne semblent pas être fort nombreuses : la plus célèbre est placée au confluent du Temi, et son timbre est si fort, suivant les Indiens, qu'on peut l'entendre à la fois à Tuamini et à San-Davide, c'est-à-dire à dix lieues de distance. La trompette est un fétiche de premier ordre et de grande distinction, On place à ses côtés des fruits et des boissons spiritueuses. Tantôt le grand esprit la fait résonner lui-même, tantôt il se contente de la faire emboucher par le prêtre. La vue du botuto est interdite aux femmes. Si l’une d'elles jette, même par hasard, les regards sur l'objet sacré, elle est à l'instant immolée sans pitié,
Quand on donne dans le rio Negro, on s'aperçoit tout d'abord d'un changement dans la couleur des eaux. Le fleuve a une couleur de succin, et, partout où «a profondeur est grande, une couleur de marc de café, qui ne s'altère pas mème quand des rivières considérables portent au fleuve des eaux blanches, La première halte sur le rio Negro est la mission de Marva, village peuplé de 150 Indiens qui vivent dans l'aisance. Ensuite vient San-Miguel de Daide, au-dessous duquel se jette un bras du Cassiquiare ou rio Conorichite qui a longtemps servi de théâtre à la contrebande des marchands d'esclaves. Ce commerce, organisé dans ces pays de l'intérieur entre les Brésiliens et les Indiens, fut longtemps la seule cause active de cette guerre d’extermination que les Caraïbes avaient déclarée, il y a un demi-siècle, aux autres peuplades de l'Orénoque. Les Caraïbes se battaient pour faire des prisonniers el pour les vendre, Aujourd'hui que les acheteurs se sont retirés, les pourvoyeurs se tiennent tranquilles.
De San-Davide à l'ile Dapa, il y à une demi-journée de navigation, Cette ile, à notre passage, avait quelques cultures, et deux ou trois cases, dans lesquelles se pressaient une vingtaine d'Indiens, hommes et femmes, tous complétement nus, A aotre approche, deux femmes fort jeunes et assez jolies descendirent de leurs hamacs et vinrent nous offrir des tourtes de cassave et des gâteaux de pâte blanche, nommés vachacos, fabriqués avec des fourmis pilées, puis séchées à la
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A San-Carlos, nous touchâmes la frontière. San-Carlos du côté de la Colombie, San-José de Maravitanos du côté du Brésil, sont les postes avancés des deux puissances limitrophes sur cet angle de la haute Guyane. De ce point j'aurais pu descendre presque en aussi peu de temps vers les possessions portugaises que dans les Ilanos de la Colombie. Mais je ne devais entrer dans le Brésil qu'après avoir exploré entièrement la Colombie. La pirogue se remit donc en route pour regagner l'embouchure du Cassiquiare, qui forme le confluent de l’Orénoque et du rio Negro, route praticable en iout icinps, même dans la saison sèche, et qui ne nécessite aucun portage.
Au confluent du rio Negro et du Cassiquiare est le poste de San-Francisco- Solano, fondé en l'honneur de l’un des chefs de l’expédition des limites. Il est habité par deux nations indigènes : les Pacimonales et les Cheruvichahenas. Les plantations des environs semblaient assez négligées; elles étaient dévastées par des bandes de toucans. Voleur et familier, le toucan entre impudemment dans les maisons et y dérobe tout ce qui s'offre à lui. Il n'est pas vrai que, par la structure de son bec, cet oiseau soit obligé de jeter en l'air sa nourriture pour pouvoir l'avaler. I la relève, il est vrai, assez difficilement de terre; mais, quand une fois il l'a saisie, il n'a qu'à hocher la tête pour opérer la déglutition. Pour boire seulement, il fait des contorsions si extraordinaires, que les religieux y avaient vu un signe de croix et un bénédicilé. Les plumes de cet oiseau sont un objet de parure pour les dames du Brésil, et c'était là sans doute un des ornements des anciens peuples de la contrée, toujours dépeints avec des diadèmes de plumes.
Après une pénible navigation sur le Cassiquiare , notre pirogue avait abordé enfin au dernier point connu de l’Orénoque, au poste de l’Esmeralda qui forme la limite des terres colonisées. L'Esmeralda réduit à une centaine d'habitants, est un joli hameau, situé dans une plaine charmante, véritable prairie qu'ombragent des bois de mauritias.
C'est à l'Esmeralda que se fabrique le meilleur curare, l'un des poisons les plus actifs que l'on connaisse. On apporte à la confection de cette substance une sorte de mystère et d'apprèt, et on la célèbre comme une fête appelée la jiesta de Las juvias. Les juvias sont les fruits du bertholletia, liane qui fournit le curare. Une orgie à peu près complète précède la fabrication. Quand les fumées des spiritueux sont dissipées, on dispose de grandes chaudières pour la cuisson du suc vénéneux, Le poison n’est ni dans les fruits, ni dans les feuilles de l'arbre , mais dans l'aubier, On râcle la liane qui est le bejuco de mavacure, et l'écorce enlevée est réduite en filaments très-minces sur une picrre à broyer. Le suc vénéneux étant jaune, toute la masse filandreuse prend la même couleur. Une infusion à froid, puis une concentration par évaporation, suffisent pour obtenir ce poison terrible dont on ne connait pas encore l'antidote.
Quand le curare est terminé , commence le premier acte de la fête des juvias. La scène se passe dans de grandes cabanes autour desquelles sont rangés de
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grands singes, des marimondes et des capucins rôtis et noircis par la fumée. Les naturels font grand cas de la chair de ces singes, et ils en destinent toujours un grand nombre au repas de la fête. Ces anthropomorphes, grillés et alignés de la sorte, ont l'air de petits enfants brûlés dans un incendie, ou de momies rangées dans un caveau. Les Indiens sont ravis de ce spectacle ; mais il est dégotant pour les Européens. 11 parait que tous ces peuples, à une époque encore récente, avaient des habitudes d'anthropophagie qu'on a eu de la peine à déraciner.
Après avoir dévoré leurs grands singes, les Indiens commencent les danses. Les horomes seuls ont le privilége de ce divertissement, ce qui en augmente la monotonic. Tous ces Indiens, jeunes ou vieux, tournent en rond, tantôt à droite, tantôt à gauche, avec une gravité silencieuse. Presque toujours les danseurs euxmêmes sont les musiciens. Ils soufflent dans une espèce de syringe à tuyaux inégaux, et pour marquer la mesure ils plient leurs genoux en cadence. Tout cela se fait sur un mode triste et lent. Pendant ce temps, les femmes sont laissées à l'écart, admises tout au plus à servir aux convives du singe rôti, des boissons fermentées, du chou-palmiste et de la farine de poisson séchée au soleil.
Au delà de l'Esmeralda, et en remontant vers ses sources, on trouve les bouches du Macova ; puis les tribus indomptées des Guaicas et des Guaharibos, qui ne souffrent pas qu'on pénètre plus avant. C'est dans cette zone montueuse que la tradition antique place des tribus de nains blanchâtres qui ne sont autre chose que des races mèlées de Guaicas et de Guaharibos. La petite taille des uns, la peau blanche des autres, ont porté quelques voyageurs à en faire des albinos : ce sont simplement des tribus d'Indiens que leur vie montagnarde, des croisements de races, et d'autres causes inappréciables, ont dotées d'une peau plus blanche que celle de leurs limitrophes. Ces tribus habitent les chaînes qui s'étendent entre les sources des affluents supérieurs de l'Orénoque, contrée connue jadis sous le nom de Parimo, et où se trouvait, dit-on , situé le fameux Dorado de Walter Raleigh et des premiers conquérants espagnols; le lac Parimo et le Dorado, fables qu’on a tour à tour transportées sur toutes les chaînes ct à toutes les latitudes ; leurre jeté pendant deux siècles, comme une pâture, à la cupidité humaine, et auquel on doit peut-être le grand mouvement colonisateur qui entraîna, il y a trois siècles, tant d'Européens en Amérique !
Nous quittämes l'Esmeralda le 18 mai. Désormais cette navigation de l'Orénoque n'allait plus être qu'un jeu : le fleuve nous emportait. Nous pouvions garder le milieu du courant, d'où une ventilation constante chasse les moustiques; nous allions rentrer dans des pays moins incultes et moins sauvages. Santa-Barbara et San-Fernando de Atabapo passèrent devant nous avec la rapidité d'une flèche ; nous traversames les grandes cataractes presque en nous jouant, crâce aux mariniers les plus habiles qui eussent jamais fait voguer une pirogue de l’Angostura à San-Carlos. Pararuma, Carichana, Uruana, postes déjà visités , reparurent tour à tour. Dans une halte sur ce dernier point, nous pèmes observer
de près deux peuplades réunies d'Otomacos et d'Amarizanos, fort remarquables por leurs mœurs, par leurs usages et par leur manière de vivre.
Dans ces Otomacos, je vis pour la première fois des géophages ou mangeurs de terre. Soit par goût, soit par besoin, les Otomacos avalent une certaine quantité de matière argileuse sans que leur santé en soit altérée. Cette terre se prépare en poyus où boulettes qu'ils avalent à diverses reprises dans le courant du jour. Cette dépravation de goût n'appartient pas exclusivement aux Otomacos; on la retrouve chez d'autres tribus indiennes, La terre dont se composent ces boulettes est une glaise fine et onctucuse, d'un gris jaunâtre, qu'ils font cuire légèrement au feu. Ce fait de physiologie a été remarqué aussi dans d'autres continents, et l'on sait que les nègres de la côte de Guinée mangent avec délices une terre jaunâtre appelée caouac. Le même usage se remarque en Asie et dans l'archipel Malais,
“es Otomacos et les Amarizanos ont encore une passion bizarre et funeste, celle de la poudre de niopo. Ce niopo provient d'une espèce de mimose mise en morceaux, humectée et fermentée. Quand les graines commencent à noircir , ils les pétrissent comme une pâte, y mêlent de la farine de manioc et de la chaux tirée d'une coquille, puis exposent le tout à un feu vif, où la pâte prend la forme de petits gâteaux. Cette substance se prise avec délices, en tous lieux, à toute heure. Quand un étranger entre, on la lui offre comme un gage de prévenance hospitalière. Pour ma part, je n’y échappai point, À peine fus-je entré dans une case d'Amarizanos, qu'une jeune femme vint m'offrir du niopo, en m'invitant à me coucher par terre pour le prendre. Mes Indiens acceptérent, et je restai là pour voir l'opération, Quand on eut placé le niopo réduit en poudre fine sur un plat de cinq ou six pouces de large, le naturel prit ce plat d’une main, et, de l'autre, il s'appliqua à la narine un os fourchu de gallinazo, à travers lequel il aspira cette espèce de tabac en poudre. Pour que cette opération lui procurât des voluptés plus graräes, l'Indien s'était couché par terre, et il y resta quand la poudre l’eut enivré. Le niopo n'agit pas toujours comme spasmodique et soporatif; il excite parfois les Indiens à un tel point, que leur ivresse dure pendant plusieurs jours, Alors ils se déchirent et s'entre-tuent, et souvent, à la suite de ces rixes, on voit des cadavres flotter sur la rivière.
D'Uruana à l'Augostura, ville principale du bas Orénoque, notre traversée ne fut que de douze jours, Ce ne fut pas sans un vif sentiment de joie, qu'après cette pénible navigation le long de rives sauvages, j'aperçus une terre civilisée, J'y débarquai le 30 mai, et m'installai à terre dans une petite maison qui, agrandie par le contraste de ce que je venais de voir, me paraissait presque une résidence royale, Située sur la rive droite de l'Orénoque, Angostura est adossée à une colline de schiste dont le talus se prolonge jusqu’à un demi-mille de la berge. Les rues, bien alignées et parallèles à la rivière, sont bordées de maisons assez jolies, les unes en pierre, les autres en terre, revètues de bambous. La plus belle et la plus considérable de ces maisons est celle du gouverneur, qui fait face à l'Orénoque, ct qui a devant elle quelques canons en batterie pour se défendre contre
une agression imprévue. Les autres édifices sont, l'église dont l'aspect extérieur rappelle plutôt une prison qu'un temple, la caserne, hôpital, le corps de garde et la maison d'arrêt. Les autres habitations appartiennent aux marchands d'Angostura, qui font le commerce d'Europe et du haut Orénoque,
Angostura, si éloignée de la Colombie centrale, fut un des principaux théâtres de la guerre de l'indépendance. Émancipée dès les premiers jours, cette place servit de point de ralliement aux convois de patriotes vénézuéliens qui arrivèrent d'Angleterre, en 1818, sur l'Indien, le Dowson, le Prince et l'Emeraude, C'est là qu'on organisa cette petite armée dévouée, mais désunie, qui alla se mesurer avec toutes les forces royalistes dans le Haut et le bas Orénoque, qui fit la campagne de l’Arauca, livra les batailles de Barcelona, Cumana, Calabozo, Ortiz, Villa-de-Cura, San-Carlos, Cojeda , etc., expéditions plus coûteuses que profitables, heureuses toutefois, en ce sens qu'elles pespétuaient la guerre et préparaient les voies aux triomphes futurs.
Angostura ne pouvait pas me retenir longtemps. Aucune observation essentielle n'était à recucillir sur ce point éloigné de tout itinéraire. Pour rentrer dans les riches provinces colombiennes, deux moyens s'offraient, l'un de recommencer men pèlerinage à travers les Ianos, l'autre de descendre l'Orénoque sur un caboteur, pour gagner de là ou Cumana, ou la Guayra, ou Portobello, Après quatre jours d'attente, aucune occasion ne s'étant offerte pour un voyage par mer, et en revanche, une caravane étant sur le point de partir pour les Ilanos de Curmana, je quittai Angostura le 8 juin.