CHAPITRE XIV
NUEVA-BARCELONA. — ROUTE DE CARACAS A VALENCIA ET DE VALENCIA A MARACAYEO.
D’Angostura à Nueva-Barcelona, la première halte importante est au Cari, poste considérable de Caraïbes, Ces Caraibes, autrefois nomades et belliqueux, sont maintenant un peuple de pasteurs et d'agriculteurs. De Cari, nous gagnämes la ville de Pao, et de là le port de Nueva-Barcelona, où j’arrivai le 20 juin. Nueva- Barcelona est une jolie et florissante ville, située sur la mer des Antilles, entre Cumana et la Guayra. Peuplée de 5,000 âmes, moins peuplée par conséquent que Cumana, elle absorbe, chaque jour, une portion du commerce de cette dernière ville, par suite de sa position centrale et favorisée.
{ Deux jours me sufirent pour voir la ville; j'en repartis Le 22 juin sur un paquebot, J’arrivai à la Guayra le 24, et le 25 à Caracas, d'où je repris mon chemin à travers les terres, pour aller visiter le district de Valencia, seul point qui me restât à parcourir des deux grandes provinces de Maturin et de Vénézuéla, La route de Caracas à Valencia, pratiquée d’abord dans une gorge étroite, traverse
jusqu'à dix-sept fois le rio Guayre, avant d'arriver au petit village d'Antimano. Au delà se développe le système montueux de l'Higuerote, qui sépare les deux vallées de Caracas et de l’Aragua. Le premier hameau que l'on rencontre dans cette dernière est celui de San-Pedro, que terminent les petites fermes de las Laguenetas et de Garavatos, hôtelleries isolées, où les muletiers viennent faire une halte,
De las Laguenctas, la route descend dans la vallée du rio Tuy. Là commence un terrain riche et fécond, couvert de hameaux, de villages et de bourgs, qui, pour la plupart, porteraient en Europe le nom de villes. De l'E, à l'O., sur une distance de douze lieues, on trouve la Vittoria, San-Matco, Turnero et Macaraï, qui ont ensemble plus de 28,000 habitants. Le rio Tuy serpente dans ces plaines entre des terrains couverts de bananiers. Nulle eau n’est plus limpide et plus belle que celle de ce ruisseau. La culture des plaines n'est plus confiée aux Indiens ; ce sont les nègres qui travaillent sur les exploitations rurales, Partout, quand on se rapproche des côtes, l'esclavage se retrouve.
A la Vittoria, nous trouvâmes un embranchement de deux routes. L'une d'elles, que nous suivions, allait directement de Caracas à Valencia; l'autre conduisait aux Hanos de l'Orénoque par Villa-de-Cura, los Reyes et Calabozo. La Vittoria est un endroit populeux et riche. Du haut d'un calvaire qui couronne la ville, l'œil se repose sur des fermes, des hameaux, des bouquets d'arbres sauvages, La route au delà de la Vittoria est un vrai jardin qui passe par Turmero, Macaraï, Cura, Guacara, On arrive ainsi à Valencia, après avoir longé pendant quelque temps le lac qui porte son nom.
Le lac de Valencia ou, suivont les naturels, Tacarigua , est le produit des nombreux ruisseaux qui arrosent la vallée d'Aragua. Son périmètre, grand à peu près comme celui du lac de Neuchâtel, offre le contraste de deux natures. La rive nord, qui s'appuie à la vallée d’Aragua, est couverte d'un magnifique tapis de verdure : sur l’autre rive, au contraire, on ne voit qu'une plaine nue, terminée par un rideau de sombres et sévères montagnes, La profondeur moyenne du lac est de 12 à 15 brasses, 1 est parsemé d'îles cultivées et fécondes qu'habitent des métis pêcheurs et pasteurs, qui y naissent et ÿ meurent souvent sans toucher à la terre ferme. Pour eux ces îles sont un monde et ce lac un Océan.
Ainsi entourée de montagnes productives et assise à peu de distance de son lae, Nueva- Valencia est une ville vaste et populeuse. On y arrive par un fort beau pont de trois arches, bâti en picrres et en briques, pont qui forme, avec la Glorieta, les deux objets les plus remarquables de la ville. Les rues sont grandes et larges, les marchés fort beaux, les maisons basses, mais élégantes. La population, de 15,000 âmes environ, est plus agricole que commerçante, Nueva- Valencia sert d'entrepôt aux riches récoltes de la vallée d'Aragua, et les verse sur Pucrto-Cabello, ville maritime du district. Puerto-Cabello est un séjour aussi malsain que la Guayra, aussi funeste aux Européens qui l’habitent. Non-sculeinent la fièvre jaune y vient de temps en temps décimer la population, mais des
ficvres ataxiques y sévissent à toutes les époques de l'année, Le voisinage de marais salants semble être la cause la plus active de cette insalubrité, Puerto- Cabello est un poste militaire autant que marchand. Des fortifications élevées à bras d'hommes n'ont fait qu'ajouter de nouvelles défenses à une position que la nature seule avait rendue presque inexpugnable. Le plus beau port du monde y est commandé et protégé au loin par une double ceinture de châteaux et de redoutes, Malgré ces redoutables ouvrages, l'armée des indépendants ne craignit pas, en 1823, d'attaquer la ville occupée par les Espagnols.
Arrivé à Valencia le 27 juin, j'en repartis le 28 pour aller à Maracaybo , après avoir doublé à distance sa vaste lagune. Mon itinéraire était par San-Carlos, Tocuyo et Merida. Le hasard m'offrit un compagnon de route, un jeune Colombien , que je ne désignerai ici que par son prénom, Pablo. Passionné comme moi pour les beautés naturelles de son pays, if m'accompagna pendant tout le temps que je le parcourus : nous ne nous quittâmes qu’à la frontière.
Vers le milieu de la première journée, qui fut fatigante et monotone, nous arrivämes à Tocuyo, verte oasis au milieu de vastes savanes. A quelques lieues plus loin s'étendaient les plaines de Curabobo, champ de bataille célèbre, où Bolivar et Paëz, à la tête de leurs volontaires colombiens, mirent en fuite les Espagnols, commandés par La Torre. Nous franchimes, vers le soir, sous la teinte douteuse du dernier crépuscule, cette plaine dont le nom marquera dans l’histoire du pays. Au delà finit la plaine et commence la montagne.
Les jours suivants, rien ne nous frappa. Nous dépassimes Tinaquillo, village avec quelques cases assez mesquines; San-Carlos, ville de 6,000 âmes, éprouvée par le dernier tremblement de terre, riche en plantations de coton, de café et d'indigo; Angare, village populeux, assis dans un vallon charmant, entouré de belles et productives cultures; Barquicimeto, portant encore de cruels stigmates de la grande secousse qui jeta, en 1812, ses maisons sur le sol, affreux désastre dans lequel 1,500 âmes périrent sur 8,000 ; enfin, Tocuyo, espèce de ce: ef-lieu de ee district de montagnes, et ville frontière de la province de Vénézuéla. Le plateau sur lequel elle est assise a trois lieues à peu près de longueur : il va mourir au pied d'une chaîne calcaire qui court du N. E. au S. O. Cet espace peu étendu est d’une fertilité remarquable. Il donne à la ville une importance agricole, la seule qu’elle puisse avoir dans sa position éloignée des côtes.
La route de Tocuyo à Merida, pratiquée dans les vallons supérieurs d’une chaine des Andes, abonde en sites d’une imposente beauté. Les rivières y roulent des flots d'argent sur des roches granitiques, et, souvent brisées dans leur cours, elles se partagent en lignes écumeuses et rapides. À ce mouvement des caux et à ce jeu du terrain, à ces masses sourcilleuses qui varient incessamment d'aspect, si l'on ajoute les arbres les plus beaux, les plus vigoureux des Alpes équatoriales, on pourra se faire une idée du spectacle, à toute minute changeant, de ce long et pittoresque chemin.
Nous parcourûmes ainsi la vallée de Carache, souvent semblable à la vallée de
Chamouny, en y retrouvant toutes les cultures qui couvrent les versants du Tyrol et des Pyrénées, des Karpathes et des Apennins, et jusqu'aux goitres dont les montagnards européens sont affligés. Nous vimes Pampanito, Mendoza et plusieurs autres villages; nous franchimes le Panamo, c'est-à-dire le point le plus élevé de cette Cordillère; puis, traversant Mucuchies et Mucuenbar, nous arrivämes, le 13 juillet, dans la délicieuse ville de Merida.
Merida, fondée en 1558, sous le nom de los Caballeros, est située sur un plateau de trois lieues de long sur une de large, plateau qu'arrose la petite rivière de Macujun. Situation, sol, température, tout s'est réuni pour faire un petit Éden, un jardin toujours vert, de ce territoire béni du ciel. Un seal fléau à tout annulé. Merida a été détruite de fond en comble par le tremblement de terre de 1812. A * une distance de cinq cents milles l'une de l’autre, Caracas et Merida furent abimées toutes les deux le même jour, par la même secousse, Le désastre fut à peu prés égal pour la cité littorale et la ville de l'intérieur, De 12,000 habitants, Merida n'en put conserver que 3,000.
Le désir de voir Merida nous avait fait pousser notre route beaucoup plus au S. qu'il n'eût fallu pour contourner le lac Macaraybo. Après une halte de deux jours dans cette jolie résidence, nous reprimes la direction du N., de manière à gagner le lac à la hauteur de Gibraltar. Nous arrivämes, en effet, dans cette bourgade le 17 juillet, et primes aussitôt passage sur une grande barque qui mettait à la voile pour Macaraybo. Le lac de Macaraybo forme un ovale de 50 lieues de long sur 30 de large, ce qui fait une circonférence de 150 lieues. C'est une petite Méditerranée qui communique à un golfe moitié moins grand par un goulet de deux lieues de largeur sur huit de longueur. Ce lac reçoit plus de vingt rivières, dont les plus considérables sont la Zulia et le Matacan. Quoique ouvert du côté de l'Océan, ses eaux sont douces et potables, si ce n'est aux époques où la brise du large pousse constamment les flots salés vers les eaux fluviales. Le lac est rarement sujet à des tempêtes; ce n'est guère que par des vents violents du N. E. que l'on voit ectte petite mer soulever ses vagues clapoteuses, assez fortes quelquefois pour faire chavirer les embarcations.
Après (rois jours de navigation, nous primes terre à Maracaybo, ville bien bâtie, vaste et peuplée de 20,000 ämes. Sa situation sur le lac en fait une ville commerçante,; ses traditions en font une ville savante et littéraire. La société y est douce, aimable et polie. Capitale du département de Zulia, elle a des forts dont le principal est celui de Barra, des écoles, des collèges et d'assez beaux chantiers. Nous en repartimes le 2% juillet sur un caboteur qui allait à Santa- Marta, C'était une fort jolie goëlette, fine voilière; elle nous fit débouquer prompe tement du golfe de Maracaybo, impasse assez dangereuse quand les vents du N. E. soufflent avec violence. Nous reconnûmes tour à tour la Punta-de-Espada et le promontoire des Gallinas, puis le cap Vela; après quoi, laissant la ville de la Hacha, située au fond d'une échancrure que forme la côte, on tira droit sur Santa-Marta, où nous jetames l'ancre le 31 juillet,