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CHAPITRE XV

ROUTE DE SANTA-MARTA A BOGOTA PAR LE RIO MAGDALENA. = MOMPOX. — HONDA. — FASSAGE DU SARGENTO.

Santa-Marta est assise au bord de la mer, au pied d'une chaine rocheuse qui s'élève graduellement jusqu'à la cime de la Nevada, haute de douze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Au centre du chenal est le Moro, colline escarpée, dont une forteresse occupe le sommet. Du haut de ce bastion, auquel ont travaillé la nature et l'art, se déroule un magnifique panorama. D'un côté s'étend une succession de bois, de champs ct de jardins, qui vont mourir au pied de la haute Cordillère : de l'autre, l'Océan semble monter à l'horizon avec sa nappe bleue, tandis que , de chaque côté, un rivage accore prolonge ses hautes falaises comme un rempart devant la vague qui se brise.

Santa-Marta a été, de toutes les villes colombiennes, celle qui a lutté avec le plus d'obstination pour le maintien du régime cspagnol. Favorisée comme port de mer, même à l'exclusion de Carthagène, Santa-Marta devait beaucoup à l'influence métropolitaine, et sa résistance à l'émancipation provenait peut-être autant de ses intérêts que de ses convictions. Quoi qu'il en soit, au moment où nous y passämes, c'était une ville vaineue et déchue. Ses habitants les plus riches et les plus influents avaient péri dans la gucrre récente, ou se dérobaient par l'exil à la proscription. De 5 à 6,000 Ames, le chiffre de la population était descendu à 3,000. Santa-Marta peut, sans doute, réparer ces pertes, Avec un bon port, à portée de Carthagène et du rio Magdalena, ce grand canal intérieur de Ja Colombie occidentale , elle peut devenir assez florissante sous le nouveau régime, pour n'avoir plus rien à regretter de l’ancien. La ville est vaste; elle a quelques églises assez remarquables.

Le plus grand obstacle à la prospérité de Santa-Marta sera toujours le voisinage d'une ville maritime, sa rivale et sa supérieure. Située sur un bras de la Magdalena, Cartagena, chef-lieu de la province, se trouve dans de meilleures conditions de prospérité que Santa-Marta, Cartagena à un magnifique port, auquel on arrive par la passe de Bocachica, que deux forts commandent. C'est une ville imposante, mais triste, ayant l'aspect d'un vaste cloître. Les maisons, toutes surmontées de terrasses saillantes, semblent vouloir enlever aux rues qui la coupent l'air et le soleil, La cité a pourtant des prétentions monumentales; ses constructions offrent çà et là de longues galeries à colonnades qui visent à l'effet de l'art grec et romain. Peu élégantes et assez mal meublées, ces habitations sont néanmoins commodes et fraîches, Cartagena, ruinée par des siéges successifs et par une gucrre coûteuse, est encore une place forte, qu'une garnison de quelque importance rendrait imprenable. La population, de 18,000 âmes, ne se

compose guère que d'hommes de couleur, la plupart pêcheurs, matelots ou détaillants. Ces hommes de couleur, qu'on appelle métis ou 3ambos, et que l'on retrouve dans presque toutes les villes colombiennes, sont, en général, des hommes industricux, habiles dans les métiers qui exigent une attention patiente et minutieuse,

Le 3 août, nous quittâmes Santa-Marta pour gagner les Cienegas, espèce de lagune située sur les bords de la mer, et dans laquelle le rio Magdalena se décharge par quatre bouches. Le littoral de ces Cienegas, ainsi que toute la partie du territoire qui s'étend de Santa-Marta à la Hacha, est habité par des Indiens Guahiros, peuplades indépendantes que les Espagnols n'avaient jamais pu soumettre. La population de ce rayon est évaluée à 40,000 âmes à peu près. Bien armés, bien disciplinés, maniant aussi bien le mousquet que la flèche vénéneuse, ces Guahiros ont organisé un grand commerce interlope avec les négociants anglais de la Jamaïque. Hs échangent des mulets, des moutons, des perles, des bois de teinture, des peaux, contre du rhum, de l'eau-de-vie et des munitions. Ils trafiquent aussi avec la ville de la Hacha. Leurs chefs, ou caciques, se distinguent par un habit de guerre, qui se compose d’une peau de tigre, dont les bords sont ornés de plumés de toucan et dont les dents luisantes leur servent de diadème,

Arrivés dans la lagune des Cicnegas, nous fûmes frappés de la quantité d'oiseaux qui en couvraient le bassin ou qui se jouaient sur les bords. Des pluviers, des poules d’eau, des palmipèdes de cinq ou six espèces diverses, s'élevaient par troupes, ou se laissaient bercer par les petites vagues du lac, tandis qu'à terre des tourterelles grosses à peine comme nos grives et une espèce de milan se poursuivaient d'un arbre à l’autre. Le coup d'œil du lac, semé d'îles vertes, était charmant; sur le premier plan s’étendüit la forêt, dont les cimes formaient, à quatre-vingts pieds de hauteur, comme une mer aérienne et verdoyante, ondulant à la brise ; sur le second plan se dressaient les Andes neigeuses. L'imagination ne saurait se faire une idée de la majesté de cette nature des chaînes équatoriales.

Après une courte relâche devant Pueblo-Viejo, l’une des bourgades qui bordent le lac, nous remimes à la voile pour atteindre les bouches du rio Magdalena, Près de Pucblo-Viejo, mon compagnon de route me fit remarquer une plaine où avait eu lieu, en 1820, un engagement opiniâtre entre les troupes colombiennes sous les ordres du général Cariñan et un petit nombre de soldats espagnols soutenus par les indigènes. La victoire, chèrement payée, était restée aux Colombiens,

Le 7 août, nous nous engageâmes dans les canaux qui aboutissent au lit principal du rio Magdalena. Le premier était le grand canal, profond, vaste, bordé d'arbres, animé par une foule de flamants, de hérons et d'autres oiseaux ; ensuite vint le canal Clarin, dont les bords semblent peuplés de singes; puis le canal Abrito, enfin le canal de Soledad, dérivation direc! du grand fleuve.

Le courant du canal de Soledad étant très-peu sensible, nous le remontämes

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ANNONCE ETIS NOPINOENNX

rapidement, soit avec la voile, soit à l'aide de longues gaffes avec lesquelles nos bateliers allaient chercher un point d'appui dans la vase. Notre barque, du reste, montée par six Indiens, mariniers ou bogus pratiques de ces parages, était excellente, bien fournie de vivres, et passablement défendue contre les moustiques, auxquels le cours des rivières appartient, Ainsi préparés à une longue et pénible navigation, nous atteignimes le rio Magdalena, le 10 août, à la hauteur de Barranca-Nuevya, grosse bourgade peuplée de 1,000 âmes. Sur les plages de Barranca, reparurent ces légions de caïmans que j'avais presque oubliés depuis mon départ des bords de l'Orénoque. Les caïmans du rio Magdalena sont les plus gros et les plus farouches que l'on connaisse. On cite dans le pays l'histoire d'une jeune fille qui, étant allée puiser de l’eau à la rivière, eut la main saisie entre les dents d’un crocodile qui nagcait à fleur d'eau, Elle cria, mais on serait accouru trop tard à son secours, et l'animal l’eût infailliblement entrainée, si elle n'avait eu recours à un moyen de défense connu des Indiens. Elle enfonça son doigt dans l'œil du crocodile, la seule partie du corps de cet animal qui soit vulnérable, Vaincu par la douleur, celui-ci céda et n’emporta que le poignet de sa courageuse victime.

Au-dessus de Barranca, la brise mollit, et nos bogas furent obligés de lutter contre le courant à la seule force de leurs pagaies. Dans le cours de cette navigation, nos bogas s'arrètaient le plus souvent qu'ils pouvaient. Tout prétexte, tout incident était pour eux l'occasion d'une halte. Tantôt ils s'imaginaient voir à terre un banc d'œufs de tortues, et, comme ils sont très-friands de ce mets, ils accostaient la berge, pour inspecter et fouiller le terrain, Tantôt ils débarquaient encore pour détruire les œufs de crocodile visibles sur la plage: ou bien ils allaient cueillir des fruits, ou puiser de l'eau à quelque source. Nous n’osions pas nous fâcher de ces petits retards, parce que notre barque était lourdement chargée , et que nos gens faisaient un rude service. D'ailleurs, presque toujours ces petites relâches é‘aient utiles; elles nous procuraient des vivres ou une boisson plus fraiche que l’eau de la Magdalena. La destruction des œufs de caiman nous semblait une chose moins nécessaire; mais il fut impossible de les y faire renoncer. Ils faisaient cette chasse, non pour nous, mais pour eux, tuant ainsi leur ennemi au berceau. Les petits crocodiles ont encore d'autres adversaires à redouter. À peine éclos sur la grève, ils ont à se défendre contre de grands hérons, qui les épient, les saisissent, et les emportent dans l'air. Rien de plus curieux que de voir les jeunes caïmans, longs de quelques pouces, ouvrir leur gueule déjà garnie de dents, et se rouler de manière à n'offrir à l'oiseau que ce menaçant râtelier. Le héron bat de l'aile, renverse le petit replile, l'étourdit et l’achève.

Dans cette traversée de Barranca à Mompox, un site me frappa surtout, celui de l'ile San-Pedro, qui n'est qu'une forêt vigoureuse et touffue, où se croisent des milliers d'aras aux ailes bleues. Cette île, toute d’alluvions, pourrait devenir d'une fertilité merveilleuse, si on la déboisait pour la livrer à la culture. Un peu

plus haut, est le village de Pinto, dont la population de 300 âmes s'occupe moins de la pêche que du soin des bestiaux. Nous avions déjà laissé successivement sur l'une et sur l'autre rive du fleuve les villages et les bourgs de San-Agostino, Ténérilfe, Plato, Sembrano, Tacamocho. Nous vimes encore Talayqua avant d'arriver à Mompox, où nous abordâmes le 14 juillet.

Mompox, l'un des entrepôts de la Colombie centrale et grand canal intérieur, doit à sa situation sur la Magdalena un développement commercial et agricole qui augmente chaque jour, A cette ville viennent aboutir les productions des provinces environnantes; elle sert de premier chainon entre Cartagena et Santa- Mara d'un côté, et Bogota de l'autre : elle reçoit d'Antioquia, de Pamplona, de Cucuta et de Mariquito, du sucre, de la poudre d'or, du café, du cacao, du bois de teinture. La population, de 800 âmes environ, se compose, en grande partie, de noirs, de zambos et de bogas où mariniers de la Magdalena, Passablement bâtie, la ville a un quai assez bien tenu ct une espèce de chaussée contre les débordements de la rivitre. Avant la dernière guerre, Mompox était une ville ouverte; mais quand le général espagnol Moralès la menaça en 1823, on y improvisa quelques ouvrages pour la mettre à l'abri d'un coup de main. Un fossé et quelques canons sont restés depuis cette époque comme une sauvegarde au milieu des guerres civiles.

Mompox à quelques églises assez bien bâties, et quelques couvents sans religieux, On y remarque plusieurs rues larges, belles et propres, quelques-unes avec des trottoirs, Les maisons sont construites de manière à réanir toutes les condilions de fraicheur et de ventilation si désirées dans ces climats ardents. Mais, en revanche, elles sont fort mal éclairées, Les marchés sont bien fréquentés et bien garnis; le principal se tient sur le quai, à l'ombre de fort beaux arbres ct en face de l'église, Là, accostant le rivage, les barques se changent en véritables magasins flottants, où les habitants de la ville vicpnent acheter leurs provisions. Les fruits de Loute espèce, la viande fraîche, les volailles et les végCtaux abondent sur ce marché, licu de ravitaillement pour la population qui navigue sur cette rivière.

Le climat est si chaud à Mompox, qu'on y dort pendant une bonne partie de la journée, Mais, quand vient la nuit, on sort, on se réunit en famille sur la porte des habitations, et souvent on y attend le jour, Jadis, la ville était laissée dans l'obscurité pendant la nuit: mais, depuis quelques anntes, une mesure de police a exigé que chaque habitant allumät une lampe entourée de papier huilé, Mompox ressemble ainsi le soir à une ville chinoise. Muette le jour, elle devient gaie el causeuse la nuit, On s’y apostrophe de porte à porte, on y vit dans une laniliarité-naïve et douce. Les deux sexes aurait une physionomie agréable, si d'énormes goitres ne les déparaient. Les Mompoxiens mangent beaucoup de chair de pore, et ne boivent que de l'eau à leurs repas. Faut-il attribuer à ectte double circonstance cette infirmité presque générale dans la Colombie intéricure, el qui semble atteindre tous les habitants, jeunes ou vieux, blancs ou de coulvur?

Après une courte station à Mompox, notre barque se mit de nouveau à remon-

ter le fleuve. Dans ces environs, la Magdalena est active et vivante, Une foule de petites pirogues et de grands radeaux s'y croisent avec des champans énormes. Ces champans sont de longs et larges bateoux plats, à l’aide desquels se fait le commerce des provinces intérieures. L'eau n'étant plus assez profonde au delà de Mompox, pour les barques à quille aiguë, on se sert de ces pontons à cale plate pour le transport des marchandises, Les champans ont de cinquante à soixante pieds de long sur vingt de large. Leur partie centrale est occupée par la cwrrose, sorte de berceau couvert en feuilles de palmier assujetties avec des bambous, Sur l'arrière est une plate-forme en queue d'aronde , d'où le pilote debout dirige le mouvement de cette lourde masse, à l'aide d'une large et longue pagaie. Sur l'avant, un autre pilote, le barratero, où homme de la barre, contribue aussi avec une pagaie à conduire le champan. L'équipage se compose de bateliers, ou bogas, qui, le corps nu et la tête couverte d'un chapeau de paille, se tiennent sur la pointe de la carrosa, et divisés en trois bandes égales, psalmodiant un éternel et monotone refrian, poussent à tour de rôle le champan, à l'aide de gaffes longues de dix-huit pieds que termine une fourchette en bois dur. Ces bogas sont ou des Indiens, ou des métis, ou des zambos indo-nègres. A côté de ces masses énormes flottent de petits radeaux formés de troncs de balso réunis par des lianes, Ces radeaux vaménent chez eux les bogas de renfort que l'on prend de temps à autre sur les grandes embarcations, pour remonter le courant dans les endroits les plus rapides.

- Le trajet de Mompox à Honda, sous un soleil intolérable et à travers des légions d'insectes qui ne l'étaient pas moins, fut marqué, comme tout le reste de ce voyage, par de longues haltes ennuyeuses et forcées. Nous étions à la merci de nos bogas, les moins dociles de tous les hommes. Notre barque passa ainsi successivement devant les villages de Peñon et de Moralès; ce dernier est peuplé de zambos fort hospitaliers et il s'y fabrique beaucoup de vin de palme; puis nous arrivämes à Vadillo un jour de grande fête religieuse. Là, on nous donna le spectacle d'un divertissement public, dont l'épisode principal était une danse nègre, aux mouvements doux et lascifs. Après Vadillo, la première halte est à San-Pablo, dont le territoire montueux est déjà moins riche. Débarqués sur la plage, nous H'ouvämes trois où quatre douzaines d'œufs de tortues: et, suspendus aux arbres, une foule de nids d'oiseaux de l'espèce des carouges. Ces nids, singulièrement construits et n'ayant qu'un petit trou au milieu, semblent à peine tenir aux branches. De la part de ces oiseaux, c'est une précaution contre les singes, qui sont friands de leurs œufs.

Le long de cette route, et sur l'une et l'autre rive entre Moralès, Vadillo ct San-Pablo, paraissent, de temps à autre, des hameaux ou des cases isolées, peuples de bogas, qui, après avoir fait pendant longues années le service du fleuve, s'établissent sur les bords, et élèvent leur famille à ce rude métier, Ces riverains vivent dans une condition d'autant plus précaire et misérable, que Fair du fleuve est

malsain, ses eaux mauvaises et presque impotables. Is cultivent leur champ, construisent leurs pirogues, vendent aux bateliers des champans les excédants de leurs récoltes, et cherchent à procurer avec le produit un peu plus d'aisance à leur malheureuse famille.

Au delà de San-Pablo, l'aspect du pays se modifiait, Déjà l'on pressentait le voisinage des montagnes neigeuses. Les caïmans étaient snoins nombreux sur la rive, le sol était moins submergé et moins humide; la végétation changeait de caractère; malgré un soleil ardent, l'eau semblait plus froide, Jusqu'à Honda, nous vimes le paysage se transformer ainsi, de manière à nous préparer à la nature alpestre du Sargento et aux cultures européennes du plateau de Bogota.

Eutre San-Pablo et San-Bartolomé s'étend la pointe de Barbacoa, célèbre par une rencontre meurtrière entre les Espagnols et les indépendants; puis au delà de San-Bartolomé paraissent tour à tour le village de Garapaso et le rocher de l'Angostura. À peu de distance de cette passe dangereuse est le petit bourg de Nari, qui domine la Magdalena, Situé sur une rivière qui porte son nom, à cinq journées de Medellin, et au débouché de la riche province d'Antioquia, Nari est l'un des entrepôts les plus actifs de toute cette rive.

Buena-Vista et Guarama étaient les seuls villages qui me restaient à voir avant d'arriver à Honda. Buena-Visla est dans un site délicieux, et sur un terrain accideuté de vallons et de collines, dont quelques-unes se dressent sur la Magdalena comme de vertes falaises, Guarama a les mêmes beautés pittoresques, plus saillantes, plus imprévues, plus âpres. Dans les environs, les rameaux des Cordilléres se resserrent; le fleuve s’encaisse de plus en plus; il roule d'énormes pierres qui obstruent son cours; il a des courants si rapides, que nous eûmes beaucoup de peine à les rompre. À diverses reprises, il fallut mettre nos bogas à terre, pour qu'ils nous halassent à la cordelle, Parmi ces passages difficiles, il faut citer celui de la Guarderia, espèce de cap argileux qui fait un angle saillant sur la rivière, Sous l'abri de ce promontoire dormaient au soleil une foule de caïmans, tandis qu'à leurs côtés se tenaient des hérons biancs et des aigrettes, qui suivent ces amphibics à la chasse,

Nous arrivâmes à Honda le 30 août. Située dans une vallée qu'entourent de hautes montagnes, ceute ville assez insalubre éprouve des chaleurs étouffantes. Avant d'y entrer, il faut passer deux ponts, dont l’un est jeté sur le Guali, torrent qui vient mêler ses eaux à celles de la Magdalena. Des éclats de rochers servent de culées à ces ponts. Le Guali ou Guili roule des ondes limpides sur un sable noir qui leur donne la couleur de l'encre,

Capitale de la province de Mariquita, Honda est une ville importante par sa situation, Elle était bien plus considérable avant le tremblement de terre qui maltraita si cruellement les villes de la Colombie. Beaucoup de maisons et d'églises sont encore dans l'état de ruines où la catastrophe les a laissées. Ce qui reste debout indique une ville qui a connu des jours opulents. Les rues sont parées ct tirées au cordeau. Honda à un marché bien fourni, où viennent s'approvisionner

tous les Indiens des environs. Au-dessus de Honda, la Magdalena n'est plus navigable ; il faut décharger les champans.

Nous allions quitter sans aucun regret les moustiques et le rio Magdalena. Nos mules étaient prêtes de l'autre côté du fleuve, et nous attendaient dans la maison du chef de la douane, point de départ des voyageurs. Le 1° septembre, au matin, nous les enfourchâmes et primes le chemin de la montagne. Ces mules ont le pied merveilleusement sûr. Quand on n'est point habitué à leur allure, on tremble d'abord en les voyant raser le bord des gouffres dont l'aspect seul donne des vertiges; mais, rassuré bientôt, on ne songe plus qu'à admirer ces sites imposants, Une mule ne pose jamais le pied que sur les traces laissées par ses devancitres sur le même chemin. Tout pour elle est calculé d'avance; on compterait au besoin les pas qu'elle fait d'une étape à l'autre, tant sa marche est régulière, constante et fixe. Rarement elle bronche, plus rarement elle se couronne; aussi, n'a-t-on rien de mieux à faire que de lui laisser la bride sur le cou.

Après avoir côtoyé quelque temps les bords de la Magdalena, nous gravimes la colline à travers des bois épais. A la premiére clairière, une magnifique vue frappa nos regards. Nous découvrions toute la province de Mariquita, avec ses hameaux et ses maisons blanches; puis, plus près de nous, comme un ruban d'argent sur cette plaine verte, le rio Magdalena, qui baignait Honda et ses habitations entassées.

Après une nouvelle traite à travers les bois, la caravane franchit le rio Seco, et arriva le soir à la Venta-Grande, auberge semblable à toutes les auberges, station intermédiaire entre Honda et le Sargento. A peine peut-on y acheter quelques provisions, un peu de chica (bière de maïs) ct de guarapo. Quelquefois, pourtant, on cède aux voyageurs de la carne seca, viande séchée au soleil; de la graisse, des saucissons, quelques légumes, tels que la racine de baracacha, du manioc doux, des citrouilles nommées acianas. Quand on veut manger sur-lechamp de ces provisions, il faut les faire cuire soi-même. La Venta-Grande était une case assez petite, pourvue d'une toiture en chaume qui débordait de manière à former une espèce de galerie extérieure. Dans l'intérieur se trouvait un comptoir flanqué de la grande jarre de chica ou de guarapo, qui sert à la consommation des muletiers qui passent. Pour la plus grande commodité du service, on y à pratiqué un guichet à travers lequel on donne à boire pendant la nuit. Sur le comptoir figure aussi habituellement un plat rempli de piment et d'ail pilé et mêlé dans du vinaigre. On y trempe la galette de maïs, que l'on mange en buvant. Ces ventas sont tenues par des naturels ou par des métis, qui vivent sans beaucoup de peine des profits de l'auberge. Presque toujours inoccupés, ils passent le temps, soit à fumer, soit à tourmenter une mauvaise guitare en calebasse , trèscommune dans les ventas. Les attenances de la maison consistent presque toujours en un petit clos planté de bananiers et de papayers. Les maitres des ventas y récoltent quelques fruits et quelques légumes.

Au-dessus de cette venta, le chemin devient à chaque minute plus escarpé eb

plus pénible, Les symptômes de la raréfaction de Fair se faisaient sentir à mesure que nous montions, La respiration était plus courte et plus embarrassée, Toute cette route était couverte de muletiers qui gravissaient le mont ou le descendaient, Souvent il fallait se croiser en des endroits où l'on eût dit que la route pouvait à peine livrer passage à une seule caravane; mais les mules, intelligentes et adroites trouvaient assez de place pour se glisser entre les précipices et la file de montures chargées. Après avoir gravi ainsi jusqu'à 970 toises au-dessus du niveau de la mer, nous redescendimes le Sargento par le versant qui conduit au village de Guaduas. Une prairie verte où paissaient des bestiaux, des cases entourées de cultures et ombragées de saules, des bois, des ruisseaux clairs et purs, tel était le coup d'œil de ce vallon intérieur, Guaduas en forme le centre, C'est une jolie ville, avec des maisons propres et blanches, une église d'un assez bon style et des rues régulières, Guaduas est un canton composé de sept villages qui peuvent compter une population totale de 13,000 âmes, A notre passage, la vallée appartenait presque tout entière au colonel Acosta, juge politique da canton. Ce fut lui qui nous donna lhospitalité. A Guaduas, commence un type de population qui rappelle l'Europe, Ce sont des figures régulières, des tailles élégantes, des formes souples et délicates, des veux vifs, une bouche rose, un teint blanc et vermeil, don bien rare sous ces latitudes, Cette population n'est pas seulement belle; elle est bonne encore, douce et prévenante pour l'étranger, Peut-être doitelle en partie ces bonnes qualités à la fertilité du sol, qui y laisse peu de malhenreux et peu de pauvres.

Au delà de Guaduas, la route continue à peu près sur Le même niveau, On parcourt une suite de vallons et de collines; on marche sur l'arète de précipices, on franchit à gué des torrents impétueux, La caravane traversa ainsi le village de Villela où l'on trouve quelques rivières à côté de prairies. Les montagnes qui leutourent abondent en ours. A une lieue au delà de Villeta, se présente le rio Negro, sur les bords escarpés duquel on à jeté un pont en bambous, de la plus jolie structure, Après avoir vu Villeta et une venta située à neuf cents toises au-dessus du niveau de la mer, nous arrivämes à Fucutiva, premier hameau du plateau de Bogota.

Sur ce plateau rien ne ressemblait à l'Amérique équatoriale, On se serait cru en Europe, Les feux de la ligne avaient fait place à une chaleur fort supportable. La plaine n'était plus couverte de cannes à sucre , de cacaoliers, de caféicrs ; mais d'orge et de blé, de gras et riches pacages, Fei, un laboureur poussait sa charrue ; , un berger chassait devant lui un troupeau de bêtes à laine. De longues files de mules et de bœufs se croisaient sur cette route; ceux-ci chargés de grains, de charbon et de sacs de pommes; celles-là, apportant, des vallées inférieures, des oranges, des bananes et des mangues. Les Indiens qui cireulaient dans ces plaines étaient couverts de manteaux et coiffés de chapeaux fabriqués dans le pays.

La plaine de Bogota, située par #° 307 de lat. N., à 1,370 toises au-dessus du niveau de la mer, a huit lieues d'étendue du N. au S. et seize lieues de l'E, à l'O.,

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sur une surface extrèmement unie, S'il faut en croire une vicille tradition locale, avant que les peuplades des Muyscas se fussent établies sur ces terres élevées, la contrée avait éprouvé un horrible cataclysme. La riviére de Bogota, ne trouvant point d'issue vers la vallée, avait tout submergé, cultures et populations; les habitants s'étaient réfugiés vers les montagnes, quand un homme divin apparut, I se nommait Zhué ou Bochica, Frappant le sol de son bâton, il ouvrit une issue aux eaux de la rivière, qui se précipitèrent par le saut de Tequendama.

Le plateau de Bogota n'est exposé à aucun des fléaux qui désolent les contrées basses. On n'y voit ni moustiques, ni caïmans, ni jaguars : mais, en revanche, la grande raréfaction de l'air y éprouve les nouveaux venus. Tous les tempéraments ne peuvent impunément subir cette variation brusque de 15 à 20°, ce contraste de deux natures et de deux atmosphères. Après avoir franchi la rivière de Bogota sur un beau pont en pierre, nous aperçümes, à une distance de trois lieues environ, la capitale elle-même, située au pied d'une chaine de montagnes qui bornent le plateau vers l'E. De cette distance, la flèche de a cathédrale, les toits des couvents Guadalupe et Mentrura sont les points les plus saillants et les plus visibles. Le soir même du 6 septembre, nous atteignimes la ville, où nous primes gite dans une des meilleures posadas.

Bogota fut fondée, le 6 août 1538, par Quesada, qui y mourut quelques années après, Admirablement située, elle s'accrut si rapidement que, deux ans après sa fondation, la cour d'Espagne l'éleva au rang de ciudad (ville). Tout, en effet, avait &L6 prévu par l'habile Quesada. Pour préserver sa ville des violents Ouragans de l'est, il l'avait bâtie à mi-côte de deux montagnes, calculant en outre que, si elle devenait une place de guerre, cette position lui donnerait une ceinture naturelle de fortifications, contre laquelle les attaques de l'homme ne pourraient rien, Eu vue du Tolima, l'un des sommets de Ia chaîne du Quindiu, avec des débouchés sur l'un ct l'autre versant de cette ligne de montagnes, quelle situation meilleure pouvait-on choisir pour une capitale? Aujourd'hui, Bogota à 3,000 mètres d'étendue du N. au S., 1,700 mètres de l'E à l'O,; elle compte 40,000 Ames de population. Les rues en sont pourtant étroites et mal tenues. Un ancien vice-roi disait : « Il y à quatre agents de police à Bogota, les gallinazos, la pluie, les ânes et les porcs. » Ces quatre agents de police continuent à balayer ou à enlever les immondices de Bogota. On leur à adjoint depuis un service d’Indiens, qui viennent nettoyer les rues à l’aide de tombereaux,

Le climat de Bogota demande qu'on se précautionne contre de brusques variations atmosphériques. Des vêtements chauds suffisent à peine, l'hiver, pour S'y garantir des atteintes du froid. Pendant six mois à peu près, le ciel est nuageux et la température pluvicuse. Trois autres mois sont incertains et variables : trois mois seulement ont des jours secs et beaux. Tout humide qu'il est, le climat n’est pourtant pas malsain. Après une fièvre de quelques jours, résultat d'une atmosphère raréfiée ou d'un long voyage dans les plaines, les Européens s’acclimatent facilement à Bogota. Les maisons de Bogota sont encore, en grande partie, ce

qu'elles étaient dans les premiers jours de la conquête, sans élégance et sans symétrie; mais quelques constructions nouvelles attestent une tendance manifeste vers un progrès architectural. L'un des plus beaux monuments de la ville est la cathédrale, édifice remarquable pour la pureté et l'harmonie des lignes de sa nef, malgré quelques incorrections dans la façade. Le palais du gouvernement est aussi un édifice élégant et riche. On a renoncé à la vieille résidence des vicerois, édifice à toits aplatis, flanqué de maisons basses et mesquines. Bogota possède de plus un théâtre qui a été bâti par un particulier passionné pour les représentations scéniques. La salle, régulière mais obscure, a plusieurs rangs de loges grillées. Le parterre, vaste et dégarni de bancs, est disposé en talus. On s'y tient debout. Les pièces qu'on y joue sont encore de l'enfance de l'art dramatique, Les sujets patriotiques sont les mieux accueillis de la foule; mais, par une singularité fort remarquable, la satisfaction publique s'exprime, au théâtre de Bogota, de la même manière que nous exprimons en Europe le mécontentement : le public sie les pièces quand il les trouve bonnes.

Pendant notre courte station, presque tous les costumes de Bogota défilèrent sous nos yeux : nous pûmes saisir toutes les nuances de classes , de conditions, de rangs. D'un côté, c'étaient les portefaix de la douane, portant les colis à l’aide de courroies, tantôt sur le front, tantôt sur les épaules ; puis des mules chargées de sirop de sucre dans des outres de cuir, sirop destiné à faire de la chicha. Plus loin, venaient des dames en toilette de visite ou de messe. L’habit d'étiquette consiste dans la saya, la mantilla ou le chapeau. La saya est un jupon de satin noir un peu court, terminé souvent par des franges d’un pied et demi de long. La mantilla est une pièce de drap fin, bleu ciel ou bleu lapis, taillée en demicercle, et qui se dispose de manière à tomber de la tête sur les épaules, comme un long béguin de nonne. Ces dames portaient, en outre, des chapeaux de feutre et des souliers de satin ou de peau. La chaussure est ce qui distingue les femmes des hautes classes. Les filles du peuple vont nu-pieds. Quand leur beauté ou un caprice de fortune les élève à la classe qui a le droit de porter chaussure, elles sont obligées d’user de certains ménagement: , et de se faire beatas, c'est-à-dire de prendre un costume en tout pareil à celvi des religieuses, noir ou marron, costume qui leur permet de se chausser. A côté de ces femmes, bourgeoises, beatas, ou simples servantes, marchaient des prêtres en manteau noir, coiffés d'un chapeau à la Basile, des contaderos des environs, et des mendiants, race qui pullule à Bogota, comme dans tous les pays où la charité religieuse sert d'excuse et de stimulant au désœuvrement et à la fainéantise,

Les objets de provenance européenne sont rares et chers à Bogota; mais, en revanche, les produits du territoire s’y maintiennent à des prix raisonnables. Le pain y est bon, mais on en mange peu. On boit trois fois par jour du chocolat, que l'on accompagne de fromage et de confitures. L'ordinaire se compose de bœuf bouilli, de pommes de terre, de yuca et de bananes, d'œufs frits, de lentilles, de viande de porc, La boisson habituelle est l'eau ; on boit quelquefois de

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la chicha , et, plus rarement , du vin. Tout le monde se sert de gobelets d'argent, Après le repas, on se lave les mains, on fume et l'on dort.

L'usage de fumer est général, même parmi les femmes. Elles ne quittent presque jamais le cigare. Cependant une réforme semble se préparer pour elles. A l'époque de la guerre de l'indépendance , une foule de volontaires anglais étant arrivés dans le pays, quelques liaisons se formèrent. « Nos Anglaises ne fument pas ; voilà pourquoi nous les aimons , » dirent les blonds officiers. Et ces mots seuls suffirent pour mettre le cigare à l'index dans toute la société des jeunes femmes. Vives et passionnées, belles, blanches et bien faites, elles n'ont, en général, ni les mœurs austères, ni l'esprit tourné aux choses sérieuses. Leur vie se passe entre les plaisirs et les pratiques de dévotion.

Pour tout étranger qui visite la capitale colombienne, il est une excursion de rigueur, celle du saut Tequendama. Cette cascade, à quatre lieues de la ville, est formée par la rivière de Bogota, qui se précipite du plateau dans la vallée, Après une demi-heure de marche pénible, nous la découvrimes. C'est vraiment un beau spectacle, Qu'on se figure une large rivière précipitée d'une hauteur de six cents mètres, et brisée çà et là par les rochers saillants de la montagne.

Le pont naturel de Pandi n’est pas une merveille moins curieuse. Il est formé d'une pierre de vingt pieds de large, qui à réuni deux montagnes séparées par une gorge étroite. Quand on plonge du regard dans l'abîme, profond de quatre cents pieds, on aperçoit un cours d'eau qui fuit au sein du précipice. Les habitants du pays ne se hasardent qu'en tremblant dans les profondeurs du gouffre. Les animaux eux-mêmes semblent fuir ses approches comme celles d'un séjour maudit.

Les environs de Bogota, dans un rayon de douze lieues, abondent en villages et en bourgades, L'E, et l'O. du plateau sont livrés à l'agriculture ; mais le N. et surtout la province de Socorro sont peuplés d'industriels. Les moindres petits hameaux sur la route de Tunja tissent le coton et fabriquent la poterie. Tunja, plus riche et plus populeuse, travaille aussi la laine. En continuant la route vers le N. on trouve Paita, qui a des sources d'eau sulfureuse, dont les vapeurs se condensent dans les temps secs, et retombent sur les pâturages en sulfate de soude. Plus loin , est le lac de Tota, situé sur le paramo de Ramona, lac enchanté et maudit suivant les indigènes, Un autre lac de ces environs, le lac Guatavita , à une réputation moins terrible, Dans ce bassin, situé à 9,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, le cacique du pays, dit la tradition, jetait chaque année d'immenses richesses en or et en pierreries. On ajoutait même que, lors de la conquête, les naturels ayant été persécutés à cause de leurs trésors, les confièrent tous au lac, leur divinité tutélaire. Stimulés par ces récits, les agents du capitaine Charles Cochrane ont tenté naguère un desséchement qui, opéré en partie, à valu, dit-on, aux entrepreneurs quelques statuettes d'or. C’est là une source de richesses bien moins sûre et bien moins féconde que les mines de plomb, de sel et de cuivre, que l’on trouve dans toute cette contrée montagneuse.

Je ne voulais point quitter Bogota sans prendre une idée, au moins sommaire ,

de la constitution politique de la Colombie. J'assistai aux débats de l'une et l'autre Chambre; je lus ce long code en cent quatre-vingt-onze articles, qui forme le droit public du pays.

Les pouvoirs de la Colombie y sont de trois sortes : législatif, exécutif et judiciaire. Le premier se compose d'un sénat et d'une Chambre des députés. Le concours des deux assemblées est nécessaire pour faire une loi d'après certaine: formalités et dans des délais prescrits. Les provinces nomment leurs représentants, à raison d'un député par chaque 30,000 âmes, de manière à composer une Chambre de cent cinquante membres. Les députés doivent justifier de la possession d’une valeur de deux mille piastres, ou d'un revenu de cinq cents piastres. Ils ne peuvent être nommés que par la province qu'ils habitent : le mandat dure quatre ans. La Chambre des représentants a le droit de citer devant le sénat le président, le vice-président et les ministres de la république.

Ces rouages fort simples, comme on le voit, ont été empruntés presque tous au mécanisme de la constitution américaine, qui est, à son tour, une modification de la charte anglaise. Le président de la Colombie, comme celui de l'Union, assemble le congrès, commande les armées, peut opposer son véto dans des cas restreints, et commuer la peine capitale de concert avec les juges.

Les ressources du gouvernement nouveau se composent de taxes semblables aux nôtres. Produits de douanes, monopole des tabacs , droits sur les caux-de-vie, postes, papier timbré, impôt foncier, telles sont les principales branches du revenu public. Il s'élève à peu près à cinq millions de francs, ainsi que la dépense. Avec cette somme , on entretient de 20 à 30,000 hommes sous les drapeaux. Les soldats indigènes sont vaillants, faciles à discipliner, patients, sobres, robustes. Le budget pourvoit aussi aux dépenses d'une marine qui compte une vingtaine de bâtiments de guerre,

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