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CHAPITRE XVI

ROUTE DE BOGOTA A QUITO PAR IBAGUÉ, NEIVA ET LA PLATA. POPAYAN. — QUITO.

Nous partimes de Bogota le 20 août. Avant de quitter le territoire colombien, j'avais encore à voir toute la bande littorale qui s'étend de Bogota à Guayaquil, Entre ces deux villes, l'une intérieure, l'autre littorale, s’échelonnent une foule de stations dont les principales sont Ibagué, Neiva, la Plata, Popayan et Quito. Les autres haltes de la route n'offrent guère que des villages, des bourgs ou des villes sans importance. +

Pour aller à Ibagué, il faut descendre le plateau de Bogota du côté de la Mesa, Au moment où la route arrive à pic sur cette ville, un magnifique tableau se développe devant le regard. Les hautes cimes des Cordillères semblent nager dans une

mer de nuages; mais les montagnes de second ordre accusent fortement les moindres détails de leur charpente, leurs déchirures entre lesquelles l'eau bondit, leurs forêts dont le faite est mouillé par l'écume, tandis qu'au loin la plaine sereine et lumineuse étale les mille nuances de sa végétation, les mille sinuosités de ses cours d'eau.

Après la Mesa vient Tocayma, situé sur les rives même de Bogota, et célèbre par ses eaux thermales, La population, de 1,000 âmes environ, est à peu près doublée dans la saison des bains. Le jour suivant, nous arrivames sur les bords du rio Magdalena, que nous devions traverser au lieu dit Paso de Llander. Devant nous, de l’autre côté du fleuve, s'élevait la montagne du Tolima, dont la cime, couverte de neiges perpétuelles, est le point le plus élevé de ce rameau des Andes qui court par Popayan et par la vallée du Cauca jusque dans la province d'Antioquia. Deux jours après, nous arrivämes à Ibagué, ville riche par son territoire et par sa situation, à proximité de mines aurifères. La route entre Fbagué et Cartago passe par le Quindiu, qui conduit de la vallée de la Magdalena à la vallée du Cauca, en traversant la Cordillère moyenne. Quoique de petites mules aient été dernièrement dressées à ce voyage difficile, il vaut mieux se résigner à être porté à dos d'homme (andar en carguero). Des chaises très-légères sont attachées sur les épaules de ces hommes à l’aide de fortes courroies, et le voyageur, campé commodément sur ce siège, franchit les gorges affreuses et les marécages glissants de cette longue chaine. Le métier de carguero est devenu une chose fort repandue, eLil n'est pas rare de rencontrer dans les sentiers escarpés cinquante à soixante voyageurs cheminant de la sorte. La paresse des blancs est si grande dans ces climats, que “haque directeur des mines à à sa solde deux Indiens qu'il nomme ses cavallitos (chevaux). Selles chaque matin, ces montures sont prètes à transporter le maître d'une mine à l'autre, et celui-ci, pour parler de ces Indiens, emploie les termes qui servent à caractériser les allures des chevaux et des mulets. Ce transport à dos d'homme exige quelque adresse de la part de celui qui est affourché sur la chaise. Un faux mouvement peut le jeter dans un précipice.

C'est au delà de ces parages montueux que se trouvent les mines aurifères de la Cordillère moyenne, Le terrain dans lequel ces mines sont pratiquées appartient à la grande formation de syénite et de grunstein porphyrique qui renferme les riches gisements d'or de la province d'Antioquia. La pyrite aurifère repose ordinairement sur la roche et s'y trouve mélangée d'un peu de gangue pierreuse. L'or est disséminé dans ces couches en particules le plus souvent imperceptibles, quelquefois pourtant saisissables à l'œil nu. Pour extraire l'or de la pyrite, on la pulvérise et on la lave. A Marmato ou à la Vega de Supia, l'atelier est placé sous la pente de la montagne. Il se compose d'un hangar sous lequel peuvent se réunir environ douze travailleurs, Un trou circulaire, pratiqué dans le sol, est garni de pierres de porphyre inclinées comme les dalles d'un évier, et sur lesquelles se broie la pyrite qu'on a retirée en morceaux de la mine, Après l'opération du broiement et de la mouture du minerai, on procède à celle du lavage, La pate da

mincrai se jette dans un plat de bois nommé batea, où, après avoir délayé la pyrite avec la main, des négresses fort habiles à ce travail impriment à la batea un mouvement rotatoire très-rapide, de manière à ce que la partie de la pyrite la plus lourde et la plus chargée d'or se précipite peu à peu vers le fond du vase. Plusieurs lavages successifs sont nécessaires pour dégager tout l'or qui existe dans le minerai. Les femmes exécutent presque seules ce travail, qui demande plus d'adresse que de force. Un contre-maitre créole préside à l'atelier. Ces exploitations sont très-lucratives. Toutes les pyrites de la Vega de Supia sont aurifères, quoique la quantité d'or qu’elles contiennent varie beaucoup. Quelquefois, en brisant un morceau de pyrite, on y trouve des groupes de cristaux d'or qui pèsent plus d'une demi-once. Malheureusement, les procédés chimiques employés pour le travail du minerai sont encore arriérés et défectueux.

Nous continuâmes notre route vers Neiva, en traversant le délicieux vallon de Cuello, la ville de San-Luis et le lit sinueux de la Luisa, Malgré des chaleurs accablantes, cinq jours suffirent pour atteindre Villa-Vieja, d'où nous gagnâmes Neiva le lendemain. Neiva est l'une des haltes les plus importantes de Bogota à Guayaquil. Assise sur les bords de la Magdalena, elle entretient un commerce considérable en cacao, dont on récolte deux mille charges à peu près dans la province. Neiva, Timana et leurs dépendances contiennent environ 70,000 habitants, Timana, située dans une contrée montueuse, envoie à Neiva une quantité assez forte de poudre d'or provenant du lavage des sables aurifères. Outre ces deux branches de commerce, les négociants de Neiva échangent encore avec les Indiens Andaquis de la cire éclatante et du vernis qui remplace pour les meubles la laque japonaise. Malgré cette activité industrielle, Neiva n’a que des maisons couvertes de feuilles de palmier et des rues non payées. La population est presque toute de couleur. A cette hauteur, la navigation de la Magdalena ne se fait plus qu'au moyen de radeaux ou balsas.

De Nciva à Popayan, les seuls asiles où puisse s’arrèter une caravane sont des tambos, espèces de chauderies ou de caravanserails, élevés aux frais des municipalités les plus voisines. Ces tambos consistent cn un hangar couvert de chaume, où les voyageurs trouvent un toit pour la nuit, mais point de vivres pour leurs repas. Quelquefois une petite haie ou une enceinte en pierres met le tambo à l'abri des attaques des jaguars qui infestent cette contrée et viennent dévorer les bestiaux jusqu'au sein des fermes. Pour détruire ces bêtes féroces, les paysans forment, dans une pièce de terrain un peu retirée, une espèce d’enclos entouré de pieux très-forts et plantés sur trois rangs, ne laissant d'autre issue ouverte que celle d'une trappe qui s'abat sur le jaguar dès qu'il est entré. Pour attirer l’animal carnassier, un cochon où un mouton en vie est placé à l’intérieur du pige: D'autres fois encore, les naturels vont à la chasse au jaguar avec des lances et des chiens, Les chiens attaquent les premicrs l'ennemi, qui en étend plusieurs sur le carreau; après quoi, quand les hommes jugent que le tigre est fatigué de la lutte, ils s'avancent les yeux fixés sur lui, et présentent leur lance de manière à ce qu'il

s'y enferre. Le jaguar pressent le péril; il marche vers les lances, grognant d'une façon affreuse, et tournant comme un chat autour des naturels. Enfin, quand il se voit acculé par ce rempart de fer, il s'élance, et se trouve presque toujours percé avant d'avoir atteint l'un des chasseurs.

Arrivés sur les bords de la Plata et en face de la ville de ce nom, il fallut traverser un de ces ponts singuliers, si communs dans l'Amérique méridionale, Autrefois, le pont de la Plata r'était qu'une simple tarabita, composée d’une corde tendue sur des pieux d'une rive à l'autre , et sur laquelle les voyageurs glissaient dans une sellette mobile, suspendue à des anneaux coulants et tirée par des noirs. Mais, depuis peu d'années, on a converti cette tarabita en un pont de bambous, d'une seule arche, et formant une sorte d'échelle avec des escaliers entaillés pour ia commodité des piétons,

La Plata actuelle n'est pas l'ancienne Plata, bâtie quelques lieues plus haut dans les premières années de la conquête, La ville qui porte ce nom aujourd'hui est petite, mais jolie et fort bien situce, En la quittant, on remonte la rivière du Pais, jusqu'à ce que l'on arrive au pied du Guanacas, passage ouvert à travers la Cordillère orientale, entre la Plata et Popayan. À mesure que neus montions vers le Paramo, la végétation de la vallée faisait place aux plantes alpestres. Vers le sommet , à peine restait-il quelques arbres rabougris et chargés de mousse. La route, en divers endroits, serait impraticable , si de distance en distance, dans les endroits marécageux, on n'avait jeté des morceaux de bois équarris sur lesquels les mules posent le pied. Sur le paramo, l'air était vif et froid, et au tambo de Corales, où nous fimes une halte, il fallut, quoiqu'au mois de septembre et presque sous l'équateur, allumer un grand feu. C'était, du reste, une époque où le passage de ces paramos offrait peu de dangers ; mais leurs sommets, en d'autres saisons, sont témoins de catastrophes funestes. En 1819, le général Bolivar eut beaucoup à souffrir sur le paramo de Bisba, et, dans la même année, le paramo de Guanacas, que nous foulions alors, vit périr quarante-quatre soldats ou officiers d’un corps auxiliaire venu d'Europe pour la guerre de l'indépendance. Neuf ans après le désastre, on voyait encore les ossements de ces malheureux qui blanchissaient sur le revers d’un précipice.

Ce fut au milieu de pensées aussi tristes que nous arrivâmes à Popayan. L'aspect du paysage qui l'entoure était riche et beau. On y pressentait le voisinage d'une ville importante, la plus grande que nous eussions vue depuis Bogota. Sous plusieurs rapports, Papayan est même supérieure à la capitale, Toutes les maisons, d’un seul étage, y sont alignées ct bordées de trottoirs. Un système de balcons ouverts règne dans toute leur étendue. Sur les onze églises de la ville, il en est dont l'ordonnance ne manque pas de goût et d'art. L'hôtel des monnaies, les hôpitaux ne sont pas non plus d’un mauvais style, Malheureusement, à côté de quartiers opulents et propres, Popayan renferme des quartiers pleins de décombres. La guerre récente a maltraité cette ville plus qu'aucune autre ville de la Colombie. Seize fois prise ou reprise, tantôt espagnole, tantôt indépendante,

elle a passé par toutes les représailles des partis et toutes les horreurs de la guerre civile, Située entre Bogota, la province de Pasto et les contrées voisines de Quito, aux portes de la riche vallée du Cauca, Popayan était le point de mire de deux partis, le champ de bataille où ils se donnaient rendez-vous, Plus tard, un nouvel élément de trouble vint compliquer la situation de ces contrées. Toute cette Cordillère est peuplée de noirs ou de zambos auxquels ces luttes d'indépendance donnérent la pensée de conquérir l’affranchissement spécial des hommes de couleur, Hs formèrent en conséquence un congrès dans la ville de Barbacoa; et, pour soumettre ces esclaves à l'obéissance, il fallut que les nouveaux républicains employassent la force armée et prissent d'assaut la ville dissidente, Cette premiére révolle apaisée fut suivie de plusieurs autres, En petit nombre d'abord, les noirs firent prendre le mousquet à leurs femmes, et un jour plus enhardis ils pénétrèrent jusque dans les faubourgs de Popayan, montés sur des chevaux dont ils avaient garni les sabots avec des morceaux de toile de coton, Malgré cette précaution, le bruit les trahit et on parvint à les chasser des faubourgs avant qu'ils en eussent enlevé le bétail,

En quittant Popayan pour aller vers Quito, nous avions à traverser l'une des parties les plus dangereuses de toute la Colombie , le pays de Pasto. Quoique la guerre civile fût alors éteinte dans ce district, l'humeur farouche des habitants les maintenait sur le pied d'hostilités saurdes qui dégénéraient parfois en actes de violence contre les voyageurs, Malgré des troupes nombreuses cantonnées dans le district, on citait, de temps à autre, des voyageurs assassinés et des caravanes pillées. La misère était telle, qu'elle eût poussé aux voies de fait une population moins turbulente encore, car nous ne rencontrâmes partout que ruines ct dévastations.

Aveuturés sur cette route, nous n'y subimes aucune des catastrophes fâcheuses qu'on nous avait prédites, Après avoir traversé Pasto, assise entre des soufrières sur un plateau élevé, nous primes le chemin de Quito où nous arrivämes le 30 septembre. Peu de sites sont plus singuliers et plus sauvages que celui de Quito, l'ancienne ville du Soleil, Ea cité que conquirent Belalcazar et Alvarado, soit qu’on la regarde de loin du côté de la Recoleta, et qu’on embrasse d'un coup d'œil ces clochers placés comme autant de jalons, ces maisons, ces édifices affourchés sur es quebradas, ravines qui lézardent le sol sur lequel elle est fondée; soit que, pénétrant dans ses murs, on suive les bords de ces torrents où se croisent quelques habitants affairés, tantôt des porteurs d'eau, tantôt des marchandes de tinajas, ou bien encore des bourgeoises enveloppes de leur reboso {mantille), ou des hidalgos avec le manteau rabattu sur l'épaule; de tous les points de ce panorama, de tous les côtés et sous toutes ses faces, Quito, bâtie sur le penchant du Pichincha, cratère éteint, mais fumant encore, est l'une des villes les plus pittoresques que l'on puisse voir.

Ce qui frappe le plus en arrivant à Quito, c’est la quantité prodigieuse de ses couvents, presque tous beaux et riches, Le plus important est celui de San-Fran-

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