‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 23 sur 112 · CHANOINE EN GRAND COSFUNME · texte numérisé non relu

CHANOINE EN GRAND COSFUNME

cisco, monument immense et d'une ordonnance assez belle, «vec une église opulente où tout semble être or, argent massif et pierreries. Après le couvent de San-Francisco vient celui des Jésuites, qui renferme aujourd’hui l'université de la ville, la bibliothèque et l'imprimerie. Des inscriptions gravées sur une dalle de marbre, à l'intérieur, rappellent les travaux de La Condamine et de ses célèbres collaborateurs. La cathédrale est moins remarquable que les deux couvents cités. A côté de ces monuments, il faut citer encore le couvent de 1° Recoleta de la Merced , où se retirent les gens de qualité et les bourgeois d£ ia ville pendant le temps de la retraite pascale.

Pendant notre séjour à Quito, cette époque de ferveur religieuse était passée. Nous ne devions pas voir cette ville dans ces jours où les pompes de l'Église viennent donner aux rues une animation extraordinaire. Plus heureux que nous, un voyageur distingué, M. de Raigecourt, a vu une semaine sainte à Quito, et a bien voulu nous en communiquer les détails, auxquels nous avons emprunté ce qui concerne le seul jour du vendredi, comme étant celui où se trouvent reproduites en quelque sorte les cérémonies des jours précédents.

« La procession du vendredi saint, dit-il, surpassa en splendeur celles des jours précédents, et je me promis bien de ne pas la manquer. Je commençai le matin par assister à l'office dans l’église de San-Domingo, où je fus obligé de recevoir une bannière, et d'aller processionnellement au tombeau chercher l'hostie consacrée par la communion du prêtre. La manière gauche dont je m’acquittai de cet exercice nouveau pour moi me tint d'abord au cœur; mais je m’en consolai, en apprenant, dans la journée, que le colonel Young, Anglais et protestant, avait été obligé, la veille, de figurer dans une cérémonie de ce genre avec un cierge à la main. Le soir, je revins dans la même église, d'où devait sortir la procession ; j'y entrai au moment où l’on prêchait la Passion. Je vis derrière le maître-autel trois énormes croix ; celle du milieu était vide ; aux deux autres étaient suspendus les deux larrons, l'un blanc, l’autre indien, par ménagement sans doute pour les différentes castes. Un profond silence régnait dans l'église; mais au moment où le prédicateur peignit l’arrivée de Jésus au Calvaire , on entendit le bruit du marteau, et l'on vit attacher notre Sauveur à la croix, Lorsque arriva le moment du récit de sa sépulture , deux prêtres montèrent au moyen d'une échelle, et déclouè. rent les mains du mannequin, pendant que deux autres détachaient les pieds et soutenaient le corps; tous quatre le descendirent lentement et le montrèrent en le présentant par devant à l'assemblée, qui se mit à sangloter; ils le retournèrent, et aux sanglots se joignit le bruit des soufflets que les femmes se donnèrent à qui mieux mieux. Cette double exposition terminée, le corps fut déposé dans un cercucil d'argent qui fut placé sur un brancard, et la procession se mit en marche dans le plus grand ordre,

«€ En tête marchaient mille almas santas (âmes saintes) dont quelques-unes avaient des bonnets si élevés qu'ils atteignaient les fenêtres du premier étage des maisons et s’y accrochaient de temps à autre. La robe de quelques-unes se termi-

si

nait var une longue queue que portait un ange. Sur un brancard qui venait immédiatement après, était un autre ange, au pied duquel un hideux squelette représentant la Mort vaincue par le Sauveur, Une file de prêtres suivaient revêlüs d’habits sacerdotaux et portant les divers emblèmes de la Passion. Le premier tenait gravement à hauteur de son menton un large couteau à la pointe duquel était collée une oreille figurant celle de Malchus coupée par saint Pierre; un coq au bout d'un bâton arrivait aussitôt, puis les trente deniers de Judas, peints sur un étendard en bois, les dés sur un plat d'argent, dans d’autres des clous, le marteau et les tenailles; on y voyait également les verges qui avaient servi à la flagellation, le roseau, et enfin la tunique portée au bout d'un long bâton en guise de bannière. Ce groupe singulier était suivi d’un cortége de musiciens masqués et vêtus d'un costume violet, avec leurs instruments couverts de crèpes en signe de deuil, et jouant des airs lugubres appropriés à la circonstance.

«Après eux venait notre Sauveur portant sa croix et accompagné, comine précédemment, par don Simon el Cyreneo; puis le premier alcade de la ville en costume noir complet, avec chapeau à plumes et portant sur son dos une bannière noire (sur laquelle était peinte une croix rouge) renversée et trainant à terre. Une foule de nègres marchaient à sa suite vêtus uniformément d'un habit bleu de roi, à collets et à parements jonquille, de pantalons bleu de ciel avec un galon jaune et une écharpe de la même couleur, Tous étaient censés faire partie de sa maison. Deux longues files de moines, dont chacun tenait à la main un crucifix, paraissaient à leur suite et précédaient les écoliers de deux collèges, vêtus de leurs uniformes. Ceux-ci étaient suivis du second alcade de la ville portant sa bannière renversée comme le premier. Derrière lui venait le cercueil contenant le corps de Jésus-Christ, et entouré d'une foule d'individus vètus de costumes de toutes Les couleurs, armés de bâtons, sabres, épées, lances, et une lanterne à la main, Ces derniers représenfaient les juifs qui vinrent au jardin des Oliviers pour s'emparer de Notre-Seigneur, On n'assura que ce rôle était si odieux, qu'on ne trouvait personne dans la ville qui voulüt s'en charger de bonne volonté, et qu'on forçait à le remplir les épiciers et les autres marchands de comestibles. A la suite dés juifs marchaient tous les ofliciers de la garnison, un cierge à la main ; puis les troupvs disposées par pelotons, et d'une tenue assez régulière, Enfin la procession était terminée par les religieux de la Merced, les chanoines, l'évêque, la Sainte- Vierge, vêtue d'une robe de velours brodée or et argent, puis une foule de femmes munies de cierges, et un peloton de gendarmerie.

«Un silence solennel, interrompu seulement par les chants religieux, rendait cette cérémonie véritablement imposante, et faisait oublier le spectacle parfois grotesque qu'elle présentait çà et là. Aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, on apercevait une double rangée de lumière se mouvant lentement, et dont l'éclat dissipait l'obscurité de la nuit. Un seul incident survint au milieu de la marche et rompit un instant la gravité de ceux qui en furent témoins. Au milieu d'une rue se trouvait un égout, dont l'ouverture était masquée par la foule, Au moment où

les juifs, qui suivaient pêle-mêle le cercueil de Notre-Seigneur, arrivèrent à cet endroit, plusieurs d'entre eux disparurent subitement dans ce gouffre , au grand contentement de quelques-uns, qui, dans leur illusion, les prenant pour de véritables juifs, considérèrent cet accident comme une juste punition du ciel. On retira les acteurs de l'égout, et leur chute n'eut heureusement aucune suite ficheuse.

« Pour donner une idée exacte du nombre des personnes qui assistaient à cette procession, il suffira de dire qu'il ne s'était pas vendu ce jour-là, dans la ville, moins de cinq mille cierges. Le général Farfan (Indien natif de Cusco, et issu d'une ancienne famille de caciques) me dit que, pour sa part, il en avait acheté pour deux cents piastres. Une dernière procession, dite procession de la Résurrection, eut lieu le dimanche de Pâques; mais, comme elle sortit à “uatre heures du matin, je ne pus en être témoin; elle dut être, d’ailleurs, plus ou moins semblable à celle que je viens de décrire,

« J'ai observé ces cérémonies avec un vif intérêt, sans esprit de critique ou de prévention en leur faveur. Tout a été dit pour ou contre la pompe bizarre et les spectacles étranges qui les accompagnent et qui sont si loin de nos mœurs actuelles, Je ferai cependant observer que, si cette forme théâtrale donnée au culte extérieur, tend à faire perdre de vue les dogmes et la morale d'une religion, l'un et lautre ont dû, dans les commencements, puissamment favoriser la conversion des Indiens, dont l'esprit grossier a besoin d'images sensibles. Dans la Colombie, on la retrouve non-seulement dans les fêtes solennelles , Mais encore dans les cérémonies des jours ordinaires. Chaque messe a son petit coup de théâtre, qui consiste dans l'apparition subite d'une Sainte Vicrge, d'un crucifix ou d'un ostensoir, entourés de cicrges allumés lorsque le prêtre monte à l'autel. Le plus souvent, cela s'exécute au moyen d’un voile qui se lève tout d’un COUP ; mais quelquefois c’est le tabernacle qui s'ouvre en deux, ou qui, tournant sur lui-même, présente son autre face.

«Cesont les Indiens qui fabriquent les nombreux mannequins qu'on voit figurer dans toutes ces cérémonies , et le talent dont ils font preuve à cet égard ne mérite guère d'éloges ; mais il n'en est pas de même de tous les objets qui sortent de leurs mains, Ils taillent avec beaucoup d'adresse, dans une espèce de noix de coco dont l'amande est très-blanche , de petites figures de saints et d'animaux, et ils en font de petites poupées qu'ils peignent ensuite, et qui représentent parfaitement les costumes du pays. » Ces Indiens, dont parle M. de Raigecourt, sont en effet les plus habiles industriels du pays. La mollesse des créoles les éloignant de tout travail manuel, les mulâtres et les nègres esclaves forment avec les Indiens toute la classe ouvrière, C'est à eux que l'on doit des draps, des cotonnades grossitres, des tapis, des ponchos, et surtout cette étoffe imperméable en gomme élastique qui s'est popularisée depuis peu en Europe.

Outre les Indiens de Quito, qui ont une foule d'analogies avec ceux de Bogota, on voit encore accourir dans cette ville, les Indiens de Maynas, des vallées de

l'Amazone. Leur costume, extrêmement pittoresque, consiste , pour les deux sexes, en une espèce de tunique faite d’une étoffe à carreaux, qui couvre le corps depuis le cou jusqu'aux genoux, et laisse à découvert les bras et les jambes, La tête est nue; les cheveux sont quelquefois ras, le plus souvent longs et lisses. Un petit nombre de ces Indiens porte une zagaie ; mais l’arme la plus ordinaire pour eux est une sarbacane de six ou sept pieds de long, avec laquelle ils lancent à une soixantaine de pas de petites flèches en bois dur, dont la pointe est empoisonnée. Ces naturels viennent échanger, sur les marchés de Quito, les productions les plus précieuses de leurs vallées contre des objets d'industrie américaine ou européenne. Quant aux créoles aisés qui habitent la ville, leur costume ne diffère que très-peu de ceux que l’on a décrits à Bogota.

Bien que Quito soit à treize minutes de la ligne équatoriale, sa situation sur un plateau élevé, où le baromètre se soutient à vingt pouces de hauteur, lui assure, comme à Bogota, une température égale et douce, qui ne varie guère que de 10 à 18 degrés. Le jour et la nuit y sont égaux. Autour d'elle et suivant les zones, croissent d’un côté, en montant vers les pics, les plantes d'Europe, et jusqu'à celles qui bordent les neiges perpétuelles: et de l'autre, en descendant vers la vallée , les produits des latitudes les plus chaudes, échelonnés par climäts. La contrée intermédiaire participant de la richesse des deux autres, est la plus riante et la plus variée. Des troupeaux magnifiques, de beaux champs où les blés s’inclinent sous la brise , couvrent toute la plaine environnante.

“Tel est le site au milieu duquel s'élève Quito, ville peuplée, à ce que l'on croit, de 40 à 60,000 âmes. Son effet sur le voyageur cest d'autant plus vif qu'elle se trouve entourée de monts ncigeux ou ignivomes; ici, le Pichincha avec son panache de fumée ; là, le rang de collines nommé Panecillo, qu'on dirait taillé par la main de l’homme; plus loin, le Cayambé, dont le sommet est traversé par la ligne équinoxiale; plus loin encore, l’Antisana, le plus haut volcan connu, faisant éruption à une hauteur de 3,000 toises ; enfin, plus près de Quito, lIlinissa, la plus pittoresque de toutes les montagnes, se coupant, à une hauteur de 2,700 toises, en deux pointes pyramidales.

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