CHAPITRE XVII
ROUTE DE QUITO A GUAYAQUIL. — CHIMBORAZO. — GUAYAQUIL, — COTOPAX GUENCA ET AUTRES VILLES JUSQU'AU MARAGNON.
Nous sortimes de Quito le 6 octobre, et nous allâmes coucher le soir même à Callo, lieu célèbre par le tambo de l'Inca, monument des âges primitifs dont on a fait une Lacienda. Ce temple de l'Inca, qu'on attribue à Huayna-Capac, souve-
rain du pays à l'époque de la conquête, semble avoir été un édifice de forme carrée, avec trente mètres de longueur sur chaque face. On peut y distinguer
encore quatre grandes portes extérieures, et huit chambres, dont trois sont reconnaissables. La symétrie des portes, la régularité des niches, la coupe des pierres, tout rappelle l'architecture égyptienne dans ses créations les moins parfaites. Dans ses temps de splendeur, situé entre deux cimes neigeuses, le Cotopaxi et l'Ilinissa, ce monument devait avoir une physionomie grandiose et sévère,
Tout ce rayon de la Colombie a souffert autant que les provinces centrales des violents tremblements de terre de 1797 et de 1812, dont les stigmates sont encore empreints sur le sol. Nous devions les retrouver surtout à Ambato, à Savoneta, et dans les plus petits hameaux. On voit dans toutes ces localités des murailles écroulées que personne n’a pu ni voulu relever depuis. Ambato, où nous arrivâmes le lendemain, est une jolie ville située presque au pied du géant de ces cordillères, le Chimborazo. Quand nous y entrâmes, c'était l'heure du marché, La place était encombrée d’Indiens vêtus de la façon la plus variée et la plus bizarre. Les marchés se tiennent ordinairement le dimanche, de manière à ce qu'on puisse , après les affaires terminées, enseigner le catéchisme aux naturels ou les réuuir pour l'office divin. La vallée d'Ambato, encaissée et riante, offre des vergers délicieux et des jardins entourés de charmilles, que peuplent de gracieux colibris d'un vert tendre et chatoyant, oiseaux si jolis, si petits, si vivement colorés, qu'on les prendrait pour des papillons,
Après avoir côtoyé la rivière d’Ambato, nous nous engageâmes dans les montagnes. Da Tambo, la seule halte possible et la seule hacienda de cette route, nous pümes mesurer de l'œil le Chimborazo. Qu'on se figure une montagne de sept mille mètres de largeur à son sommet, se découpant sur une voûte d'un bleu indigo et nageant dans une atmosphère transparente, tandis que des teintes vaporeuses semblent voiler les plans inférieurs du paysage. Du point où nous étions, le Chimborazo ne se trouvait pas relativement plus élevé pour nous que ne l'est le Mont-Blanc au-dessus de la vallée de Chamouny; mais le tambo où nous campions s'élevait de près de 1,500 toises au-dessus du niveau de la mer. Rien ne peut donner, à qui n'a pas vu ces lieux, une idée du magnifique système de montagnes qui s'était déroulé sous nos yeux depuis le départ de Quito. Loin de se masquer l'une l’autre, ces montagues se dessinent chacune nettement sur l'azur du ciel, et on les découvre toutes en les longeant comme on pourrait le faire d’une côte élevée que l’on rascrait avec un navire,
Le jour suivant, après avoir longé le Chimborazo pendant quelques heures, nous franchimes le point culminant de la route, et descendimes à Guaranda, ville populeuse entourée de belles cultures. A une demi-lieue de Guaranda nous nous trouvâmes presque sans nous en douter sur un de ces ponts naturels connus dans le pays sous le nom de socabon. Déjà les ponts de Pandi ou d’Icononzo, arche naturelle qui domine un torrent à cinq cents toises de hauteur, avaient pu nous douner une idée du magnifique spectacle qu’offrent des incidents de ce genre. Le socabon de Guaranda, sans avoir cette importance, ne produisait pas un effet
moindre sur la vue, Au moment où nous croyions marcher sur une chaussée, tout à coup s'offrit à nous un ravin de chaque côté de la route. Le torrent avait creusé la montagne; il s'était ouvert un chemin dans le roc. Rien n'avait annoncé un pont, et pourtant une rivière coulait sous nos pieds.
Du pied du Chimborazo jusqu'à Guayaquil, le paysage change bien des fois de physionomie, Aux âpres beautés de Guaranda succèdent les plaines nues de San- Miguel, puis commence la petite chaîne d'Angas, aboutissant à un long système de vigoureuses forèts, qui règnent de la Playa à Guayaquil, en passant par Savoneta, Notre caravane franchit rapidement ces diverses distances. A Savoneta nous quittèmes nos mules pour prendre une pirogue qui allait descendre la rivière de Guayaquil. La navigation fut heureuse et prompte. Après deux halles successives à Bodegas et à San-Borondon nous arrivämes à Guayaquil le 12 octobre. Dans le temps de l'inondation, tout ce pays est submergé. A notre passage, il était couvert de forûts vertes et luxuriantes, au sein desquelles volaient des troupes de jolies aigrettes, Çà et là, le long des rives du Guayaquil, se montraient quelques habitations, tandis que sur le cours du fleuve se croisaient une foule de balsas char sees de marchandises,
La vallée de Guayaquil, ceinte de montagnes boisées, offre une succession de sites délicicux, Au nord le demi-cercle de collines à sa tangente au sommet dit de la Poudrière, tandis que les deux ares vont mourir de l'un et de l'autre côté de la grève, Dans tout ce vallon, le fleuve de Guayaquil conserve à peu près une largeur doubie de celle de la Tamise à Londres. Du sommet de la Poudrière où se trouvait jadis un arsenal aujourd'hui abandonné, l'œil plane sur la ville et sur.la campagne qui l'entoure. C'est l'observatoire le plus heureusement situé pour saisir l’ensemble du paysage, Mais pour avoir l'aspect général de la cité ellemème, il faut se placer, à l'intérieur, du côté de l'arsenal d'où toute cette physiohomie marchande et maritime se présente sous sa véritable couleur.
A Guayaquil, comme dans toutes les villes de la Colombie, on retrouve les merurs espagnoles, avec toutes les modifications qu'entrainent le climat, les habitudes et les exigences locales, On est autrement espagnol à Guayaquil qu'à Quito et à Bogota. Les molles allures que donnent les ardeurs équatoriales, ce noncha- Liot laisser-aller, qu'on ne rencontre point sur les plateaux des Cordillères, reparaissent dans la ville littorale que brüie le soleil. On s'y berce tout le jour dans des lits mobiles, Les femmes reçoivent les visites dans leurs hamacs, et offrent, au lieu de chaises, des hamacs aux visiteurs, La saison des pluies, chaude et mal saine, laisse à peine aux corps la faculté de la locomotion, et quand arrive l'époque des sécheresses, un air élouffant et lourd enlève toute activité à la pensée et toute énergie aux membres,
Ville de commerce maritime, peuplée de 22,000 âmes environ, Guayaquil a des chantiers renommés, d'où sortent une foule de vaisseaux qui croisent sur les mers américaines, On la cite comme l'arsenal maritime de la Colombie ; elle a une école de navigation et un collége bien fréquenté, Les armements européens abondent
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COLOMBIE, il
sur sa rade, À l'entrée même de son port, se dresse un rocher, qu'à cause de sa forme on à nommé Anortajado (cadavre revèlu du drap mortuaire), parce que de loin, et surtout à quelques milles au large, il figure parfaitement un corps couché les bras sur la poitrine, Dans le golfe de Guayaquil et aux bouches même du fleuve, est l'île de Puna, qu'animent des oiseaux charmants et que couvrent de délicieux ombrages, île qui forme avec la côte une espèce ‘le havre où mouillent les navires avant de remonter le fleuve.
J'avais compris Guayaquil dans mon itinéraire, afin de m'y embarquer pour un port péruvien; mais le hasard me servit mal, et toutes réflexions faites, je préférai commencer mes explorations brésiliennes avant d'aborder au vieux pays des Incas, Déjà, depuis Quito, j'avais pu apercevoir bien des traces de cette antique histoire locale, bien des traditions qui remontaient aux premiers jours de la conquête, Guayaquil m'y ramenait plus directement encore. Guayaquil était l'ancienne Tumbes, la Tumpis de Garcilazo de la Vega, résidence du cacique Huyana-Capac, lorsqu'en 1526 Francisco Pizarro y aborda pour la premiére fois. Ainsi ion itinéraire définitif me ramenait forcément sur mes pas. Pour gagner les rives du Marañon sur lequel je devais m’embarquer pour entrer dans le Brésil, l'étais obligé de repasser à Quito. Ce fut dans ce nouveau voyage que je pus voir le volcan de Cotopaai.
Le Cotopaxi est le plus élevé des volcans des Andes qui aient eu des éruptions récentes, Sa hauteur, de 2,952 toises, surpasse de huit cents mètres celle qu'aurait le Vésuve en le plaçant sur le sommet du pic de Ténériffe, A une telle élévation, le Cotopaxi n'en est ni moins redoutable ni moins redouté. Nul cratère ne vomit plus de scories avec des efforts plus convulsifs. La masse de lave qui l'entoure formerait une montagne considérable, En 1738, ses flammes s'élevérent à une hauteur de neuf cents mètres au-dessus du cratère. Le # avril 1768, la bouche volcanique vomit une telle pluie de cendres que le jour fut intercepté à Ambato ct à Tacunga : les habitants ne pouvaient marcher qu'avec des lanternes. En janvier 1803, l'explosion fut précédée d’un phénomène étrange. Les couches de neiges perpétuelles qui tapissent le sommet du mont se fondirent presque subitement, laissant à nu les parois extérieures du cône, noires comme le sont des scories vitrifiées. Au moment où le phénomène eut licu, aucune fumée, aucune vapeur ne s'étaient montlrées depuis vingt ans à la bouche du cratère.
Situé au $.S. E, de Quito, le Cotopaxi est, parmi les cimes colossales des Andes, l'une des plus régulières et des plus belles. C'est un cône parfait, revêtu d'une énorme couche de neige, qui se détache sur l'azur foncé du ciel. Ce manteau glacé dérobe si bien les inégalités du sol, qu'aucune masse pierreuse, qu'aucun angle brusque ne trouble la parfaite harmonie de ce cône. C’est un pain de sucre de la plus éclatante blancheur. Près des bords du cratère, on voit pourtant des bancs de rochers qui ne se couvrent jamais de neige, et qui de loin figurent comme des lignes d’un noir foncé.
L'une des singularités les plus caractéristiques de ce cône si régulier, c'est une
masse de rochers, à demi enterrée sous la neige, masse pleine d'aspérités, que les naturels nomment la Téte de l'Inca. Une tradition populaire dit que ce roc 1so1e faisait jadis partie de la cime du Cotopaxi, et qu'à la première éruption le mont ignivome rejeta ces rochers qui formaient comme la calotte du pic. On ajoute que cet événement ayant eu lieu lors de l'invasion de l'Inca Tupac-Ynpauqui, ce phénomène fut le présage de la mort de ce conquérant. D'autres prétendent que l'explosion n'eut lieu que plus tard au moment où l'Inca Atahualpa fut étranglé par les Espagnols à Caxamarca. Allant plus loin encore, ils cherchent à établir une connexion entre ce fait et celui d'une montagne qui jeta les cendres contre les Espagnols dans les premiers temps de la conquête, quand Pedro Alvarada se rendit de Puerto-Viejo au plateau de Quito.
Après quelques heures passées à Cotopaxi, nous reprimes le chemin de Teaunga et trouvâmes, au delà d'Ambato, l'embranchement de deux routes, dont l'une mène à Guayaquil par le revers oriental, l’autre à Cuenca et sur le Marañon par le revers occidental des Cordillères. Ayant pris ce dernier chemin, nous arrivâämes à la moderne Rio-Bamba, l'ancienne ayant été renversée de fond en comble par le tremblement de terre du # février 1797. La ville actuelle est située dans la plaine de Tapi, ouverte, aride, sablonneuse, presque sans eau, couverte par intervalles de petits monticules coniques à base très-large. Entourée de bouches ignivomes, Rio-Bamba se reconstruit lentement : on dirait que ses habitants, encore tpouvantés de la catastrophe récente, n’entassent des pierres qu'avec la crainte de les voir quelque jour retomber sur eux. L'aspect de la ville engloutie justifie de telles craintes. C'est un spectacle horrible, désolant, impossible à décrire. La ville a été comme arrachée de ses fondements; pas une maison n’est restée intacte. Dans l’espace d'un quart de lieue environ, on ne rencontre que pans de murs renversés, colonnes tombées, massifs de maçonnerie couchés sur la terre. Les seuls objets debout sont deux arcades d’une église, et encore n'ontelles pu se maintenir qu’à l’aide d’autres ruines qui sont venues se grouper autour d'elles comme appuis et contre-forts. Pendant la catastrophe, une partie de la montagne voisine, arrachée de sa base, s’est précipitée sur la malheureuse ville, complétant ainsi cette scène d'horreur.
De Rio-Bamba, nous tirâmes sur Guamote, où l'on peut apercevoir le point de partage des deux rameaux des Cordillères, l'un courant à l'O., l'autre à l'E. Guamote est un joli hameau situé sur un plateau élevé et dans une île que baignent deux rivières. Aujourd'hui Guamote ne contient guère qu’un petit nombre de cases en roseaux et une église; mais, au commencement de ce siècle, elle nourrissait une population aguerrie et nombreuse. En 1793, à propos de quelques mesures fiscales maladroites et exorbitantes, les Indiens de Guamote appelèrent aux armes toute la population des environs. La révolte fut terrible, mais elle dura peu; étouffée au berceau, elle amena la ruine de Guamote, qui fut détruite de fond en comble, Ce village n'a pu encore se relever de ces terribles représailles. Ainsi, dans ces malheureuses contrées, quand ce n’est pas la nature qui frappe,
c'est l'homme; ce que les convulsions terrestres ont épargné, les ébranlements politiques le renversent.
A Alausi, bourg de 5,500 habitants, commencent des forêts épaisses qui ne vont finir qu'à l'Océan. Plus loin, à Puma-Chaca, après ce vaste plateau qui se prolonge sur les Cordillères de 0° à 3° de lat, australe, parait une masse de montagnes qui, comme une digue énorme, réunit la crête orientale des Andes de Quito. Ce groupe, dont la base est de schiste micacé et le revêtement de couches porphyriques, est connu sous le nom redoutable de Paraino d’Assuay. Dans les mois de juin et de juillet, ce passage est l'effroi des voyageurs. Surprises par la ucige, des caravanes entières d'hommes et de mulets sont plus d’une fois restées euglouties sur cette crête. Passant à une hauteur égale à la cime du Mont-Blanc, cette route est exposée à des tourmentes plus affreuses que celles qui règnent sur nos Alpes et sur nos Pyrénées. Pour gravir le paramo d’Assuay, on traverse Puma-Llacta , village situé à peu près à la même hauteur que Quito; puis on ne cesse de monter jusqu'à Salanag, petit plateau où l'on fait une halte. De là, on gagne celui des Piches, puis celui du Litau, où commence le paramo, point le plus haut, le plus terrible, le plus dangereux de ce chemin. Souvent le froid seul y tue; il raidit les membres et ôte toute faculté d'avancer. Il est rare que, dans la mauvaise saison, on ne quitte pas le paramo avec un membre gelé.
A cette hauteur, et au milieu d’une telle nature, se voient pourtant des restes imiposants de la magnificence des Incas. Une chaussée bordée de pierres de taille, véritable voie romaine pour les proportions et la solidité, se prolonge sur le dos de ces Cordillères. Dans un espace de six ou huit mille mètres de longueur, cctte route conserve la même direction. On peut même, au dire de quelques voyageurs, cn observer la continuation près de Caxamarca, à cent vingt lieues au sud de l'Assuay, et l'on a été porté à en conclure qu'elle établissait un chemin par les crètes des Andes entre Cuzco et Quito. A quelque distance de ce chemin, et à une hauteur de deux mille toises, gisent, au milieu des glaces et des neiges, les ruines d’un palais qu'on croit avoir été celui de l’Inca Tapac-Yupanqui, converti aujourd'hui en quelques masures nommées los Paredones.
En descendant le paramo d'Assuay vers le S., on découvre un monument péruvien plus important encore, l'Zngapilca ou forteresse du Cañar. C’est une colline terminée par une plate-forme. Là s'élève, à la hauteur de cinq à six mètres, un mur construit en grosses pierres de taille formant un ovale régulier dont le grand axe à trente-huit mètres de longueur ; l'intérieur de cet ovale est un terre-plein garni d’une végétation charmante. Au centre de l'enceinte se trouve une maison haute de sept mètres et ne renfermant que deux appartements. Ces deux pièces, comme les édifices d'Herculanum et comme tous les monuments du Pérou, n'avaient point de fenêtres dans l’origine. Aujourd'hui on en a pratiqué deux. Leurs toits inclinés, soit qu'ils appartiennent à un raccord récent, soit qu'ils aient été construits par les architectes primitifs, les font assez ressembler à des maisons européennes. Cet édifice, qui semble avoir été une sorte de maison mili-
taire, un petit fortin placé sur la route comme une étape, et dans lequel les Incas se renfermaient le soir quand ils se rendaient avec une escorte de Cuzco à Quito; cet édifice n’a point de ces pierres énormes qu'on peut voir dans les monuments du sud du Pérou.
D'autres ruines se voient encore près du paramo d’Assuay. Au pie de la colline que couronne la forteresse du Canar, de petits sentiers taillés dans le rue conduisent à une crevasse qui se nomme, en langue quichua, Znti-Guaicu (le ravin du soleil). Dans ce lieu retiré, et sous un berceau d'arbres touffus, surgit, à quatre ou cinq mètres de hauteur, une masse isolée de grès. Sur l'une des faces de ce rocher blanc, est tracée une suite de cercles concentriques, d’un brun noirâtre, représentant l’image informe du soleil, avec des traits à demi effacés qui semblent indiquer deux yeux et une bouche. D’après les indigènes , ce serait là un monument de création divine auquel la main de l’homme n'a rien ajouté. Quand l'Inca Tupac-Yupanqui marchait à la conquête de Quito, les prêtres péruviens découvrirent la sculpture symbolique tracée sur les flancs de la montagne et la consacrérent à la vénération du peuple. Voilà quels vestiges d'architecture antique conserve le paramo d’Assuay. Quand on a quitté cette longue crête pour descendre dans la vallée de Cucnca, l'atmosphère se radoucit, le paysage prend un aspect plus riant et plus doux. Après l’Alto de la Virgen, on voit Delek, hameau peuplé d’Indiens; puis on arrive sur le plateau de Cuenca, situé à près de douze cents toises au-dessus du niveau de la mer.
C'est à Cuenca que je quittai mon compagnon de route, Enfant de la province d'Antioquia, Pablo s'était détourné de son itinéraire pour suivre le mien; il im’avait escorté dans toute mon exploration colombienne avec une complaisance infinie. Je ne me séparai pas de lui sans un vif regret. Le jour même où il reprit le chemin de Quito, je me mis en route dans la direction opposée, résolu à suivre l'itinéraire de La Condamine par Tarqui, Jaën et le Marañon, Arrivé le 30 octobre à Tarqui, j'entrai le lendemain dans la jolie vallée de Yunguilla, espèce de serre chaude entourée de montagnes et garnie d'arbres à fruit. Les oranges, les citrons, les Timons, les bananes, les grenadilles, et surtout les chirimoyas (la pomme de cannelle de nos colonies) abondent dans cette Tempé.
Deux jours après, j'arrivai à Zaruma , le premier pays de mines qne j'eusse vu depuis mon arrivée. À en juger par l'aspect misérable du lieu, l'or n'enrichit pas toujours ceux qui vont le chercher dans les entrailles de la terre. Quoique assez abondantes, les mines de Zaruma sont presque abandonnées ; l'or qu'on en tirait étant d'un titre très-inférieur, on a renoncé peu à peu à des extractions coûteuses et pénibles, pour exploiter les richesses plus fécondes et plus réelles du sol. De Laruma à Loxa, la route se compose presque tout entière de ponts de lianes ou de guës, À chaque instant un ruisseau se présente, puis un autre, Des torrents d'eau descendent du versant oriental de ces Cordillères. Loxa, où je couchai le 15 novembre, est une ville déchue. De tout son antique commerce, il ne lui est resté que ses forêts de quinquina,
De Loxa à Jaën continuent les chaînes secondaires de la Cordillère orientale, La route y est encore déchirée par des gorges étroites qui coupent de temps à autre des plateaux marécageux. Sur ce chemin devaient se rencontrer des villes aux noms sonores qui se trouvent sur toutes les anciennes cartes, Loyola, Valladolid et Cumbimana, villes fondées dans les premières années de la conquîte. Malheureusement ces nobles cités n'existent plus que dans les traditions. Quelques-unes n’ont pas même une case peuplée d'fndiens pour marquer la place où elles furent. Tantôt cheminant sur des mules, tantôt flottant sur des radeaux, j'arrivai à Jaën de Bracamoros, d'où je gagnai l’embarcadère de Chuchunga. Mais avant de se confier aux eaux du Marañon et de commencer un ordre d'impressions nouvelles , il est utile de jeter un regard en arricre et de résumer les idées sur cette contrée colombienne si rapidement parcourue.