CHAPITRE XXI
PROVINCE DE MARANHAO.
San-Luiz de Maranhao, au quatrième rang des villes du Brésil pour sa population el pour sa richesse, est située sur la côte occidentale d'une île que forment les deux rivières ou plutôt Les deux baies du rio San-Francisco au N. ct du rio Bacanya au S. La ville occupe le côté septentrional d'une langue de terre qui forme l'une des extrémités de l’île, Le plus ancien et le plus riche quartier de San-Luiz, le Bairo de Praia-Grande, est situé sur le rivage, où il occupe un tcrrain très-inégal, Les maisons, hautes de deux à trois étages, sont, pour la plupart, bâties en pierres de grès taillées et bien distribuées à l'intérieur. Les rues, toutes raboteuses, montueuses en partie, sont mal pavées ou ne le sont pas. La r'ésidence du gouverneur est une assez pauvre construction, L'ancien collége des jésuites, l'hôtel de ville et les prisons publiques, forment les autres côtés de la place où il se trouve, Plus avant dans l'intérieur, s'étend le second quartier, Baïro de Nossa-Senhora da Conccico, consistant en petits bâtiments entourés de jardins et de plantations, parmi lesquels s'élève une grande caserne nommée Campo de Urique. Outre ces deux églises principales, la ville en a trois autres, plus deux chapelles, les églises de quatre couvents, enfin celle de l'hôpital et l'église mili-
taire. Plusieurs de ces temples ont été érigés aux frais de riches bourgeois, ce qui atteste l'existence de grandes fortunes sur ce point.
Les fortifications de Maranhäo sont bien au-dessous de l'importance de cette place. Le fort de San-Marcos, à l'entrée du port, est une tour carrée sur une hauteur, On le prendrait plutôt pour un phare et une vigic que pour un ouvrage de défense. De là on peut signaler les navires qui entrent dans les passes et qui en sortent. Quelques autres forts figurent du côté de la mer; mais nul ouvrage n'existe du côté de la terre : on dirait qu'on s’est fié aux rochers et aux bancs de sable, remparts naturels qui défendent Maranhao dans cette direction.
La population de Maranhäo, en y comprenant la ville et ses dépendances, peut s'élever à 30,000 habitants, créoles portugais et nègres esclaves. La population de la province entière était, en 1815, de 210,000 âmes. Les Indiens purs ou métis sont rares, La population blanche de Maranhâo est remarquable par l'élégance de ses manières et par son exquise politesse. La richesse du pays, le désir d'imiter les mœurs européennes, dont une foule de maisons anglaises et francaises ont donné le goût, mais aussi et surtout la liberté, l'éducation parfaite, les manières polies et douces des femmes de Maranhâo, ont contribué à faire de cette ville l'une des résidences les plus agréables du Brésil, Presque toutes élevées en Portugal, les jeunes demoiselles du pays rapportent chez elles le goût du travail et de l'ordre, des habitudes de réserve et de tenue, trop souvent étrane gres aux créoles. Aussi ont-elles fait les mœurs de cette ville, en prenant sur Les hommes cet ascendant domestique, plus doux à subir qu'à comibattre. Leurs vertus éclairées légitiment d'ailleurs cette part d'action et d'influence, Quant aux jeunes gens, on les envoie presque tous dans les bons ec .èges de France et d'Angleterre.
Le préjugé local veut que le climat de Maranhäo soit trop chaud pour qu'on tente d'y fonder des écoles qui dispensent la jeunesse de ces émigrations; et ce préjugé, général au Brésil, a fait transporter, dans les villes d'Olinda et de Saint- Paul, les universités où l'on professe les sciences abstraites et sérieuses. IP y a pourtant à Maranhâo un gymnase et des écoles inféricures. Des religicuses augustines qui, ne faisant point de vœux, peuvent rentrer dans le monde, rendent de grands services pour l'éducation des jeunes filles élevées sur les lieux.
Situé par 2° 29’ de lat. S. sous un climat équatorial, San-Luiz n'a pour combattre des chaleurs constantes et intolérables que les brises de mer et de terre, La température moyenne de l’année est de 21° 12” Réaumur; cle irait beaucoup plus haut sans les vents du nord, qui jettent quelque fraicheur dans l'atmosphère, La saison des pluies commence dans l'ile en janvier, plus tard par conséquent que dans les contrées intérieures; elle dure jusqu'en juin et juillet avec une violence presque continue, par ondées, accompagnées de violents éclats de tonporre, Voisine de la ligne et entourée de forêts qui poussent dans un sol marécagcux, quoique élevé de 250 pieds au-dessus du niveau de l'Océan, File est pourtant salubre et passe pour telle dans toute l'Amérique méridionale,
Sur la rive gauche du rio Miarim et au nord de Maranhâo se trouve en terreferme la villa de Alcantara, la seconde ville de la province. Alcantara n'a pas, comme San-Luiz, une ceinture de forêts touffues; mais elle est entourée de prairies que dominent çà et là quelques bouquets d'arbres. Des palmiers à la tige élancée, armée d’aiguillons, des agaves dont la tête est fleurie, ornent les pentes des coteaux, et décorent la lisière des bois, De nombreux ruisseaux établissent dans le pays une canalisation naturelle. Enlacés en réseau, ils se jettent à la mer au milieu de haies de mangliers, Par intervalles, ces ruisseaux s'élargissent en étangs poissonneux que fréquentent les Indiens. Souvent ces vastes flaques se présentent sous l'aspect d'une pelouse verte, fraîche, avec des fleurs épanouies. Malheur au voyageur, s'il se confie à ce tapis émaillé ! A peine y a-t-il posé le pied que la prairie se détache et flotte comme une nouvelle Délos. I! vogue alors au milieu des tiges blanches de l'arum , inclinées sur l’eau comme des baguettes d'ivoire, et la masquant de leurs grandes feuilles barbelées. Le voyageur n'est plus en terre-ferme , ilest sur un pont mobile, que des chaumes et des graminées vivaces ont formé au-dessus d’une eau limpide. Heureux encore si les catmans ne S'irritent pas trop de se voir ainsi troublés dans leur domaine!
Ces singulières prairies mouvantes, connues dans le pays sous le nom de Tremetaës où Balsedos, sont produites par le dépôt successif des particules terreuses, retenues par l'action de la marée, qui se fait sentir même dans les plus petits ruisseaux, et plus avant dans le pays, par la réunion ct l'éruption des sources souterraines, Cette abondance d'eau est, comme on l'a vu, le caractère particulier du bassin de l'Amazone, où elle développe et entretient, malgré les ardeurs équatoriales, une magnificence indescriptible de végétation, Le nom indien des prairies de la province de Maranhao est Pari (pluriel Parizis }, dont la ressemblance avec les Beriboris où savanes de la Floride mérite l'attention des philologues. Ces parizis s'étendent à une certaine distance au N. d'Alcantara, puis entourent la baie de Cuma, ce qui leur à valu la désignation de Pericumu. Au delà du rio Tury-Assu, on les retrouve au milieu de forêts vierges. Elles servent de point de reconnaissance aux rares voyageurs qui font la route pénible de San- Luiz au Para à travers les terres,
Je quittai Maranhâo, le 1% mars, avec un itinéraire tracé à travers les provinces intérieures, Je devais de là gagner Bahia, Quelques riches Portugais de Maranhào, hommes d'études et de savoir, se mirent du voyage. Embarqués à Bacanya sur le rio Mosquito, nous arrivimes par plusieurs canaux marécageux aux bouches de l'Hapicuru, dans la baie de San-José, Remontant ensuite l'Htapicuru, nous vimes sur ses deux rives un nombre infini de métairies et de fermes qui appartiennent à la paroisse d'Hapicuru-Grande, À Hapicuru, un commandant examine les passe-ports des voyageurs. Jadis les Portugais avaient sur la rive droite du fleuve le petit fort de Calvario ou de la Vera-Cruz, destiné à contenir les Indiens; mais aujourd'hui ce fort est en ruines, et la vigoureuse végétation de la forêt à déjà reconquis la place qu'on lui avait enlevée pour le bâtir, Vis-à-vis de
ee poste s'étend une chaîne de rochers qui entrave la navigation. C'est le passage le plus dangereux du cours de l'Itapicuru. Des pilotes (passadores) ont besoin de toute leur attention pour diriger les bateaux lourdement chargés à travers les pointes des écucils.
Déjà, à diverses reprises, dans le cours de notre navigation, nous avions quitté le soir nos barques pour camper sur la rive. Sur le point que nous avions choisi, nos sauvages improvisaient une cabane en feuilles, à l’aide de pieux et de feuillages, et préparaient ensuite le repas devant un grand feu. Parfois plusieurs d'entre eux se détachaient pour aller à la chasse, et nous rapportaient quelques gros siganas, oiseaux de la famille des gallinacés, gibier peu farouche, qu'ils tuaient aisément, et qu'ils substituaient volontiers à leur viande salée, La nuit, ces oiseaux poussaient des cris tellement perçants, que notre sommeil en était troublé. Les bords de ces rivières abondent aussi en iguanes, que nos batelicrs poursuivaient avec le plus grand acharnement, Ce mets était pour eux un régal.
Les terres baignées par l'Itapicuru sont couvertes de champs de cotonniers d'une fécondité incroyable. Ces gousses blanches et laineuses qui s’épanouissent dans un rayon de plusieurs lieues semblent une vaste nappe d'argent. Sous la ligne, par d’intolérables chaleurs, c’est comme un champ de neige , ondulant à la brise, Les autres productions n'ont dans ce bassin ni moins de luxe, ni moins d'éclat, ni moins d'utilité, Les vergers de bananiers viennent mourir jusqu'aux bords du fleuve, et se mirent dans son lit du haut de ses rives élevées. L'Itapicuru roule, en effet, encaissé entre deux murs de rochers qui semblent servir de culées à la plaine. Souvent le fleuve, sinueux et rapide, a si peu d'eau qu'on est obligé d'alléger les barques qui le remontent, A la Coxcira-Grande, il faut subir cet embarras. En d’autres saisons, le fleuve grossit, s'élève, déborde même, et déracine la végétation agreste qui pousse le long des rochers qui le bordent.
Nous arrivàämes ainsi à Caxias, autrefois Arrayas das Aldeas-Altas, Vun des boures les plus florissants du Brésil, On compte dans son ressort ({ermo) plus de 30,000 habitants. Ce district doit sa prospérité à la culture du coton, qui y a pris un développement immense depuis que s'est fondée, vers la fin du siècle dernier, la société de Maranhdo ct du Grand-Para, dont le but a été l'amélioration des cultures intérieures, Plus de Ja moitié du coton que produit la province est expédié de Caxias à la capitale. Dans ces dernières années , le nombre de balles s’est élevé de 25 à 30,000, pesant chacune cinq à six arrobas (150 livres).
Deux iribus, dont la souche est commune , habitent ces environs : les Aponegi- Crus et les Macama-Crus; on les nomme aussi Caraoñus. On les voit souvent arriver à Caxias et courir par la ville, absolument nus. Leurs chefs les amènent de leurs forêts, situées entre le rio Miarim ct le rio das Alpercatas, afin d'obtenir des blancs des vêtements, des haches, des couteaux et autres bagatelles. En échange, ils apportent des gâteaux de cire, des plumes d'oiseaux aux riches couleurs, des ares et des flèches artistement travaillés. C’est depuis les premières anntes de ce siècle, qu'une paix sûre a été établie entre les Portugais et les Indiens
BRÉSIL. 1153 libres de cette province, Pour la maintenir, on comble de présents et de bons procédés ceux qui poussent leurs excursions jusqu'à Caxias; on les y indemnise de leur voyage par toutes sortes de cadcaux en tabac, toiles peintes et eau-devie, Ces Indiens sont de fort beaux hommes; ils ont des membres plus vigoureux, un port plus hardi, une démarche plus sûre, des mouvements plus fermes qu'aucun des sauvages que nous devions voir par la suite, Leur taille était en général élevée, Les traits des plus jeunes étaient agréables et ouverts, Cependant les veux petits, le nez épaté et court, le front déprimé et saillant, accusaient toujours les caractères distinctifs des races américaines,
Au delà de Caxias, Fftapicuru fait un coude; il faut le quitter et prendre des mules pour se rendre dans la province de Piauhy. L'Iapicuru, comme presque tous les fleuves de ces pays, a des sources encore mystéricuses. Nul Brésilien ne les à jamais reconnues, De Caxias jusqu'à la mer, il coule au nord-est, navigable presque dans toutes les saisons. De sa source à Caxias, innavigable à cause des barrages de rochers, il suit une direction plein nord à peu près parallèle à evlle de son voisin le Parnahiba.
Notre route se poursuivit à travers une forêt, au milieu de laquelle paraissaient ca et là des clairières cultivées, où se montraient des métairies habitées par des colons. Nous gagnämes ainsi le Parnahiba, le fleuve le plus considérable entre le rio San-Francisco et le rio du Tocantin. Le Parnahiba forme la limite entre la province de Maranhào et celle de Piauhy. A l'endroit où nous le trayersames, il roulait, sur une largeur de deux cents pieds environ, des eaux sales ct jaunâtres, chargées de matières en décomposition, les seules eaux pourtant que les riverains puissent boire.
Le Parnahiba vient de la partie S. O. de la province de Piauhy. Traversant un pays plat el marécageux , que couvrent des forêts de palmiers, il a un cours libre el sans calaractes. Les Brésiliens ne le connaissent guère d’une manière exacte que jusqu'au confluent du rio das Balsas, les colonisations et les défrichements n'ayant pas lé poussés plus loin. Dans la partie supérieure du Parnahiba, on navigue en pirogues; et, dans sa partie inférieure, en radeaux ou balsas faits de tiges de buriti. Son lit, généralement droit et profond, est praticable pour des navires de trois à cinq cents tonneaux. ils viennent y charger à San-Jodo de Parnahiba, seul port maritime de la province de Piauhy, les cuirs secs et tannés, la viande salée, Le tabac et Le coton que produit la province, Le port de Parnahiba, peu profond et peu fréquenté pour ce motif, est situé à quatre lieues de la mr, à l'endroit où le fleuve s'y jetie par six embouchures ensablées,
Après avoir Lraversé le Parnahiba, nous arrivames à la fazenda Sobradinha dans là province de Piauhy; après quoi, plus au S., parut le petit arrayal de San- Gonzalo d'Amarante, au pied d'une serra (cotcau) de grès, haute de quatre cents pieds, Ce hameau consiste en quelques pauvres cobanes que domine une chapelle délabrée, I y a cinquante ans, un commandant d'Ociras, ayant vaincu plusieurs “ibus d'Indiens qui infestaient les districts supérieurs, en dépaysa quinze cents
qu'il amena sur les bords du Parnahiba, pour y former des aldeas loin de leurs résidences primitives. Il ne reste plus maintenant sur ce point que cent vingt individus, dont quelques-uns d’origine mélangée. Les maladies, la petite vérole surtout, ont enlevé un grand nombre d'Indiens ; d'autres se sont échappés pour retourner dans leurs foyers primitifs. Toutes les cases qui restaient avaient un aspect affligeant de désordre, de malpropreté et de misère, C’est le spectacle qu'offrent à peu près toutes les aldeas indiennes où l’on a réuni presque par force des hommes habitués à la vie nomade, en leur imposant pour chef un soldat ivrogne. La colonisation agricole a toujours mieux réussi. On a obtenu quelques résultats heureux en répartissant les Indiens dans des plantations ou fazendas, tandis que, dans les aldeas, ils marchent vers un abrutissement complet. Réunis dans des villages, ils s’énervent, ils perdent leur énergie physique; sous le contact presque mortel de quelques meldies européennes, les hommes s'étiolent, les femmes deviennent stériles. Il y a dégénérescence et dépopulation.
Après avoir quitté San-Gonzalo de Amarante, nous franchimes la Serra et trouvâmes sur le versant méridional un pays coupé de coteaux, prolongements de la serra de Mocambo, et traversé par une foule de ruisseaux qui en descendent. Sur ce point, les métairies deviennent rares; les chemins sont marécageux et difficiles, On ne trouve aucun toit le soir pour s'abriter ; il faut camper à la belle étoile, Après avoir laissé à droite la serra de Mocambo, on se trouve en face d'un système de larges plateaux que forment des montagnes de grès coupées par terrasses. Plus loin le sol s'abaisse en vallées ; Les étangs deviennent plus communs, et çà et là se développent des forêts de buritis, d'aricuris et de carnauvas, palmiers de divers ports et de diverses formes. Ensuite on passe le Caninde, qui est encore peu considérable, pour atteindre les bords de l'Uhuma ; puis on arrive à l'Olho-d’Agoa, montagne qu'il faut gravir par un chemin escarpé.
Une lieue plus loin, parait Oeïras , capitale de la province de Piauhy, séparée en 177% de celle de Maranhâo. Quoique décorée du nom de chef-lieu, Oecïras n'est qu'un amas de maisons basses en terre, avec des murs blanchis à la chaux, à deux cents lieues de Bahia, à cent de Maranhäo. On ne trouve pas chez les habitants de cette ville intérieure le vernis d'instruction qu'on remarque dans les cités littorales; mais, en revanche, on y trouve de la simplicité dans les mœurs, de l'affabilité etune hospitalité bienveillante. Quoique principale ville du pays, Ociras le cède, pour la civilisation et la richesse, à Parnahiba, dont la position sur la mer fait le point le plus florissant de cette province. La situation d’Ociras ne lui permet même pas de servir d’entrepôt aux districts intérieurs, à cause de son éloignement des cours d'eau navigables. Le coton, le tabac, les suifs, les viandes salées de la province se chargent sur le Parnahiba ou sur l'itapicuru. Ociras n’en est pas moins un endroit agréable, plein de sites pittoresques et de perspectives charmantes, Ici des montagnes de grès rougedtre, tantôt se dressant en brusques falaises, tantôt s'étendant en plateaux, couvertes, sous l’une et l'autre forme, soit d'une végétation d’arbustes, suit de prairies d'un vert grisètre; ailleurs des
volées viantes ot Sinueuses, roulant, dans leurs vertes profondeurs, des ruis- Seaux aux nappes d'argent.
Au sortir d'Ociras, on voyage, entre des coteaux boisés, dans des vallées couvertes de palmiers carnauvas, sur lesquels voltigent de beaux et bruyants aras bleus: souvent on longe les rives du Caninde, On arrive ainsi à la serra dos Doës-Irmaos, formant une partie de la vaste chaîne de montagnes qui, sur une longueur d'au moins cinq degrés de latitude, sépare la province de Piauhy de celles de Pernambuco et de Bahia, situées plus à l'E. Les notions que l'on à sur celte chaîne sont incomplètes et vagues : de la confusion des noms est resultée une confusion dans l'état du gisement.
La serra dos Doës-Frmaos, qui sépare la province de Piauhy de celle de Pernaubuco, se traverse par un petit col (joquriro) peu élexé, large de soikante pieds, courant entre deux coteaux aplatis que parent de grosses tiges de cactus, Ce site, assez peu pittoresque par lui-même , ne justifie guère le nom (mont des Deux-Frères) que lui ont donné les naïfs Sertanejos. C'est tout bonnement un large plateau qui sert de point de partage entre les eaux du Caninde et du rio San-Francisco. De là, on descend dans la province de Pernambuco par une pente douce dont les flancs sont tapissés d'arbres et d'arbustes.
A ce point commence le Sertio de Pernambuco, qui s'étend entre le Rio- Grande et le Pontal, affluents de gauche du San-Francisco, puis se prolonge le long de ce fleuve jusqu'à ses cataractes et ne gagne que peu vers PO, etle N.-0, C'est encore un pays chaud et see; le petit nombre de ruisseaux qui l'arrosent tarit presque tous les ans, durant la plus terrible des sécheresses. Pour l'usage des métayers isolés et des caravanes qui traversent le pays, on à ménage, de loin en loin, quelques citernes promptement épuisées. Souvent la moitié des chevaux et du bétail qu'on ÿ amène du Piauhy meurt de soif ou de faim avant d'arriver au San-Francisco, Ce territoire, qui, par sa nature, diffère de ce qui l'entoure, forme aujourd'hui la subdivision politique nommée comarca do Sertäo de Pernambuco.
Après avoir traversé ce comarca , on arrive au Registo de Joazeiro sur Les bords du San-Francisco. Ce passage est le plus fréquenté de tous ceux que l'on trouve dans le Sertäo de Bahia, C'est par à que se fait le commerce avec le Piauhy et le Maranhäo, Là passent les marchandises européennes et les nègres esclaves qui se rendent aux plantations de l'intérieur. Un péage a été établi sur ce point et livré à ferme par le gouvernement, On y traverse le fleuve dans un bateau à voile qui dépose les passagers à Joazciro.
Joazciro appartient à la province de Bahia. C'est un arrayal ou village d'une cinquantaine de maisons et de deux cents habitants, qui doit son origine à la mission jadis établie dans son voisinage, et son importance actuelle à la route de Piauhy, qui traverse le San-Francisco, limite des provinces de Pernambuco et de Bahia,
Après quatre journées de route, nous arrivämes à Villa-Nova da Rasnha ou
Jacobina-Nova, misérable bourgade isolée au milieu de ecs plaines, Cette bourgade est située au pied de la serra de Tiaba, dont on franchit le sommet à 1,200 pieds au-dessus de la base. Cette montagne est granitique, couverte d'arbres plus grands à mesure qu'elle s'élève. Avant de franchir ce col, l'eau est déjà très-rare, et la terre se couvre de tiges d'euphorbes. Un jour la sécheresse tuera tous ses malheureux habitants. Le rio do Peixe et les autres rivières n'offrent que des flaques isolées où l'on ne peut puiser; l'aridité y est excessive, la végétation maigre et dépouillée, l'air chaud et à peine respirable, Dans ces moments critiques, l'une des sources les plus abondantes de la contrée est celle de Corte, Cette source est tout simplement une fente profonde de douze pieds qui s'ouvre dans la masse granitique. I faut s'y enfoncer pour recevoir dans une calebasse l'eau qui tombe goutte à goutte. Autour de cette ouverture se pressent chaque jour plus de trente femmes ou petits filles qui viennent recueillir la provision d'eau nécessaire pour le ménage. Quand les filtrations sont trop maigres, le juge du lieu se tient devant la précieuse source pour maintenir le bon ordre et veiller à ce que chacun descende à son tour dans le rocher. Les hommes y viennent aussi, de leur côté, armés d'un fusil, pour y soutenir, si besoin est, les droits de leurs familles. Tout ce que ces malheureux peuvent faire alors, c'est de s'empêcher de mourir de soif. Ce pays désolé s'étend depuis le rio do Peixe jusqu'à Feira da Conecicâo. Là recommencent les métairies et leurs cultures, les maisons de campagne, les vendas, toujours plus multipliées à mesure qu'on approche de la villa de Caxocira, située sur la rive du rio Paraguaçu.
Caxocira est riche et florissante. Elle a une église dédiée à Notre-Dame du Rosaire, un couvent de carmélites, un hôpital de Saint-Jean-de-Dieu, une fontaine et deux ponts en pierre sur les petites rivières du Pitanga et du Caquenude, cours d'eau peu étendus qui servent à faire mouvoir quelques usines à sucre. De Caxoeira à Bahia, la route est belle, riante, traversant des contrées toutes en eulture et abondantes en ressources. Avec le reflux, peu d'heures suffirent pour ce trajet, Le 15 avril, nous étions arrivés à Bahia.
ahia ou San-Salvador, située sur le côté oriental et presque à l'entrée de la baie de Todos os Santos, est une ville archiépiscopale, la plus riche, la plus florissante, la plus commerçante du Brésil, si l'on en excepte Rio-de-Janeiro. Elle a été inéme, pendant plus de deux siècles, la résidence des gouverneurs-généraux de la contrée, C'est depuis 1763 seulement que le gouvernement fut transféré à Riode-Janeiro avec le titre de vice-royauté,
Bahia est le grand entrepôt de tous les produits de ses diverses comarcas, et de ceux des provinces voisines. Sa longueur du N. au S., en y comprenant le faubourg Bom-Fim qui la termine au N., et le faubourg Victoria qui la termine au S., est de quatre milles environ. On la divise en deux parties, ville haute et ville basse, La plus haute et la plus vaste est située sur le sommet d'une charmante colline; l’autre s'étend à sa base même du côté de l'occident. La dernière partie de la ville se nomme Praya, parce qu'elle se prolonge le long de la bate.
Elle n'a qu'une seule rue où se concentrent tous les établissements commerciaux, les magasins des marchands et les vastes entrepôts nommés frapiches, La ville basse ét divisée en deux paroisses, Nossa-Senhora del Pilar et da Conceicäo, La dernière a une jolie église, dont la façade a été bâtie avec des pierres apportées d'Europe, et dont l'intérieur est richement décoré. Non loin de là, sont les chantiers et l'arsenal de la marine,
La cité haute (cidade alta) est sur un mamelon aux abords raides et escarpés. La situation est vraiment belle. La vallée avec ses Aortas où maisons de plaisance, une végétation toujours verte, des eaux vives, une rade calme et vaste, des navires à l'ancre ou à la voile, tout saisit le regard et force à l'admiration. Les maisons ont des fenêtres treillagées et des balcons. Quand on marche dans les rues, on rencontre à chaque instant des palanquins que portent des nègres, Ces palanquins sont d'une élégance souvent très-raffinée, avec un dôme surmonté de plumes, des sculptures dorées en relief, et des rideaux de mousseline ou de soie brodte. Les plus riches sont ceux des dames, qui s'Y accroupissent sur de moelleux coussins et se font ainsi promener d’une maison à l'autre. Ces palanquins, que l’on nomme aussi cadeiras, sont un meuble de rigueur dans toutes les bonnes maisons. Leur luxe consiste dans l'élégance du baldaquin, dans la richesse des rideaux moirés, et dans l'éclat du costume des nègres qui les portent. La société de Bahia est douce, affable, polie, et renommée dans le Brésil pour ses bonnes manières, La haute classe a toutes les habitudes européennes avec les raffinements de Inxe que comporte la vie créole. }
La population de Bahia a été évaluée à 120,000 âmes, dont les deux tiers environ sont des nègres. Cette agglomération de races africaines sur le même point a si souvent failli devenir menaçante pour les maîtres de Bahia, qu'on surveille toujours avec le plus grand soin cette partie turbulente de la population, Autrefois les meurtres étaient fréquents et restaient presque toujours impunis. Mais, depuis le commencement du siècle, une police sévère a été organisée pour la répression des crimes et la surveillance des malfaiteurs.
Les noirs sont, en général, beaucoup mieux traités au Brésil que dans les colonies françaises et anglaises. Ils se rachètent assez fréquemment, et deviennent même libres sans rançon, sous des conditions prévues. Les nègres libres sont très-nombreux à Bahia ; ils y sont admissibles à une foule d'emplois, deviennent industriels, militaires, ecclésiastiques. Les mulâtres marchent presque les égaux des blancs, et deviennent souvent des fonctionnaires très-distingués, soit dans l'administration, soit dans la magistrature.
Le commerce de Bahia, important et riche, fut longtemps presque concentré dans les mains de quelques maisons anglaises, puissantes par leurs capitaux et par leur crédit. Aujourd'hui, la concurrence a renversé cette espèce de monopole, Le principal objet d'exportation est le sucre, dont il sort par an près de quatrevingt mille caisses de quarante arrobes chacune. Le tabac fournit également de belles cargaisons aux navires étrangers qui mouillent dans la baie,
Bahia n'est pas sculement un des plus riches et des plus actifs marchés de F'Amérique méridionale ; c'est, en outre, une résidence salubre, tempéree, ne connaissant aucune de ces épidémies qui dévastent la zône intertropicale, entourée d'une atmosphère qu'épurent et rafaichissent des brises de terre et de mer, Les habitudes locales se ressentent du climat; on ÿ mène une vie molle et peu active, Legérement vêtus, les Bahiens passent une partie de leur journée sur des hamacs que les noirs balancent, ou sur des nattes souples et fraiches.
Rien n'égale le spectacle animé qu'offrent le port et la rade de Bahia, surtout aux veilles des fêtes, I faut voir alors des milliers de barques, qui accourent de vingt et trente lieues à la ronde; il faut suivre le mouvement de ces quais, entendre les chants de ces nègres qui portent leurs fardeaux en cadence, considérer celte foule qui encombre le môle, le quai, la rue de la Praya et ses vastes entrepôts ! L'entrée de Ta baie a près de quatre milles de large ; la partie orientale seule présente un asile sûr pour les gros navires. Plus de deux mille bâtiments entrent et sortent chaque année,