‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 32 sur 112 · DISTRICT DES DIAMANTS · texte numérisé non relu

DISTRICT DES DIAMANTS

Aprés un court séjour à Villa-do-Fanado, notre caravane avait repris sa longue et fatigante marche. Son itinéraire était tracé à travers le district connu sous le nom de district des Diamants, terre sacrée, terre sainte, dont chaque caillou semblait privilégié et qui formait l'apanage exclusif du souverain du Brésil. On ne pénètre dans ce sanctuaire qu'avec une autorisation spéciale, et on n’y séjourne que sous le coup d’une surveillance perpétuelle. La ligne douanière du district des Diamants se trouvait pour nous au pont du rio do Manzo, affluent du Jiquiünhonha. Là un poste de miliciens nous interdit le passage jusqu'à ce que le touverneur eût envoyé la permission qui pourait seule faire lever la consigne, Grâce à ce sauf-conduit, nous arrivâmes à Tijuco. Cette ville est bâtie sur le penchant d'un morne, au bas duquel coule, dans une vallée étroite, un ruisseau qui porte le nom de Rio San-Francisco.

Dans le court séjour que nous fimes à Tijuco, il nous fut facile de recueillir les renseignements les plus étendus sur l'extraction et le commerce de diamants, qui longtemps ont rendu ce district si célèbre. Avant ces dernières années, la contrée Diamantine était une région mystérieuse, sur laquelle bien des fables avaient été débitées, Comme on s'exagérait les ressources qu'elle renfermait, on avait aussi exagéré les précautions à prendre pour en défendre les abords. Un cordon de dragons portugais entourait le district de manicre à ne pas laisser plus de cinq où six milles d'intervalle d’un poste à l’autre. Quand des voyageurs se présentient pour sortir de cette enceinte sacrée, on les fouillait tous sans exception, dans leurs malles, dans leurs bagages et même sur leurs personnes. On allait plus loin encore; et, quand on soupçonnait un étranger d'avoir avalé quelque dia mant, on retenait la caravane pendant vingt-quatre heures. Aujourd'hui ce luxe de surveillance est bien réduit. Soit que la richesse locale ait diminué, soit qu'on ait calculé que les frais du cordon douanier dépassaient la valeur des pierres recueillies, on entre et on sort beaucoup plus librement dans le district Diamantin,

Ce district, l’un des plus élevés de la province de Minas-Geraës, est une enclave de la comarca du Cerro-do-Frio., C'est à Bernardo Fonseca Leco que l'on doit la découverte d'un pays dont pendant longtemps on ne soupÇonna point leg richesses, Les pierres brillantes du Cerro-Frio ne furent recucillies pendant près d'un siècle que pour servir de jetons au jeu, En 1729 seulement, un nommé Lorenço de Almeïda envoya à la cour de Lisbonne quelques-uns de ces cailloux

transparents, qu'il se hasardait à donner pour des pierres précieuses. Alors l'importance de ce produit ne tarda pas à se découvrir.

Par un décret du 8 février, 1730, les diamants furent déclarés propriété royale, Il fut permis à tout le monde de s'occuper de leur recherche; et chaque nèsre employé à ce travail fut soumis à une capitation de 20,000 à 50,000 reïs {12% à 190 francs), suivant la richesse du lieu exploité. Cependant des extractions nombreuses ayant fait baisser subitement le cours des pierres précieuses, on substitua, en 1735, à ce mode de capitation, une mise en ferme pour la somme annuelle de 138 contos de reïs (862,500 francs), à la charge par les fermiers de n'employer que six cents nègres au travail. Ce système de fermage subsista jusqu’en 1772, et le bail fut renouvelé six fois.

Le marquis de Pombal, en arrivant aux affaires, résolut de changer un système dont les concessionnaires avaient toujours abusé; mais ce ministre tomba d'un excès dans un autre, du gaspillage d’une ferme à tout l'odicux d'un monopole. A cette époque, le district de Tijuco fut érigé en État distinct, et une administration royale y fut chargée de l'exploitation des mines, dès lors interdite aux particuliers. On nomma trois directeurs-résidents à Lisbonne, trois administrateurs au Brésil, enfin un intendant général investi des pouvoirs les plus étendus, C'était à lui que ressortissaient tous les ordres relatifs au gouvernement de la province ; la justice et la police étaient concentrées dans ses mains. Il pouvait bannir de sa juridiction tout homme qui lui faisait ombrage, et confisquer même ses biens, s’il croyait qu'ils eussent été acquis par un commerce frauduleux. Sous cet intendant général des diamants était l'ouvidor ou fiscal, espèce de procureur du roi, chargé de surveiller dans le conseil les intérêts du gouvernement; puis venaient les officiers de l'administration, les trésoriers (caixos), les teneurs de livres (guarda-livros), les commis et les écrivains | escrivées); tous se réunissant parfois en une assemblée générale qui avait pris le nom de Junta real dos diamantes (Junte royale des diamants).

Quand ce nouvel ordre de choses eut été établi, on fit un recensement rigoureux des habitants de la province. Quiconque ne prouvait pas nettement son origine et ses moyens d'existence était renvoyé. Si l'on essayait de s'introduire furtivement, on encourait, pour la première fois, une amende et un emprisonnement de six mois; et, pour la seconde fois, la déportation sur la côte d’Angola pendant six ans. Les esclaves eux-mêmes furent enregistrés et soumis à la plus active surveillance, Découvrait-on un esclave dont le nom n'était pas porté sur les registres, celui à qui il appartenait était condamné à trois ans de déportation, et à dix ans pour la récidive. La même peine était infligée aux esclaves. Les travaux relatifs aux diamants sont confiés à des administrateurs particuliers, dont le nombre varie selon les besoins du service, Chaque administrateur a sous ses ordres un nombre d'esclaves, dont la réunion forme ce qu'on nomme une fropa. Sous ces administrateurs particuliers sont placés des feitores (inspecteurs ou gérants) qui font exécuter les ordres de la junte, et surveillent les nègres pendant leur travail,

Les lieux où l'on établit un lavage de diamants et où l'on maintient une /rope de nègres se nomment serviços (services). Les nègres qui s'y rendent appartiennent à des particuliers qui les louent à l'administration. En 1776, ces travailleurs étaient au nombre de six mille; aujourd'hui quelques centaines d'esclaves au plus continuent cette exploitation. La nourriture de ces nègres consiste en «lqueira de fuba (Karine de manioc), On y ajoute un peu de sel, avec un morceau de tabac en corde. Quoique le travail du lavage soit fort rude et dangereux pour la santé, les esclaves le préfèrent à tout autre, soit parce qu'ils espèrent voler quelque pierre, soit dans l'espoir d'en découvrir une qui les mette à même d'obtenir leur liberté.

En effet, depuis l’origine de l'exploitation, il a été établi qu'un nègre seraft acheté et affranchi dès qu'il trouverait un diamant du poids d'une oëfer (3 grammes 6 décigrammes ou 17 carats et demi). Quan] cet événement arrive, à l'instant même l'administration suspend le travail; on fait habiller l'esclave , on le paie à son maitre et on lui rend sa liberté avec un certain cérémonial. Ses camarades le couronnent, le fêtent, et le portent en triomphe sur leurs épaules, Si la valeur du diamant est moindre que le prix de son rachat, il continue de travailler pour l'administration jusqu'à ce qu’il ait complété la somme. Pour les diamants qui ne pèsent pas trois quarts d'oitava jusqu'à ceux de deux vintins inclusivement, les nègres reçoivent de petites récompenses qui sont en raison de la valeur et de la pesanteur du diamant : un couteau , un chapeau, un gilet, etc.

s’il y a des récompenses établies, il y a aussi des punitions. Assis sur leurs sicues d’où ils surveillent les esclaves, les feitores tiennent ordinairement à la ain un grand bâton au bout duquel s’allonge une grande lanitre de cuir, dont ils se servent contre le nègre qui manque à son devoir. Quand la faute est grave, li peine est plus sévère. On attache le coupable sur une échelle, et deux de ses camarades lui appliquent sur les reins et sur les parties charnues des coups de bi:alhuo, fouet composé de cinq tresses de cuir. Les administrateurs seuls ont le droit d’ordonner cette peine; et, quand ils se conforment au règlement, ils ne dépassent pas cinquante coups.

Voici comment on procède au lavage et à la recherche des diamants. Lorsqu'o 1 à extrait du fond de la rivière et réuni en tas une certaine quantité de cescalhao, ou gravier à diamants, on creuse une fosse d'environ deux pieds et on y amène l'eau. Dans cette fosse est un banc de bois sur lequel les nègres s’asseyent pour examiner et tirer le gravier. De leur côté, les feitores se placent sur des siéges élevés d'où ils ne perdent pas un seul des mouvements des nègres. S'ils se laissâient aller au sommeil, ils seraient renvoyés sur-le-champ. Devant eux s’alignent les travailleurs ayant chacun une sorte de plat creux en bois, d'environ quinze pouces de circonférence, Le nègre remplit ce plat de cascalhao et l’examine avec soin. Il ôte d’abord les plus gros cailloux, imprime à sa sébile un mouvement rapide de rotation, la plonge par instants dans l'eau de manière à en chasser tout le gravier eb à n’y laisser que du sable. Si, dans ce sable, il aperçoit une pierre

brillante , il la prend entre le pouce et l'index, se lève de son banc, et la montre au feitore avec un air de satisfaction; puis il va la déposer dans une grande scbile où batea, placée au milieu da hangar commun.

La grande difficulté consiste à empêcher les nègres de voler des diamants, dont ils connaissent tout le prix. Aussi les soins des feitores sont-ils dirigés vers une surveillance minutieuse. Quand les nègres ont fini, ils sont obligés de renverser leur sébile, d'étendre les bras, et d'écarter les doigts pour montrer qu'is n'ont rien dérobé, Comme ils pourraient, s'ils restaient dans les mêmes canaux, cacher, pendant le lavage, un diamant parmi les cailloux, sauf à venir le reprendre après, on les oblige, de temps en temps, à passer d'un canal à un autre. En outre, on les fait battre des mains ; puis, à la fin du travail, on leur passe les doigts dans la bouche et on les soumet à une visite scrupuleuse, Pendant le travail du lavage, les nègres sont ordinairement nus. Quand on soupçonne un esclave d'avoir avalé quelque diamant, on le met dans une prison, où on le force à digérer trois cailloux ; s'ils sont expulsés sans qu'aucun diamant ait paru, on le relâche, Malgré ces précautions minutieuses, il se commet des larcins presque tous les jours. Jamais escamoteurs d'Europe n'eurent l'adresse et la subtilité de ces nègres pour dérober, sous les Yeux même des feitores, les pierres qu'ils aperçoivent, Un intendant voulut un jour s'assurer par lui-même du degré où cette industrie était portée. I fit venir un nègre qui jouissait, parmi secs compaguons, d'une certaine réputation d'adresse, plaça lui-même une petite pierre au milieu d'un amas de sables et de cailloux dans un hangar du lavage, puis promit la liberté à l'esclave, si, sous ses yeux même, il pouvait enlever la pierre sans être aperçu. L’esclave se mit à travailler, et l'intendant à le suivre des yeux sans le perdre un instant de vue. « Eh bien! où est la pierre? dit l’intendant au bout de quelques minutes. — Oh ! répliqua l'esclave, si les blancs tiennent tout ce qu'ils promettent, je suis libre.» Et, en effet, il tira de sa bouche la pierre désignée et la montra à l'intendant,

Pour diminuer le nombre de pareils larcins, on a mis en vigueur une pénalité très-sévère contre les esclaves pris en flagrant délit, Tout esclave voleur de diamants était d'abord confisqué; mais on a bientôt senti que ce chatiment ne frappait que le maître. Aujourd'hui on fouette d'abord l’esclave , puis on le tient aux fers pendant un temps plus ou moins considérable, Ces esclaves condamnés aux fers forment une troupe séparée que l’on emploie aux travaux les plus rudes.

. Malgré cette surveillance et cette pénalité, la contrebande la plus hardie régne dans les lavages et dans tout le district. Quand les pierres étaient plus abondantes, il existait une espèce de contrebandiers qui , réunis en troupes, allaient exploiter les ruisseaux de l’intérieur où ils étaient sûrs de faire une brillante récolte. Pendant que la masse de ces hommes travaillait à ce lavage défendu, quelques-uns d'entre eux se tenaient en sentinelle dans un endroit élevé; et, quand des soldats s'approchaient de ces gorges, à l'instant ils avertissaient toute la bande, qui se retirait alors dans des montagnes inaccessibles. C'est de là que ces hommes

fucent surnommés grimpeiros ! grimpeurs). Depuis que les diamants sont devenus plus rares, à peine quelques nègres isolés poursuivent-ils cette tâche ingrate d'aller fouiller le long des ruisseaux. Aussi le tort que font ces grimpeurs est-il bien moins réel que le trafic secret des contrebandistas achetant aux nègres les diamants dérobés, ou cachés, pendant le travail, entre les ortciis, dans les oreilles, dans la bouche et dans les cheveux. Ces contrebardistas se chargent, en outre, de faire sortir du district des Mines les diamarts dérobés, En dépit de la surveillance des soldats qui gardent les frontières, ‘ls parviennent à franchir le cordon douanier; puis cachent leur mardhandise prohibée au milieu des balles de coton, dans lesquelles elle parvient facilement, soit à Bahia, soit à Rio-de-Janciro. Quelquefois ce sont les feitores eux-mèmes qui se livrent à la contrebande, et cela avec d'autant plus de facilité qu'ils peuvent faire entrer leurs propres nègres dans les serviços où ils sont employés eux-mêmes, Cette complicité d'hommes qui leur sont supérieurs a été la grande raison qui, dès l'origine, à porté les nègres au larcin. Les offres brillantes des contebandicrs ont fait le reste.

La contrebande a eu le double inconvénient de rendre le monopole illusoire et d'augmenter les extractions dns une proportion ruineuse pour la valeur des pierres, On a aussi accusé de péculat les employés suballernes de l'administration, ce qui est assez difficile à croire, quand on songe aux précautions sans nombre dont le gouvernement s'est entouré. A la fin de chaque journée , chaque feitore, surveillé par l'inspecteur, va porter chez l'administrateur particulier la sébile où a été déposé le produit du jour. Celui-ci prend le compte des diamants qui ont été trouvés; ilen fait inscrire le nombre et le poids par un fvitore que l'on nomme listario; puis on les dépose dans une bourse qu'il doit toujours porter sur lui. Au bout de chaque mois, les diamants sont remis au trésor; les trésoriers les véritient, les repèsent, les inscrivent sur un livre, avec le nom du serviço et la date de l'envoi. Chaque année on expédie pour Rio-de-Janeiro ce que l'on a pu réunir dans les douze mois de l'extraction. Avant d'être expédices, ces pierres sont tamisées pour être classées en douze lots de diverses grosseurs. Quand ces lots ont été enveloppés dans du papier et déposés dans des sacs, on en fait une caisse sur laquelle l'intendant, le fiscal et Le premier trésorier apposent leur cachet, et celle caisse est ensuite envoyée sous escorte dans la capitale du Brésil,

De 1807 à 1817, on a calculé que le district des Diamants pouvait avoir fourni de dix-sept à dix-huit mille carats, dont l'exploitation coûtait jusqu’à un million de cruzades (2,880,000 francs), somme réduite depuis à trois cent mille. Longtemps la maison Hope et compagnie d'Amsterdam en fut la seule consignataire , à cause d'anciens engagements à éteindre; mais aujourd'hui ces produits, une fois hors du district Diamantin, peuvent être livrés au commerce dans {toute l'Europe,

Page 1